Cambodge & Exposition : « Angkêt de mots », quand Phnom Penh célèbre la rencontre de deux langues
- La Rédaction

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Le Musée SOSORO inaugurait dimanche matin une exposition temporaire aussi insolite qu'envoûtante, consacrée aux emprunts du khmer au français. Un événement culturel de premier plan, à quelques mois du Sommet de la Francophonie.

Le mot « cyclo » ne vient pas du khmer. Tout le monde le sait, personne n'y pense. C'est à peu près ça, le sujet de l'exposition qu'inaugurait ce dimanche le Musée SOSORO de Phnom Penh — ces mots français qui ont glissé dans la bouche des Cambodgiens sans bruit, au fil des décennies, jusqu'à devenir aussi naturels que l'air du soir sur le Tonlé Sap.
Dans la cour de l'ancienne succursale de la Banque d'Indochine, réhabilitée et désormais intégrée au périmètre du musée, les invités se pressaient sous les frangipaniers : ambassadeurs, ministres, chercheurs, quelques curieux égarés dans la foule des officiels. Il y avait quelque chose d'un peu inattendu dans cette assemblée si protocolaire réunie pour parler de linguistique — et de l'étrange façon dont deux langues, quand elles se frottent assez longtemps l'une à l'autre, finissent par se ressembler un peu.

Une année de francophonie, un projet d'exposition
L'initiative vient de loin — ou plutôt, d'en haut. C'est Son Excellence Madame Chea Serey, Gouverneure de la Banque nationale du Cambodge, qui a commandé il y a plus d'un an à l'équipe du SOSORO la conception de cette exposition, dans la perspective du Sommet de la Francophonie prévu à Phnom Penh en novembre prochain. « Il nous a paru naturel que le Musée SOSORO, déjà très largement francophone dans ses contenus et ses publications, accompagne cette dynamique dans sa programmation culturelle », a-t-elle déclaré lors de son allocution.
Une dynamique que la Banque nationale incarne elle-même : quelques semaines avant cette inauguration, elle accueillait la conférence des gouverneurs des banques centrales des pays francophones d'Afrique, d'Asie, d'Amérique et d'Europe. Le fil rouge de 2026, côté cambodgien, est clairement tissé de bleu et de blanc — les couleurs de l'Organisation Internationale de la Francophonie.

L'histoire d'une rencontre, mot à mot
Ce que raconte Angkêt de mots, c'est une histoire à la fois banale et fascinante : celle de deux langues qui se sont fréquentées, contraintes d'abord par le contexte colonial des 90 années de Protectorat français, puis par choix, au fil des générations. Le khmer a emprunté, adapté, digéré des dizaines de mots français — et parfois, comme le rappelle avec une pointe d'humour la Gouverneure Chea Serey, résisté aux néologismes officiels trop alambiqués. « Dans la vie courante nous employons tous le mot "cyclo" tandis que ត្រីចក្រយាន្ត est resté dans les dictionnaires », a-t-elle dit sous les rires de l'assistance.
Le commissaire scientifique de l'exposition, le Professeur Jean-Michel Filippi — présenté par Blaise Kilian, co-directeur du SOSORO, comme parlant « 12 langues outre le khmer » —, a apporté son érudition à ce projet avec une évidente passion. C'est lui qui a structuré le parcours historique et linguistique de l'exposition, des premiers contacts entre navigateurs européens et royaumes khmers jusqu'aux usages contemporains du français dans la société cambodgienne.

Une scénographie vivante, ludique, participative
Mais Angkêt de mots ne se contente pas d'aligner des panneaux explicatifs. Dès l'entrée, la scénographie signée Melon Rouge Agency frappe par sa cohérence graphique et son sens du contraste : bleu électrique, orange vif, typographie biculturelle mêlant caractères khmers et lettres latines. Les vitrines exposent des enveloppes postales oblitérées à Phnom Penh en 1928, des ouvrages anciens comme le fameux Chasse en Indochine de M. Defosse, des photographies en noir et blanc du Phnom Penh colonial — ce « Petit Paris » d'Asie du Sud-Est qui n'existe plus qu'en mémoire.
Plus loin, les visiteurs découvrent une reconstitution d'intérieur des années soixante — salon rétro en velours orange, téléviseur à tubes, tourne-disque rouge cerise posé sur son buffet en teck — invitant à une immersion dans l'époque où Norodom Sihanouk, francophone accompli, faisait du français un vecteur politique et culturel du rayonnement cambodgien. Une section entière lui est consacrée, documentée par des archives photographiques et des vinyles d'époque. À côté, un bac à disques propose des 45 tours de Christophe — le chanteur français, pas votre journaliste — rappelant combien la musique a été un des premiers ponts populaires entre les deux cultures.
L'exposition ne manque pas non plus d'humour ni de modernité. Une salle karaoké entièrement équipée propose aux visiteurs de chanter en français sur des mélodies khmères, clin d'œil à la popularité du genre en Asie du Sud-Est. Des vidéos d'influenceurs cambodgiens contemporains interagissant avec la langue française ponctuent le parcours, faisant dialoguer l'histoire et le présent.
Parmi les pièces les plus remarquables figurent des marionnettes traditionnelles khmères en cuir — sbek touch —, ici réinterprétées pour incarner des personnages d'explorateurs, d'officiers coloniaux et de voyageuses : un dialogue entre l'art populaire khmer et les figures de l'époque coloniale, traité avec une subtilité qui évite tout manichéisme.

Le SOSORO en pleine expansion
« Angkêt de mots est aussi, un peu, une exposition hors-série », a reconnu Blaise Kilian dans son allocution d'ouverture, soulignant la dimension événementielle du projet. Mais l'exposition s'inscrit aussi dans une trajectoire plus large du musée, qui ne cesse depuis plusieurs années d'affirmer son rôle de référence culturelle à Phnom Penh. Conférences, publications, base de données KHMERICA remise en ligne avec un moteur de recherche enrichi : le SOSORO multiplie les initiatives pour rendre accessible l'histoire économique et culturelle du Cambodge.
La prochaine étape annoncée est théâtrale au sens propre : une troupe de comédiens de l'Acting Art Academy investira prochainement l'exposition elle-même comme scène, jouant entre les vitrines et les installations. Une façon d'habiter les mots, littéralement.

« Cyclo », « taem », « angkêt »
Ce dernier mot mérite qu'on s'y arrête. Angkêt — transcription phonétique khmère du français « enquête » — donne son titre à l'exposition. Il s'agit bien d'une investigation : sur les traces de ces glissements de langue, de ces mots qui ont traversé la mer et les siècles pour s'installer dans la bouche des Cambodgiens sans que personne, aujourd'hui, ne pense plus à leur origine.
Taem, visible sur l'un des panneaux de l'exposition, est la transcription du français « timbre » — la chose la plus ordinaire du monde, que l'on colle sur une enveloppe. Dans la vitrine voisine, précisément, repose une enveloppe postale de 1928, envoyée depuis le Phnom Penh du « Petit Paris » vers Cholet, en Maine-et-Loire. Elle traverse l'exposition comme une métaphore : une lettre écrite dans une langue, portant les marques d'une autre, voyageant entre deux mondes qui se découvrent.
C'est, au fond, ce que fait toute langue vivante.







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