Humour & Chronique : Cambodge - Bernard rentre en France pour deux semaines
Bernard prend l'avion pour Paris. Il a promis deux semaines à tout le bar. Le bar, lui, a pris ses précautions.

« Deux semaines, pas une de plus. »
Bernard le dit la veille de son vol, en tapotant le comptoir. Sophea, qui sert ici depuis six ans, hoche poliment la tête. Quand il se lève, elle colle un morceau de papier sur son tabouret. Un seul mot, au feutre : Réservé.
Roissy, mardi matin. Sept degrés. Bernard sort en chemise de lin et monte dans le premier taxi.
« Bonjour, monsieur ! Quelle belle journée ! »
Le chauffeur démarre sans tourner la tête.
« Vous revenez d'où ?
– Du Cambodge. J'y vis depuis huit ans.
– Ah. Et vous avez fui quoi ?
– Rien. J'ai choisi.
– Tout le monde dit ça », répond le chauffeur, et il double un bus par la droite.
Le soir, dîner chez sa sœur Martine, dans le onzième. Il y a son mari Gérard, et il y a Patrick, un ami du couple, parisien depuis quatre générations. Patrick n'a pas quitté l'arrondissement depuis 2014. Il en est fier.
« Alors, l'expat, comment ça se passe, là-bas ?
– Je ne suis pas expat. J'y vis.
– C'est ce que je dis. Un expat, c'est un touriste qui a signé un bail. »
Bernard repose sa fourchette. Il a huit ans d'avance sur cette conversation et compte s'en servir.
« Et un Parisien, c'est un touriste qui n'est jamais parti. »
Gérard se ressert du vin. Martine regarde le plafond. C'est elle qui a invité Patrick.
« Chez moi, il fait trente-six degrés en avril, attaque Bernard. Il y a des coupures de courant. Les motos montent sur les trottoirs.
– Chez moi, il y a le RER B.
– Je…
– Vous avez déjà attendu un RER B ?
– J'ai attendu un visa six mois.
– J'ai attendu un plombier onze semaines. Il est venu, il a regardé, il est reparti. Il a facturé. »
Bernard ne répond pas. Pour la première fois en huit ans, quelqu'un a gagné.
Patrick, requinqué, resservi, passe à l'offensive.
« Vous parlez bizarrement, au fait. Vous dites « no problem ». Vous dites « same same ». Vous avez un accent de nulle part.
– J'ai des nuances.
– Vous parlez français comme un panneau d'aéroport. »
Le lendemain, une terrasse, boulevard Saint-Germain. Le serveur annonce 4,50 € pour un café. Bernard sourit, se penche et baisse la voix.
« Et pour les habitués, il y a un tarif ?
– Non, monsieur. C'est le même pour tout le monde.
– Voilà, soupire Bernard. Le problème de la France. »
Il laisse trois euros de pourboire, à la cambodgienne, avec les deux mains et un petit salut. Le serveur le rattrape dix mètres plus loin et lui rend la monnaie.
« Vous avez oublié ça. »
Dans le métro, Bernard dit bonjour à chaque voyageur qui monte. Personne ne répond. Un adolescent change de siège. Bernard dit bonjour plus fort. Une dame sort son téléphone et fait semblant d'appeler quelqu'un.
« On ne dit pas bonjour dans le métro, monsieur, lui glisse un homme en anorak.
– Chez moi, on dit bonjour à tout le monde.
– Et chez vous, c'est où ?
– À Phnom Penh.
– Alors rentrez chez vous. »
Bernard n'a pas de réponse à ça. Il est sept heures du soir, la rame est pleine, et c'est la première chose sensée qu'on lui dit depuis son arrivée.
Quatre jours plus tard, Martine rentre du travail et trouve la valise de son frère au milieu du salon. Fermée.
« Tu pars ?
– J'ai une urgence.
– Quelle urgence ?
– Mon bar. Les gens ont besoin de moi.
– Patrick va être déçu.
– Patrick survivra. Il a le onzième. »
Le lendemain soir, Bernard est de retour à Phnom Penh. Même bar, même tabouret. Le papier est toujours dessus. D'après la poussière, personne n'a osé s'y asseoir.
Sophea pose sa bière devant lui avant qu'il ait ouvert la bouche.
« Already ?
– Paris, c'est fini. Ça va trop vite, là-bas. »
Il décolle le papier, le plie en quatre et le glisse dans sa poche. À côté de lui, un homme en doudoune, le front en sueur, tourne la tête vers le ventilateur.
« Il fait chaud. Et c'est cher pour ce que c'est. Et personne ne parle français.
– Ici, on ne dit pas ça, monsieur, répond Bernard, glacial.
– Pourquoi ?
– Parce que moi, je vis ici. »
Bernard se penche vers Sophea.
« Il vient d'où, celui-là ?
– Paris.
– Évidemment. »








Commentaires