Les Gardiens Invisibles des Abysses : La Meiofaune Révèle les Secrets de Kep
- La Rédaction

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Plongez avec nous dans les eaux turquoise de l’archipel de Kep, au Cambodge. À quelques mètres sous la surface, des créatures microscopiques – plus petites qu’un grain de sable – jouent un rôle crucial pour sauver des écosystèmes marins dévastés par la pêche illégale.

Une étude révolutionnaire dévoile pour la première fois ces « meiofaunes » cambodgiennes et offre ainsi un espoir tangible contre la destruction des fonds marins.
Kep : un Paradis Fragile sous Assaut
L’archipel de Kep abrite un monde sous-marin exceptionnel, avec des mangroves luxuriantes, des herbiers ondulants de posidonies (plantes marines herbacées) et des récifs vibrants de vie, le tout à seulement 50 mètres de profondeur en moyenne.
Ces trésors du sud cambodgien, riches en lits d’huîtres et de bivalves (mollusques à coquille comme les moules ou les palourdes), subissent depuis des décennies les ravages du chalutage illégal et du réchauffement climatique. Le résultat est clair : des fonds marins nus, des sédiments instables et une biodiversité en chute libre.

Depuis 2017, des Zones de Gestion des Pêches Marines protègent la région de Kep. Dans ces zones, des récifs artificiels – petites pyramides de béton appelées « structures de production de pêcheries » (FPS) – repoussent les chalutiers illégaux et invitent la vie marine à revenir. La question demeure : ces structures fonctionnent-elles vraiment ? La réponse se cache au cœur du sable.
Meiofaune : les Sentinelles des Fonds Marins
Oubliez les gros poissons ou les coraux colorés : les meiofaunes regroupent des animaux minuscules (de 38 microns à 1 mm), tels que les nématodes (vers filiformes microscopiques), les copépodes (crustacés planctoniques petits comme des puces d’eau) ou les foraminifères (protozoaires à coquilles calcaires).
Ces organismes sont vos espionnes idéales, car ils vivent uniquement dans les sédiments et réagissent en premier aux pollutions, au manque d’oxygène ou aux remous violents.
Elles signalent la santé des mers comme un thermomètre fiable : une diversité foisonnante indique un écosystème stable, tandis qu’un appauvrissement signale une alerte rouge. Jusqu’ici ignorées au Cambodge, ces meiofaunes comblent un vide scientifique majeur, après des études menées en Thaïlande voisine.
Mission Plongée : Trois Mondes sous l’Eau
De janvier à février 2023, autour de l’île de Koh Ach Seh (à 4,5 mètres de fond en moyenne), une équipe cosmopolite – menée par Torrey Gorra (Belgique), Amick Haissoune (Marine Conservation Cambodia) et des experts locaux – explore trois types d’habitats distincts :
Lits de bivalves (BB) : de véritables forêts d’huîtres comme Magallana belcheri (huître indigène cambodgienne à coquille rugueuse) ou Saccostrea cucullata (huître rocheuse commune en Asie du Sud-Est), associées à des moules ;
FPS : des récifs artificiels en béton conçus pour contrer les chalutiers ;
Sites impactés (IS) : des sables ravagés et complètement nus.
L’équipe utilise une méthode simple et efficace : elle prélève 28 carottes sédimentaires (de 3,6 cm de diamètre et 5 cm de profondeur). Les analyses, réalisées à Hanoï, identifient 24 taxons (dont un focus sur 17 groupes permanents, comme les ostracodes – minuscules crustacés à carapace – ou les tardigrades, surnommés « ours d’eau » pour leur résistance extrême). Les mesures incluent la température (27-34 °C), la salinité (30-34 PSU), la lumière, la granulométrie (taille des grains de sable) et la profondeur oxique (zone aérée du sédiment).
Les résultats sont éloquents : les lits de bivalves (BB) et les FPS affichent des sédiments fins et stables, avec des couches oxiques profondes (jusqu’à 3,7 cm). En revanche, les sites impactés (IS) présentent des gros grains et une anoxie immédiate dès la surface. La vie marine suit fidèlement ces conditions.
Découvertes Étonnantes : des Chiffres qui Parlent d’Eux-Mêmes
Au total, les chercheurs recensent 39 200 individus meiofauniques. Les nématodes dominent partout (60%), talonnés par les copépodes et les foraminifères calcaires. Pourtant, chaque habitat raconte son histoire unique :
Habitat | Richesse taxonomique (nombre de taxons) | Diversité (indice de Shannon) | Stars locales | Densité relative |
BB | 14-18 | 2,6-2,7 | Nématodes (651/10 cm²), Copépodes | 46% diversifiée |
FPS | 11-18 | 2,3 | Amibes testacées (1 371 !), Ostracodes | 47% variable |
IS | 15-16 | 2,4-2,5 | Foraminifères calcaires (342) | 9% opportunistes |
Les assemblages meiofauniques diffèrent nettement entre les habitats (p<0,01) : les BB et FPS hébergent des communautés stables, tandis que les IS abritent des espèces stressées et opportunistes. Les tardigrades et les larves d’huîtres se révèlent comme les principaux discriminateurs entre les sites. Le pic de biodiversité se produit à BB02, où herbiers et huîtres créent un paradis microbien.
Leçon Majeure : Bivalves, Héros Écologiques Incontestés
Les huîtres et les moules agissent comme de véritables ingénieurs miracles : elles filtrent l’eau, stabilisent le sable, oxygènent les sédiments via la bioturbation (remue du sédiment par leurs activités) et nourrissent toute la chaîne alimentaire.
Les FPS, quant à elles, jouent le rôle de refuges express : elles boostent les microbes (comme ces amibes roses !) et favorisent le recrutement sessile (la fixation d’organismes sur les structures).
Toutefois, une vigilance s’impose : un excès de matière organique risque de provoquer l’hypoxie (un manque d’oxygène). Il devient donc essentiel d’optimiser le design et le placement de ces structures.
Un Espoir Concret pour le Cambodge et le Monde
Cette étude pionnière au Cambodge guide désormais les efforts de restauration : elle incite à protéger les lits de bivalves naturels et à étendre les FPS via des projets comme celui de la Banque asiatique de développement (ADB). Face à la pêche illégale et aux blooms algals dévastateurs (comme ceux de 2016-2017), ces découvertes représentent la clé pour revitaliser les pêcheries et développer un tourisme durable. Bien que l’échantillon soit focalisé sur une zone limitée, cette baseline solide ouvre la voie à un monitoring futur plus précis (suivi saisonnier, mesures directes d’oxygène).
Dans ces eaux menacées, les invisibles meiofaunes prouvent une vérité simple : restaurer le monde microscopique sauve les océans entiers. L’archipel de Kep renaît d'espoir pour ses fonds marins.







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