L'or vert de Siem Bok : comment l'eucalyptus redessine l'économie de Stung Treng
- La Rédaction

- il y a 1 jour
- 4 min de lecture
Dans le district de Siem Bok, une plantation industrielle d'eucalyptus illustre la stratégie cambodgienne de substitution aux importations de bois transformé, entre structuration de la filière domestique et développement économique provincial.

Dans le district de Siem Bok, province de Stung Treng, des rangées d'eucalyptus s'étirent aujourd'hui sur plusieurs milliers d'hectares, portées par les activités de plantation de la société Holy Plantation. Cette culture, à la croissance particulièrement rapide, répond à une demande croissante de la filière bois cambodgienne et s'inscrit dans une volonté plus large de réduire la dépendance du pays aux ressources forestières naturelles.
Cette stratégie s'inscrit dans une volonté affichée depuis plusieurs années par les autorités cambodgiennes : réduire la facture des importations de bois transformé et bâtir une filière domestique de sylviculture industrielle, capable d'alimenter directement les usines de transformation du pays plutôt que de dépendre de bois brut importé ou prélevé en forêt naturelle.
Une filière intégrée, de la bouture à la planche
Holy Plantation — nouvelle raison sociale, depuis un changement d'enregistrement fin 2023, de l'entreprise auparavant connue sous le nom de Think Biotech (Cambodia) Co Ltd — opère sur une concession d'environ 34 000 hectares répartie entre le district de Sambo, en province de Kratié, et celui de Siem Bok, en province de Stung Treng. Le projet, dirigé par l'homme d'affaires taïwanais Lu Chu Chang, vise à approvisionner en bois d'acacia et d'eucalyptus les usines de transformation du pays, dont sa filiale la plus visible, Angkor Plywood, basée à Kandal.
Cette intégration verticale — plantation, récolte, transformation — correspond au modèle que le gouvernement cherche à encourager depuis une dizaine d'années : des cycles de rotation courts, un approvisionnement local prévisible, et une industrie de transformation capable d'exporter des produits finis (contreplaqué, parquet, mobilier) à plus forte valeur ajoutée que le simple bois brut.

Un débouché pour l'agro-industrie provinciale
À l'échelle de Stung Treng, ce type de projet s'inscrit dans une économie provinciale déjà largement tournée vers l'agriculture et l'agro-industrie, qui représentent l'essentiel des revenus locaux — les autorités provinciales évoquent entre 700 et 800 millions de dollars de recettes agricoles cumulées sur les cinq dernières années. La plantation d'eucalyptus, dont le cycle de croissance rapide (5 à 7 ans avant la première coupe) en fait une culture prisée des industriels du bois, s'ajoute à ce tissu économique et mobilise une main-d'œuvre locale sur les étapes de pépinière, de plantation et d'entretien.
Pour les communautés riveraines disposant de terres sous-exploitées, le modèle avancé par les opérateurs de plantation repose généralement sur des partenariats de plantation ou des contrats de fourniture de plants, une manière de générer un revenu complémentaire sans mobiliser de capital initial important — un argument régulièrement mis en avant par les promoteurs de ce type de projet auprès des autorités locales.

Un bois recherché par l'industrie
L'eucalyptus doit son succès auprès des industriels à un ensemble de qualités bien identifiées. Son cycle de croissance rapide — cinq à sept ans avant la première coupe, contre plusieurs décennies pour la majorité des essences tropicales — en fait une matière première renouvelable à haute rotation. Son bois, dense et à fil droit, se prête bien au déroulage et au tranchage, deux procédés à la base de la fabrication du contreplaqué et des placages ; correctement séché et traité, il offre également une bonne stabilité dimensionnelle, ce qui explique sa popularité croissante dans la fabrication de parquets, de mobilier et de panneaux de construction à travers l'Asie du Sud-Est.
Sur le plan environnemental, la culture de l'eucalyptus présente aussi l'avantage de bien s'adapter à des sols pauvres ou dégradés, tout en nécessitant relativement peu d'intrants comparée à d'autres cultures industrielles — des caractéristiques qui en font une essence de choix pour les programmes de plantation à grande échelle en Asie et en Amérique latine.
Une ressource qui dépasse le seul bois d'œuvre
Au-delà de la production de bois d'œuvre, le genre Eucalyptus est également valorisé à l'échelle mondiale pour son huile essentielle, extraite par distillation des feuilles. Cette huile doit ses propriétés à l'eucalyptol (ou 1,8-cinéole), un composé qui peut représenter jusqu'à 70 à 90 % de sa composition selon l'espèce et le procédé de distillation. L'industrie pharmaceutique l'utilise depuis longtemps comme décongestionnant et expectorant dans les pastilles, sirops et inhalants destinés aux affections respiratoires, en raison de ses propriétés anti-inflammatoires et légèrement bronchodilatatrices, également étudiées comme antiseptique et répulsif naturel contre les insectes.
Cette double vocation — bois d'œuvre d'un côté, huile essentielle de l'autre — ouvre en théorie des perspectives de diversification pour les filières de plantation d'eucalyptus, notamment vers les secteurs pharmaceutique et cosmétique, bien qu'aucune valorisation de ce type ne soit à ce jour signalée sur la concession de Siem Bok, dont l'activité reste pour l'instant tournée vers le bois de transformation.
Le développement de ce type de plantation à grande échelle appelle toutefois, comme pour l'ensemble des projets agro-industriels dans cette partie du pays, à une vigilance sur la préservation des massifs forestiers naturels environnants — un équilibre entre développement économique et gestion durable des ressources que les autorités provinciales disent surveiller de près.
Vers les marchés d'exportation
En aval, la demande reste soutenue : les fabricants cambodgiens de contreplaqué et de parquet exportent une partie croissante de leur production vers l'Asie du Sud-Est et l'Amérique du Nord, où le bois d'eucalyptus et d'acacia issu de plantations est valorisé comme alternative durable aux essences tropicales à croissance lente. Cette demande extérieure constitue, pour les opérateurs cambodgiens, une incitation supplémentaire à sécuriser un approvisionnement local plutôt que de dépendre d'importations de bois brut, notamment depuis les pays voisins.
Pour la province de Stung Treng, historiquement moins industrialisée que ses voisines du bassin du Mékong, l'enjeu est aussi celui de la diversification : au-delà du riz, du manioc ou de l'anacarde, la sylviculture industrielle offre une culture pérenne, moins dépendante des à-coups des prix agricoles annuels, et un ancrage supplémentaire dans les chaînes de valeur régionales du bois.







basketball stars
hit the Jump/Block button