Jeanne Cuisinier, l'ethnologue de l'Indochine et du ballet royal khmer
Diplômée de malais en 1929, elle part à 42 ans pour le Kelantan, puis chez les Mường du Tonkin. Avant ces deux missions, Jeanne Cuisinier a signé l'édition revue et augmentée de l'un des livres de référence sur la danse royale cambodgienne.

Une ethnologue formée par Mauss et Rivet
Jeanne Cuisinier naît le 30 octobre 1890 à Neuilly-sur-Seine. Elle commence par la littérature et publie notamment une étude sur Jules Laforgue. Elle voyage ensuite à Madagascar, en Indochine, au Siam et à Java.
À la fin des années 1920, elle change de voie. Elle étudie le malais à l'École des langues orientales et en sort diplômée en 1929. Elle entre à l'Institut d'ethnologie en 1930, puis à l'École pratique des hautes études en 1934. Ses maîtres sont Marcel Mauss et Paul Rivet. Elle appartient à la première génération de femmes ethnologues professionnelles en France.
Danses cambodgiennes : un livre sur le ballet royal khmer
Le Cambodge entre dans son travail par la danse. En 1927, la revue londonienne Indian Arts and Letters publie son article sur les gestes du ballet cambodgien. La même année paraît à Saigon Danses cambodgiennes, un texte de Samdech Chaufea Veang Thiounn, ministre du Palais, illustré par Sappho Marchal. Jeanne Cuisinier le reprend, le révise et l'augmente. L'édition de 1930, tirée à 2 000 exemplaires, porte une préface du gouverneur général Pierre Pasquier et une dédicace au roi Monivong.
Pierre Pasquier y présente l'ouvrage comme le premier écrit par un Cambodgien sur le sujet. Il espère qu'il aidera à déchiffrer le sourire des apsaras d'Angkor. Le livre rattache les danses au règne de Jayavarman II, entre 802 et 869, soit près de onze siècles, et relève sur les bas-reliefs du Bayon des poses que les danseuses reproduisent encore.
Les sources consultées ne font pas état d'un séjour de recherche de Jeanne Cuisinier au Cambodge. Son lien avec le royaume passe d'abord par ce livre.
Du palais à la scène : apprentissage, costumes et gestes
Le livre suit la vie du ballet. Les fillettes sont offertes au roi par leurs parents, parfois elles se présentent d'elles-mêmes. Elles reçoivent une avance d'au moins 100 piastres, puis une solde mensuelle de 6 piastres au départ. Les exercices deviennent durs vers sept ans. Les premières leçons ont lieu un jeudi, jour placé sous la protection du génie de la danse. Pour assouplir les poignets et les chevilles trop raides, on les masse avec la rosée du matin cueillie dans le jardin royal.
Chaque cadence a son temps d'étude : trois mois pour la cadence lente, deux pour la cadence vive, six pour celle du prince Ngos, qui exige de manier une canne magique. L'apprentissage se termine par une cérémonie où les élèves essaient les masques. Dix bonzes récitent des prières la veille, et on offre aux génies des têtes de porc, des volailles et du riz grillé.
Le livre compte, au palais de Phnom Penh, huit maîtresses de ballet et cent six danseuses, plus deux bouffons, les seuls hommes de la troupe. Les rôles féminins ne portent jamais de masque. Les costumes coûtent cher : le diadème d'or d'un rôle de roi ou de divinité est estimé à 800 piastres, les bijoux du rôle à plus de 2 000, l'ensemble à plus de 3 800. Le costume des rois est le même que celui du couronnement du souverain. Celui des princesses sert aux jeunes Cambodgiennes pour la coupe des cheveux et pour le mariage.
Un chapitre traite des gestes. Il compare les poses de mains khmères aux vingt-huit gestes du traité indien Abhinaya Darpana et relève ce que les danseuses ont modifié, notamment la flexion des doigts vers l'arrière. Il note aussi que les gestes passent de maître à élève, sans texte, et que les interprètes ne savent pas toujours en expliquer le sens. Une page est consacrée au yike, théâtre populaire venu du Siam vers 1876, sous Norodom.
Le volume se ferme sur l'histoire du prince Ngos, d'après une traduction de Suzanne Karpelès. Élevé par une géante, Ngos vit sous un masque d'Homme-des-Bois. La plus jeune des sept princesses de Samal lui lance sa guirlande de fleurs et l'épouse malgré la colère du roi. Soumis à des épreuves de pêche et de chasse, il obtient des poissons et des gazelles pour ses six beaux-frères, qui lui paient chaque service d'un bout de nez ou d'une oreille.
Kelantan, radio et Mường : deux missions de terrain
En 1932, le ministère de l'Éducation nationale lui confie une mission ethnologique et linguistique en Malaisie. Elle a 42 ans. Elle reste dix-huit mois dans l'État du Kelantan, au nord-est de la péninsule. Elle parle malais. Elle y rencontre des sultans et des princes dans leurs palais, des paysans dans les villages, des populations de la forêt. Elle est la première ethnologue française spécialisée sur cette région.
Elle en tire Danses magiques de Kelantan (1936) et, plus tard, Le théâtre d'ombres à Kelantan (1957). Elle présente ses résultats à Londres en 1934, devant la Royal Asiatic Society. Entre 1934 et 1938, elle raconte aussi son terrain dans une série de conférences à la radio. Au micro, elle interroge les préjugés raciaux et coloniaux de son temps.
Du 10 avril 1937 au 10 décembre 1938, elle conduit avec Lucienne Delmas une mission chez les Mường, au Tonkin. Elle en tire sa thèse, rédigée en 1943 et publiée en 1946 : Les Mường, géographie humaine et sociologie, 618 pages.
Sumangat, théâtre d'ombres et collections
En 1951, Gallimard publie Sumangat, l'âme et son culte en Indochine et en Indonésie, préfacé par Louis Massignon. La même année paraît La danse sacrée en Indochine et en Indonésie.
Elle rapporte de ses terrains plus de 1 300 objets, riches surtout sur le théâtre d'ombres et les représentations masquées du monde indo-malais. La plupart se trouvent aujourd'hui au musée du quai Branly – Jacques Chirac. Ses photographies, souvent légendées de sa main, sont conservées au Muséum national d'histoire naturelle.
Yogyakarta, Madagascar et un prix à son nom
En 1952, l'université Gadjah Mada, à Yogyakarta, l'invite à enseigner l'ethnologie. Elle y reste jusqu'en 1955. Les extraits de son journal de Malaisie (1933) et d'Indonésie (1952-1955) ont été publiés en 1999. Elle termine sa carrière à l'université de Madagascar.
Elle meurt à Paris le 19 avril 1964, à 73 ans. Un legs de sa part finance un prix de l'Inalco, décerné au meilleur ouvrage en français consacré à l'Indonésie. Son livre sur la danse cambodgienne a été réédité à Phnom Penh par l'Institut bouddhique, en 1956 puis en 1981.








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