Rithy Panh à Angoulême : « Il faut arrêter de brider les cinéastes »
- La Rédaction

- il y a 3 jours
- 3 min de lecture
Présent à Angoulême avec quatre de ses films, dans le cadre de la sélection cambodgienne du Festival du Film Francophone, le cinéaste Rithy Panh est revenu au micro de TV5MONDE sur son parcours, son travail de mémoire et son regard, à la fois fasciné et inquiet, sur l'intelligence artificielle.

Un festival qui compte
Pour Rithy Panh, Angoulême n'est pas un festival comme les autres : il le classe parmi les rendez-vous « importants » du cinéma francophone. Le cinéaste dit avoir été particulièrement touché de voir des salles pleines toute la journée, de 9 heures du matin à 9 heures du soir — un public matinal, souligne-t-il, que l'on croise rarement au cinéma.
Reconstruire une industrie depuis rien
Rithy Panh revient sur l'état du cinéma cambodgien après 1979 : plus de cinéastes, plus de techniciens, plus de comédiens — une industrie à reconstruire presque entièrement. Face à la vague de films tournés à la va-vite, sans son direct, il dit avoir très tôt voulu remettre l'exigence technique au centre du métier. C'est dans cet esprit qu'il fonde, dès les années 1990, le Bophana Center, centre de mémoire audiovisuelle et de formation, où plus de 500 techniciens ont depuis été formés, ainsi que la Commission du film du Cambodge.
Il cite avec fierté la nouvelle génération de cinéastes cambodgiens passés, directement ou indirectement, par ces structures — à commencer par Davy Chou, dont il a produit et accompagné le tout premier film. Une reconnaissance qui dépasse aujourd'hui les frontières : le Cambodge accueille désormais des tournages internationaux, dont ceux d'Angelina Jolie, et Becoming Human, premier long métrage de Polen Ly, a été choisi pour représenter le pays aux Oscars.
Le cinéma comme travail de mémoire
Rithy Panh raconte aussi comment le cinéma africain, et en particulier l'œuvre du réalisateur malien Souleymane Cissé, a nourri sa propre conception du métier : aller à l'essentiel, et faire de la langue et de la culture le cœur de chaque film. C'est dans cette continuité qu'il présente à Angoulême, en ouverture de la rétrospective cambodgienne, Un Barrage contre le Pacifique, avec Isabelle Huppert et le regretté Gaspard Ulliel.
Pour le cinéaste, le grand écran garde une valeur irremplaçable face à des formats pensés pour la durée d'un trajet en métro : il faut, dit-il, être capable d'emmener à nouveau le public vers de grands espaces, et de lui redonner la fierté de voir et d'entendre en grand, ensemble, plutôt que seul face à un téléphone. Une conviction qu'il relie directement à l'esprit de la Francophonie, plus large selon lui qu'une simple langue partagée, et dont le Cambodge accueillera le sommet en novembre 2026.
Face à l'intelligence artificielle, une vigilance nécessaire
Interrogé sur l'intelligence artificielle, Rithy Panh ne cache pas une forme de fascination : il évoque une opération chirurgicale récente assistée par IA comme un progrès remarquable. Mais il se dit tout aussi inquiet de voir apparaître des films tournés pour quelques dollars, ou des dizaines de milliers de morceaux générés chaque jour sur les plateformes de streaming. Ce qui l'alarme surtout, c'est l'idée que certains systèmes d'IA puissent se défaire des œuvres une fois qu'ils les ont exploitées pour apprendre — une perspective qu'il associe directement à son propre combat pour préserver les images et les archives.
Ce travail de mémoire, au cœur de films comme S21, la machine de mort khmère rouge ou L'Image manquante, se prolonge aujourd'hui sous une autre forme : une application, Khmer Rouge History, mise à disposition du public cambodgien pour lui permettre d’accéder, librement, à sa propre histoire.
Refuser d'être enfermé dans une case
Rithy Panh revendique enfin le droit de ne pas être réduit à un seul type de cinéma. Il refuse l'étiquette de « cinéaste du génocide » ou de « cinéaste de la mémoire », aussi flatteuse soit-elle : « Je suis cinéaste tout court », affirme-t-il, capable selon ses mots de mélodrame comme de comédie, et de porter son imagination face à celle d'une actrice comme Isabelle Huppert.







Ce qui me frappe chez Rithy Panh, c’est qu’il refuse la case du « cinéaste de la mémoire » tout en faisant de la mémoire son combat. Son inquiétude sur les IA capables d’« oublier » les œuvres après les avoir exploitées rejoint exactement son travail d’archives avec le Bophana Center. Et il a raison sur le grand écran : voir un film ensemble, en salle, ça n’a rien à voir avec le regarder seul sur un téléphone dans le métro. Hâte de voir ce que donnera le sommet de la Francophonie au Cambodge en 2026. Landman blog