Karim Belkacem Saadi: Le pari d'un théâtre vivant au cœur du Cambodge
- La Rédaction

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Metteur en scène formé aux Beaux-Arts de Genève, Karim Belkacem Saadi a choisi Phnom Penh comme terrain d'une aventure artistique peu commune : fonder une école de théâtre contemporain, ouvrir deux salles de spectacle et former une génération entière de comédiens cambodgiens — sans subvention publique, sans filet, avec la seule conviction que l'art vivant peut changer un regard sur le monde.

Il y a des rencontres qui font dévier une trajectoire. Pour Karim Belkacem Saadi, ce fut un workshop de trois jours à Cinehub, organisé presque par hasard à son arrivée à Phnom Penh en 2021, à l'invitation d'une professeure de l'ONG Pour un Sourire d'Enfant. Quelques comédiens amateurs, une salle de fortune, et quelque chose d'inattendu : l'évidence d'un vide immense. « Il n'y avait pas d'école de formation qui questionne l'art dans une approche contemporaine », se souvient-il. De cette prise de conscience, tout le reste a découlé — avec une logique presque implacable.
Né au Maroc, formé à l'École des Beaux-Arts de Genève — un bachelor de sculpture, puis un master intitulé « art action », à la charnière des arts plastiques et des arts vivants —, Karim Belkacem a dirigé pendant une dizaine d'années une compagnie indépendante qui a sillonné les scènes européennes, de la Belgique à la France en passant par la Suisse, avant d'atteindre l'Asie et l'Amérique du Sud. Il a également co-créé un long métrage avec le réalisateur portugais Basil Da Cunha, O fim do mundo, présenté au Festival de Locarno. Autant dire que quand il pose ses valises sur les bords du Mékong, il n'est pas en quête d'exotisme : il est en quête d'un projet qui ait du sens.
Un théâtre pour les Cambodgiens, pas pour les expatriés
Avec sa compagne Armelle Despeyroux, franco-vietnamienne venue se reconnecter aux racines asiatiques d'une grand-mère longtemps établie au Cambodge, et Niyalic Khun, jeune Cambodgien passé par le lycée Descartes de Phnom Penh et Sciences Po aux Pays-Bas, Karim Belkacem fonde l'Acting Art Academy. Le premier local, récupéré sur les berges du Mékong à Riverside, n'a rien d'un temple de la culture : c'est un espace brut, à conquérir. Mais la direction artistique, elle, est claire dès le départ.
« Mon observation venait de ce que je connaissais au Maroc, où les lieux culturels liés à la France finissent souvent par n'accueillir que très peu de Marocains dans leur public. Je ne voulais pas reproduire ce schéma ici. »
L'Academic Art Academy pose donc ses piliers : les spectacles seront en khmer, surtitré en français et en anglais. Les auteurs du répertoire international seront traduits — Bernard-Marie Koltès d'abord, avec quatre de ses pièces dont Roberto Zucco, Sallinger et Combat de nègre et de chiens, puis Tennessee Williams. Les comédiens ne seront pas choisis pour leur beauté, mais pour leur sensibilité et leur intelligence du texte. « L'art n'est pas la représentation du beau », martèle Karim Belkacem. « On ne forme pas des influenceurs. »
« Il n'y aura pas de théâtre pérenne ici si on ne grandit pas cette bulle. On a besoin d'un espace qui puisse permettre ça. »
Koltès — dont les pièces ont été traduites dans plus de trente-six langues et dont l'œuvre reste parmi les plus jouées dans le monde depuis les créations légendaires aux Amandiers de Nanterre aux côtés de Patrice Chéreau — offre en effet un matériau idéal pour ce projet : une écriture poétique et brutale qui met en scène des personnages marginalisés, leur donne une voix ample et complexe, et interroge frontalement les rapports de pouvoir. Au Cambodge, où la relation aux arts reste souvent ancrée dans la représentation du beau et du convenable, c'est un choix délibérément subversif.
Les pièces de chambre, ou l'héritage d'une poétique du trouble
Pour comprendre la démarche de Karim, il faut remonter à ce qui a fait la signature de sa compagnie européenne, le Think Tank Théâtre au moment où le collectif s'est tourné vers le cinéma. Sa marque de fabrique : des dispositifs scéniques qui brouillent la frontière entre fiction et réel, qui placent le spectateur dans une position d'observateur actif, jamais passif.
La série des « pièces de chambre » en est l'illustration la plus frappante : les spectateurs s'installent autour d'une scénographie close, séparés des acteurs par des vitres sans tain, chacun doté d'un casque audio. Les comédiens jouent dans un espace que le public peut voir mais ne pas entendre directement — c'est la spatialisation sonore, travaillée avec une précision chirurgicale, qui reconstruit une réalité légèrement décalée, anticipée, troublée.
Présentées notamment à La Colline et aux Amandiers, ces pièces — dont une adaptation de Sarah Kane, une autre des Voyages de Gulliver et une troisième de Mesure pour mesure de Shakespeare — ont imposé la compagnie sur des scènes nationales françaises.
« Ce qu'on travaillait, c'était la dissociation entre le son et l'image. Quand un verre tombait, on envoyait le son du bris une fraction de seconde avant l'impact. Les spectateurs avaient l'impression de pressentir ce qui allait se passer, sans comprendre pourquoi. On les maintenait dans un état de regard constamment troublé. »
Cette recherche — venue du cinéma, retranscrite dans le vivant — irrigue encore aujourd'hui le travail mené à Phnom Penh. Même si les moyens sont sans commune mesure, le projet philosophique reste le même : empêcher le spectateur de s'endormir dans sa certitude.

Dix mille spectateurs à Riverside — et une salle à inventer
Les premières années à Riverside, l'Acting Art Academy ouvre son espace tous les deux mois pour des présentations publiques de scènes — les OTA, Opening to Audience. Le public vient. Et il est cambodgien, à près de 80 %.
« Au début, les gens nous disaient que Koltès, ce n'était pas forcément pour un public cambodgien. En fait, on accueillait régulièrement 80 personnes, voire plus. On a calculé qu'on a déjà eu 10 000 personnes qui sont venues. »
Ce succès relatif — réel, mais circonscrit — pousse l'équipe à franchir une nouvelle étape. Le bâtiment de Riverside est transformé : une mezzanine est construite, la salle passe à 74 places, un plateau de scène est aménagé. La nouvelle salle prend un nom qui ressemble à un manifeste : The Last Stage. « La dernière scène. Comme une provocation : il n'y a pas de scène au Cambodge, alors c'est la dernière — mais c'est aussi la première. » Depuis l'ouverture en février 2024, quelque chose se joue ici tous les vendredis, samedis et dimanches. Le programme change chaque mois.
La pièce Part of Us, montée avec les étudiants de l'Académie, a joué vingt et une fois à guichets fermés. À la fin des représentations, on refusait encore vingt spectateurs par soir. « Ce qui a rendu ça possible, c'est le bouche-à-oreille. Ce qui fait le bouche-à-oreille, c'est qu'à un moment, les gens sentent qu'il y a un vrai travail derrière. Des professionnels venus de Londres ou de Hollande disaient qu'ils n'auraient jamais imaginé voir ça au Cambodge. »
« Les plus grands metteurs en scène que vous voyez en Europe ont tous commencé à répéter un an gratos, dans une cave, sans chauffage. Tout le monde commence comme ça. »
Last Stage Aquation : s'inscrire dans un réseau régional
L'aventure ne s'arrête pas à Riverside. En 2025, Karim Belkacem ouvre un deuxième espace : Last Stage Aquation, sur l'île de Koh Pich, en collaboration avec l'entrepreneur Alexis de Suremain. L'enjeu dépasse la simple augmentation de capacité. Il s'agit de doter Phnom Penh d'un outil technique crédible aux yeux des partenaires régionaux — une scène dont les dimensions et l'accroche lumière répondent aux standards d'une salle municipale européenne ou des théâtres de Bangkok et Hô Chi Minh-Ville.
Le plateau modulable peut atteindre neuf mètres sur douze. L'installation technique a bénéficié du soutien bénévole d'Éric Soyer, scénographe et concepteur lumière français plusieurs fois nommé aux Molières.
« Pour qu'il y ait un jour une scène professionnelle au Cambodge, il faut des coproductions. Pour les coproductions, il faut une scène qui réponde aux critères de ce que les partenaires étrangers vont demander. »
La logique est celle d'un système de survie assumé : inviter une compagnie depuis la Belgique est hors de portée, mais payer un billet d'avion depuis Bangkok pour un atelier avec un metteur en scène de la Royal Shakespeare Company, c'est faisable.
L'économie de l'ensemble reste fragile, Karim le reconnaît sans détour. Pas de subvention publique, des acteurs payés par mensualisation croisée sur plusieurs projets, des droits d'auteur parfois cédés gratuitement — comme ceux de la Compagnie Louis Brouillard pour une adaptation de Joël Pommerat, Amour, dont les droits ont été accordés sans contrepartie pour une création en khmer. Les prestations vendues à des institutions et des entreprises complètent l'équilibre. « Louer la salle, c'est aussi participer indirectement à maintenir un lieu culturel. »
The Golden (r)age Festival : un pari sur le public cambodgien
En juin 2026, The Golden (r)age Festival — porté par l'Acting Art Academy — prend toute son ampleur : treize créations, vingt-six représentations dans sept lieux de la capitale, dont The Last Stage Riverside, Last Stage Aquation, le Théâtre Chenla, l'Institut français du Cambodge et le musée SOSORO. Résultat : 80 % des représentations affichent complet, avec 130 à 140 spectateurs par soir et un public à majorité cambodgienne — y compris pour des places à 10 dollars, que les sceptiques du départ jugeaient invendables.
« Il fallait que le nom du théâtre soit sur le bâtiment. Pas quelque chose dont on s'excuse d'exister — l'affirmer dans l'espace public, dans l'espace médiatique : il y a un théâtre de création contemporaine à Phnom Penh. »
La coordination du festival est assurée par trois anciens étudiants de l'Académie, aujourd'hui responsables à part entière. C'est peut-être là le signe le plus probant de la réussite du projet : des Cambodgiens ont appris à gérer un lieu, à communiquer, à remplir des salles, et ils le font.
Une école sans indulgence, une vision sans compromis
Dix-huit heures de cours par semaine, pas plus de trois absences par semestre, des amendes pour les retards — même pour les étudiants dont la formation est quasi gratuite (40 dollars par mois pour les frais administratifs). Karim Belkacem n'a aucune sympathie pour le format du workshop comme substitut à une formation structurée. « Se former par workshop, ça peut fonctionner quand on a déjà une base solide. Mais commencer par là, ça ne mène nulle part. J'ai jamais cru à ça. »
L'académie revendique aussi un usage délibérément nul de l'intelligence artificielle dans ses processus créatifs. Affiches, identité visuelle, communication du festival : tout est conçu manuellement, par les étudiants eux-mêmes.
« Si tu n'as pas été à l'origine des prises de décisions qui ont amené à ces choses-là, tu ne peux pas les questionner. » Dans un contexte où les outils génératifs prolifèrent, la posture mérite d'être notée — non comme purisme nostalgique, mais comme choix pédagogique assumé.
Une actrice issue de l'Académie a été sélectionnée à Cannes cette année dans un film produit par Anti-Archive. Des metteurs en scène internationaux font désormais le détour — Frédéric Fisbach pour un spectacle sur les textes d'Antoine d'Agata, la Compagnie Louis Brouillard pour une série de rencontres et de transmissions.
Ce qui ressemble à une reconnaissance n'est, aux yeux de Karim, que le début d'un travail de longue haleine. « Le public, pour moi, il est au moins dix fois supérieur à ce qu'on touche aujourd'hui. Il y a encore les universités, les Cambodgiens éduqués, les diasporiques de retour. On n'a effleuré qu'une strate. »
Acting Art Academy / The Last Stage — Phnom Penh · actingartacademy.com
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