Histoire : Il y a 45 ans, la bataille de Koh Tang entre troupes US et Khmers rouges

Il y a 45 ans, Mao Ran s’est retrouvé dans un bateau en direction de l’île de Koh Tang. Le soldat Khmer rouge découvrait alors pour la première fois le littoral cambodgien.

Mao Ran ancien soldat du 410e bataillon des Khmers rouges

La dernière bataille de la guerre du Vietnam

Mao Ran se souvient encore du mal de mer dans les eaux agitées. Le groupe de Khmers rouges dont il faisait partie avait été informé qu’ils se rendaient à Koh Tral, une île au large des côtes de la province de Kampot, qui fait à présent partie du Vietnam et connue aujourd’hui sous le nom de Phu Quoc.

« C’était la première fois que je me retrouvais à naviguer sur la mer en direction des îles », déclare Mao Ran

Au lieu de Koh Tral, le bateau s’est dirigé vers Koh Tang, à 60 kilomètres au large des côtes du Cambodge. Sans le savoir, Mao Ran se trouverait alors au centre d’une bataille violente entre les Khmers rouges et les soldats américains le 15 mai 1975. Les combats meurtriers sur l’île ont ensuite été surnommés par les historiens américains la « dernière bataille » de la guerre du Vietnam. Ce fut aussi le seul affrontement direct connu entre troupes US et Khmers rouges.

Le navire marchand américain SS Mayagüez

Une tentative militaire américaine pour porter secours à l’équipage du navire marchand américain SS Mayagüez, qui avait été capturé par les partisans de Pol Pot le 12 mai 1975, a été contrecarrée par des soldats khmers rouges lourdement armés à Koh Tang, entraînant de lourdes pertes des deux côtés. Des vedettes rapides des forces communistes avaient intercepté le SS Mayagüez et emmené celui-ci sur l’île de Koh Tang, située à environ 60 kilomètres au sud-ouest de Sihanoukville.

Il raconte

Installé chez lui dans le district de Borseth, dans la province de Kampong Speu, Mao Ran cultive désormais du riz, des bananes et des noix de coco sur une parcelle de terrain de deux hectares dans le village de Pongro. Ayant auparavant perdu un bras lors d’un affrontement avec les forces militaires vietnamiennes, Mao Ran déclare à la presse qu’il ne savait pas grand-chose de ce qui allait se dérouler à Koh Tang. Il avait reçu pour seule instruction de « protéger l’île et les intérêts du régime ».

« Nous ne savions pas précisément pourquoi ils nous avaient envoyés sur l’île », explique Mao Ran alors soldat du 410e bataillon des Khmers rouges, de la 3e division du commandant de marine Meas Muth

« Nous étions des soldats cambodgiens et nous devions protéger notre territoire. S’ils venaient et violaient notre territoire, nous intervenions. À tort ou à raison, nous avions pour devoir de les intercepter. »

Le 12 mai 1975, les forces khmères rouges capturent le navire marchand américain SS Mayagüez près de l’île Poulo Wai, à 80 kilomètres de la côte cambodgienne. Le porte-conteneurs se dirigeait vers la Thaïlande et transportait des objets et documents de l’ambassade des États-Unis à Saigon, qui était tombée aux mains des forces communistes vietnamiennes le 30 avril 1975. Mao Ran prétend qu’il ignorait que le navire américain avait été arraisonné et que des ressortissants américains avaient été faits prisonniers.

« Au début, nous ne savions pas grand-chose du SS Mayagüez, et lorsque nos soldats sont descendus du navire, nous nous sommes doutés qu’ils avaient capturé ce navire américain. », explique Mao Ran

Les États-Unis avaient prévu un assaut majeur à Koh Tang le 15 mai 1975 pour secourir le SS Mayagüez et son équipage. Cependant, certains historiens avancent que les Khmers rouges avaient déjà prévu de libérer le navire et l’équipage quelques heures avant la tentative de sauvetage américaine. « Nous ne nous sommes pas battus le premier jour, nous nous sommes cachés en restant allongés », explique Mao Ran.

Les archives montrent que les forces américaines, dont beaucoup étaient jeunes et n’avaient pas encore achevé leur formation, ont subi des tirs nourris des forces khmères rouges. Deux hélicoptères de transport américains CH-53 ont alors été abattus par les soldats communistes, les troupes américaines étant immobilisées sur deux plages voisines, et incapables de gagner du terrain.

Les Marines américains évacuent l'hélicoptère CH-53 qui les a posés sur l'île de Koh Tang

Bataille

La bataille de Koh Tang a coûté la vie à une dizaine de Khmers rouges tandis que les Américains ont perdu 18 soldats sur l’îlot. Mao Ran se souvient que ses camarades avaient localisé l’un des trois soldats américains, qui a ensuite été abattu à Koh Tang. « Nous avons vu les pas de bottes d’un soldat américain. Il se cachait, nous l’avons trouvé et quand il fut sur le point de nous sauter dessus, nous l’avons abattu », avance l’ancien cadre khmer rouge.

Selon des témoignages fournis à la « Joint Task Force-Full Accounting », qui comptabilise le personnel militaire américain répertorié comme « porté disparu » ou « prisonnier de guerre », deux autres soldats faisant partie de l’équipe de sauvetage ont été localisés et tués à Sihanoukville par les Khmers rouges quelques semaines plus tard. Selon les informations fournies par l’ancien soldat Khmer rouge Em Son, ils auraient été battus à mort dans une pagode au sommet d’une colline.

La bataille — quatre semaines après que les Khmers rouges eurent saisi Phnom Penh et instauré le Kampuchea démocratique — a été mentionnée dans des témoignages fournis devant les Chambres extraordinaires assistées par l’ONU auprès des tribunaux cambodgiens et a été documentée par une ONG de recherche locale, le Centre de documentation du Cambodge (CDC).

Long Dany, chercheur au CDC, a déclaré que les soldats khmers rouges qu’il a interrogés ont admis qu’ils ne connaissaient pas grand-chose du droit maritime international.

« Ils ont déclaré que c’était une erreur que les Khmers rouges aient intercepté le navire dans cette zone marine », explique-t-il. Le chercheur ajoute que l’événement aurait pu être évité si les deux parties avaient été plus efficaces dans la collecte de renseignements.

« Il y avait une certaine confusion dans la réception des informations », explique Long Dany.

Elizabeth Becker, une journaliste américaine qui a travaillé au Cambodge au milieu des années 1970 et a ensuite écrit « When The War Was Over - Quand la guerre fut terminée », a déclaré que l’incursion du SS Mayagüez dans les eaux cambodgiennes coïncidait avec la récente victoire des Khmers rouges à Phnom Penh, suscitant une certaine tension et nervosité chez les Khmers rouges.

« Ensuite, les deux parties ont réagi de manière excessive, ce fut une grosse perte de vies humaines pour ce qui est considéré comme la dernière bataille de la guerre du Vietnam », déclare-t-elle.

Mao Ran attribue la responsabilité de l’incident aux Khmers rouges et aux soldats américains qui ont « courageusement tenu tête » et respecté les ordres, mais il pense que les États-Unis ont finalement été les plus provocateurs.

« Qui avait tort et qui avait raison ? C’était difficile à dire », dit-il. « Si je devais émettre une hypothèse, les États-Unis avaient tort, car nous avons intercepté leur navire dans les eaux cambodgiennes »

Version américaine

Le Caporal américain Al Bailey se souvient très bien des scènes de bataille sur l’île de Koh Tang au Cambodge ce 15 mai 1975. Le vétéran des Marines à la retraite était à bord de l’un des hélicoptères de transport lourd CH-53 de l’US Air Force déployé pour tenter de sauver l’équipage du porte-conteneurs marchand américain.

« Il ne se passe pas un jour sans que je m’en souvienne, c’est quelque chose qui hante mon esprit », déclare Al Bailey.

Concernant l’attaque contre les hélicoptères, il raconte :

« Les Khmers rouges ont attendu juste avant l’atterrissage pour tirer sur chaque hélicoptère qui s’approchait - artillerie antiaérienne, grenades, roquettes et une quantité dévastatrice de tirs de fusil ».

L’officier américain était à bord de l’hélicoptère appelé Knife-21, qui a pris feu et s’est écrasé juste au large d’une plage de Koh Tang. Ce fut la première bataille pour Al Bailey et ces nombreux autres soldats qui terminaient encore leur entraînement à l’époque.

Survol

Le colonel de l’Air Force Ric Hunter, du 34e Escadron de chasse, s’est souvenu avoir piloté son chasseur-bombardier F-4 Phantom le 14 mai au-dessus du chalutier thaïlandais que les Khmers rouges utilisaient pour transporter l’équipage capturé du SS Mayagüez.

« J’ai survolé le navire seulement pour observer, car mes armes ne fonctionnaient plus », raconte le colonel Ric Hunter, « j’ai baissé les yeux et vu un groupe de personnes alignées à l’avant du bateau tête baissée...nous avons finalement identifié une bonne partie de l’équipage du SS Mayagüez sur ce bateau de pêche thaïlandais qui se dirigeait vers la côte cambodgienne».

Les deux hélicoptères abattus

Sentiment

« J’ai été envoyé pour accomplir une mission. Ils ont été envoyés en mission », explique le caporal Al Bailey. « Oui, je les étreindrais si je les voyais maintenant, 45 ans plus tard et je leur dirais que je suis content de les revoir et je les traiterais avec le plus grand respect. »

Se référant aux soldats khmers rouges, le colonel Ric Hunter confie : « Ils nous ont battus et ils ont continué à se battre, j’ai donc un respect guerrier avec eux pour leur capacité de combat. Pourtant, je ne crois pas que leurs raisons de se battre étaient valables. »

La bataille n’a pas eu lieu au Vietnam, ce qui signifie que les militaires américains qui ont participé à la mission SS Mayagüez n’étaient pas éligibles à une médaille de service du Vietnam. Cependant, le Cpl Al Bailey et le colonel Ric Hunter s’emploient aujourd’hui à obtenir des médailles pour les anciens combattants survivants ; et les deux vétérans font pression pour obtenir une médaille du Congrès pour le sergent d’état-major Fofo Tuitele, qui, selon eux, a sauvé de nombreux marins ce jour-là, dont Al Bailey.

« Je pense qu’il est temps, 45 ans plus tard, de reconnaître l’héroïsme des personnes qui ont participé à cette bataille », avance le colonel Ric Hunter, qui vit maintenant dans la région de Raleigh en Caroline du Nord.

Action en justice par l’équipage

En avril 1977, des membres de l’équipage de Mayagüez ont intenté un procès en amirauté devant la Cour supérieure de San Francisco contre Sea-Land Service inc. concernant l’incident. Les membres de l’équipage ont affirmé que le capitaine Miller avait manqué à ses devoirs en « s’aventurant imprudemment dans les eaux connues et dangereuses de la souveraineté étrangère ». Des éléments de preuve ont été fournis selon lesquels le Mayagüez ne battait aucun pavillon et avait navigué à environ deux milles marins au large de Poulo Wai. En juin 1977, un accord a été conclu. En février 1979, un autre règlement a été conclu avec les autres membres de l’équipage, ce qui a donné un règlement total de 388 000 $ aux membres de l’équipage qui avaient intenté l’action en justice.

Sun Narin - VOA & Christophe Gargiulo

Photographies VOA & Département de la Défense Américaine (DP)

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