Première Guerre mondiale : Quand les Cambodgiens se battaient pour le pouvoir colonial

Le 11 novembre 1918 était signée l’armistice qui mettait fin à la guerre de 14-18. Le premier conflit mondial, qui fit plus de 18 millions de morts, a vu la participation de milliers de volontaires de l’empire colonial français. Parmi eux se trouvaient aussi des Cambodgiens.

Volontaires cambodgiens

Les larmes de Prey Veng

Les nuages sombres et imposants au-dessus du village de Chong Ampil, à Prey Veng, devaient être plus qu’un présage de pluie en cet après-midi du 31 octobre 1918. Chak Neang Van assis devant sa maison écoutait les bruits lointains de la vie de campagne dans l’une de ses trois petites rizières. Le fermier de 66 ans était aveugle et, sa femme et lui vécurent une existence difficile et misérable dans le Cambodge rural de l’époque.

Alors que Chak Neang Van écoutait s'écouler lentement la vie de cette journée, il entendit quelques personnes s’approcher puis s’arrêter devant sa maisonnette. Au bruit de pas élégant des hommes qui lui rendaient visite, le vieil homme se dit qu’ils devaient être importants. Mais que pouvaient-ils lui vouloir, lui le pauvre agriculteur de la province de Prey Veng ? C’était le résident français de la province portant une lettre du résident du Cambodge, M. Baudoin. Chak Neang Van sut alors que les nouvelles ne pouvaient être que mauvaises. Le résident français lut alors le contenu de la lettre sur un ton solennel :

« Monsieur, j’ai le regret de vous annoncer la mort de votre fils, le fantassin volontaire Nuon, tué le 28 juin au front d’Alsace, le commandant général du 33e corps fait mention du soldat Nuon avec les termes suivants : “Un courageux, fantassin qui est resté avec grande bravoure à son poste d’observation sous des bombardements extrêmement violents ‘ »

Tué dans l’exercice de ses fonctions

Le résident poursuit la lecture de la missive officielle : « La Croix de Guerre a été décernée à ce brave soldat et vous sera envoyée en signe de reconnaissance envers le sacrifice de votre famille. Son corps a été enterré dans le cimetière du village de Stossweier en Alsace. Je voudrais vous renouveler à cette occasion le sentiment de reconnaissance du protectorat pour le sacrifice de votre fils, qui a fidèlement servi la France et a contribué aux grandes victoires de ces derniers mois avec ses camarades cambodgiens. »

Comment Nuon, le fils unique d’une famille d’agriculteurs du Cambodge, s’est-il retrouvé aux côtés de milliers d’autres soldats indochinois en guerre contre un agresseur, dont il n’avait probablement jamais entendu parler auparavant, dans un pays étranger situé à plusieurs milliers de kilomètres du royaume ?

Participation indochinoise

De nombreux Cambodgiens mobilisés pendant la Première Guerre mondiale ont été mis à contribution derrière les lignes de front, à l'image de ces milliers Indochinois qui travaillèrent dans les usines d’armement françaises. En 1915, de grandes affiches sont apparues dans les villes et villages cambodgiens ordonnant la mobilisation de la population indochinoise pour la guerre. Mais ce n’est qu’en février 1916 que le monarque cambodgien Sisowath, lança un appel par décret royal pour participer à cette fameuse « Grande Guerre ». L’appel disait :

« C’est avec une immense fierté que nous autorisons nos sujets à se porter volontaires pour servir en France, dans l’armée, les arsenaux et les usines ».

Pour le monde libre

Comme beaucoup d’autres soldats volontaires des colonies lointaines de l’empire colonial français, les Cambodgiens n'avaient que vaguement appris que cette guerre menaçait de ruiner le monde, y compris leur pays. Cette catastrophe ne pouvait alors être évitée qu’avec une mobilisation massive susceptible de « défendre la sécurité du monde contre la barbarie des Allemands et la participation à la bataille contre le mal qui menace le monde et tous les peuples libres ».

N’étant probablement pas conscients du pouvoir destructeur des armes modernes et de l’horreur de cette « Grande Guerre », beaucoup choisirent de se porter volontaires pour un départ vers l’Europe en raison des conditions et salaires attractifs proposés. Un motif que les historiens privilégient au détriment de l’engagement pour une cause noble et juste. Ce qui semble logique, aucun volontaire cambodgien ne se doutait probablement des origines purement géopolitiques du conflit qui était aussi une guerre entre cousins. Les conditions d’engagement consistaient en une somme forfaitaire de 80 piastres par soldat ou 20 par soldat auxiliaire à la signature du contrat, pas de taxes pour leurs familles, une pension de 3 piastres par mois pour celle-ci pendant qu’ils étaient à l’étranger, un salaire en France et une promotion en fonction du mérite.

Recrues

En janvier 1916, le gouverneur général d’Indochine annonçait avoir besoin de 7000 hommes (sept bataillons) de réserve et de soldats actifs d’Indochine, 12 000 bénévoles, 10 000 travailleurs qualifiés (infirmiers qualifiés, interprètes) et 20 000 travailleurs non qualifiés. Le Cambodge fut appelé à fournir 1 000 fantassins volontaires et 2 500 travailleurs pour la France. Le 7 avril 1916, le nombre de volontaires enrôlés (ouvriers et soldats) totalisait seulement 1015 recrues. Ce n’était pas à la hauteur des attentes des Français. Le roi Sisowath dut exhorter ses fonctionnaires à redoubler d’efforts pour engager les effectifs nécessaires en promouvant davantage la campagne de recrutement, en créant des bureaux spéciaux avec des drapeaux et des affiches dans chaque sangkat de province.

Cambodgiens dans les tranchées

Parmi les recrues se trouvaient cinq princes, dont trois petits-enfants de Norodom, et deux autres petits-enfants de Sisowath. Il y avait environ 15 bataillons indochinois, avec un ratio d’un Cambodgien sur 10. La majorité des volontaires indochinois provenaient d’Annam et de Cochinchine. La plupart des Cambodgiens furent enrôlés dans le 20e bataillon indochinois. À l’arrivée en France, ce bataillon fut éclaté. Une partie se rendit à Montpellier, une autre à Béziers, une à Narbonne, et enfin une à Perpignan. Mais au lieu d'affronter l’ennemi, de nombreux soldats ont été surpris de se retrouver affectés aux travaux agricoles, à la réparation des lignes de train et dans les usines d’armement.

Éloges

Néanmoins, les Cambodgiens firent fréquemment l’objet d’éloges. Dans un rapport envoyé à sa hiérarchie, le capitaine Gilles de la 1re compagnie du 23e bataillon indochinois se vantait fièrement des Cambodgiens sous ses ordres :

« J’ai acheté, avec mon propre argent, trois ballons et j’ai à présent une excellente équipe de football cambodgienne qui a gagné plusieurs matchs contre celle des Français. J’ai récemment, à leur demande et grâce à des dons, formé un groupe de musique qui offre les plus grands espoirs »

Une deuxième lettre, envoyée par le capitaine au roi Sisowath (il sera ensuite puni pour avoir envoyé une telle lettre directement au roi), poursuivait dans la même veine :

« Je suis heureux de pouvoir vous adresser mes compliments et mes félicitations concernant les performances des Cambodgiens. Dédiés, disciplinés, propres, intelligents, tels sont vos sujets. Courageux et persistants, le soir après une journée terrible, ils étudient le français, la musique ou le football. Plusieurs matchs ont été disputés, et nous n’avons toujours pas été battus ».

La lettre comprenait également une requête au roi Sisowath pour qu’il envoie la partition de l’hymne national du Cambodge « afin de l’étudier et pour le jour, quand, couverts de gloire, ils retourneront à Phnom Penh pour vous présenter leurs respects ». Il a également demandé au roi de faire confectionner aux « dames de Phnom Penh » un drapeau national, qui pourrait être porté par les troupes leur retour.

D’autres rapports confirment que les Cambodgiens étaient connus pour leur bon comportement et laissèrent une « excellente impression et un très bon souvenir partout où ils voyagèrent ». Un rapport notait même qu’ils étaient particulièrement félicités pour leur « air de soldat féroce, leur belle attitude et leur habile manipulation des armes ».

De retour au Cambodge, la campagne pour recruter davantage de volontaires ne fut pas très fructueuse. L’administration française faisait face à une rébellion paysanne grandissante dans tout le pays, provoquée par des augmentations substantielles des impôts sur la population locale pour soutenir l’effort de guerre français. De plus, des rumeurs selon lesquelles tous les volontaires cambodgiens envoyés en France avaient été tués se propageaient à toute vitesse. Dans une circulaire de novembre 1916 aux résidents français, Baudoin écrit :

« J’ai été informé par diverses sources que certaines correspondances envoyées au Cambodge par les volontaires autochtones qui servent en France contiennent des remarques qui pourraient affecter leurs familles ou créer un esprit civique défavorable. Peu importe que ces réflexions aient été inspirées par un sentiment de mécontentement ou par une authentique démoralisation, elles représentent en tout cas une opinion qui doit être examinée de près à l’avenir »

Il demandera ensuite aux habitants d’enquêter sur la nature et le contenu de ces remarques, de confisquer ces lettres en raison de leur « nature subversive » et de les lui envoyer. Pour remonter le moral des volontaires à l’étranger, le service postal permit alors aux familles d’envoyer gratuitement des colis à leurs proches (jusqu’à 1 kg).

Bienveillance opiacée

Un tel geste « de bienveillance » eut des conséquences intéressantes, comme l’atteste le supérieur résident qui s’alertait et avertissait les apprentis exportateurs : « les ouvriers indochinois ont reçu des colis contenant de l’opium qu’ils revendent — veuillez informer la population indochinoise que l’exportation de l’opium vers la France est interdite, une surveillance étroite est mise en place et les délinquants sont passibles de lourdes sanctions. »

Après la fin de la guerre, toute la discipline pour laquelle les Cambodgiens étaient auparavant loués sembla s’évaporer. Les Français se dirent préoccupés par le manque de discipline affiché par les soldats de retour, qui désertaient tout simplement leur unité après leur arrivée à Saïgon afin de rentrer directement chez eux sans respecter les formalités de démobilisation. Les Français se dirent alors que les Cambodgiens, après avoir reçu leurs émoluments, ne se souciaient plus guère des ordres de leur supérieur.

Pour récompenser ceux qui sont revenus de la Grande Guerre et les aider à se réinstaller, des concessions foncières furent mises à disposition à Banam (Prey Veng), Popokvil et Kandal. Le résident français mettra de côté 20 000 piastres du budget 1920 pour faciliter leur réinstallation. Pour ceux qui ne sont pas revenus, un mémorial devait être construit.

Mémorial

En 1919, le maire de Phnom Penh annonça un concours pour l’édification d’un monument commémoratif appelé « À ceux qui sont morts pour la France », dédié aux Français, Cambodgiens et résidents asiatiques du Cambodge décédés pour la cause française. Curieusement, seuls les ressortissants français furent invités à proposer des soumissions. Sept ans après la fin de la guerre, le 14 février 1925, le monument fut enfin inauguré, et la mémoire de ceux qui sont « tombés pour la France» pouvait alors être correctement honorée.

Inauguration du mémorial

Et que reste-t-il de ce monument situé sur le grand îlot de circulation devant l’actuelle ambassade de France ? Il fut démoli pendant la période des Khmers rouges et quelques fragments çà et là ornent les entrées de quelques bâtiments publics. Il ne reste donc pas grand-chose au Cambodge pour nous rappeler le fantassin Nuon et ses compatriotes morts dans les tranchées européennes pour soutenir l’empire colonial.

NOTES : Fonds du supérieur résident, dossiers 4246, 4594, 4605, 7727, 7745, 7753, 10 378, 10 421, 15 345 et Revue Indochinoise, 1917. PP Post & Collection Delcampe

Recevoir les articles dès leur publication

  • Instagram
  • Facebook Social Icône
  • Gazouillement
  • LinkedIn Social Icône