Histoire & Hommage : Entretien avec S.A.R Norodom Buppha Devi, l’Art et la Légende

Elle était l’âme et le cœur battant du Ballet royal cambodgien. Danseuse exceptionnelle, chorégraphe, et actrice, S.A.R la Princesse Buppha Devi nous a quittés il y a un an ce mercredi 18 novembre 2020, laissant un immense vide dans le cœur des Cambodgiens et des amoureux de l’art à travers le monde.

S.A.R la Princesse Buppha Devi nous a quittés il y a un an

En 2013 – 2014, grâce à l’aide de S.A.R le Prince Tesso Sisowath, nous avions pu suivre la princesse à travers ses activités de chorégraphe pour une production télévisée locale et régionale pendant de longs mois. Ce fut à l’évidence une expérience inoubliable de côtoyer si longtemps une telle personnalité, mais aussi l’occasion de découvrir beaucoup plus qu’une princesse et une artiste d’exception. En tenant toujours son rang bien évidemment, la princesse a montré aussi une extrême gentillesse et beaucoup d’attention et de patience pour un projet qui au début ne lui plaisait pas forcément. En effet, elle n’aimait pas vraiment pas se mettre en avant et encore moins les caméras. Mais, elle nous a laissé travailler avec beaucoup d’indulgence, de la bonne humeur et aussi parfois beaucoup d’humour. Ces prochains jours, nous dévoilerons quelques autres interviews inédites et transcrites de ce travail réalisé avec la princesse qui fut pour ma part certainement mon plus joli souvenir de journaliste. Entretien :

CG : Parlez-nous du Ballet royal du Cambodge

Le Ballet royal du Cambodge qui s’appelle la Danse classique khmère est né il y a plus de 800 ans. Il est largement représenté par les sculptures des temples d’Angkor. Et, il est aussi un symbole de la civilisation khmère, la culture et de l’identité khmère. Le Ballet royal était protégé et mis en valeur par les rois du Cambodge de toutes les générations, y compris le roi Norodom Sihanouk. Et aujourd’hui, nous avons le ministère de la culture et des beaux-arts au Cambodge qui s’en occupe.

CG : Comment êtes-vous devenue danseuse du Ballet royal ?

On peut dire que c’est arrivé par hasard, au gré des circonstances. Quand mon père Norodom Sihanouk est monté sur le trône, ma grand-mère, la reine Kossamak s’occupait beaucoup de la vie du palais et donc du ballet. Depuis toute petite, j’ai pu voir évoluer les danseuses et c’est en les admirant, puis en m’entrainant avec elles que je suis devenue danseuse moi aussi.

S.A.R la Princesse Buppha Devi à l’âge de 5 ans

CG : Parlez-nous de ce solo que vous exécutez devant les caméras de télévision américaine en 1962

À cette époque, si je me souviens bien, c’était la première fois que les médias américains souhaitaient produire un documentaire sur la danse khmère et principalement sur le Ballet royal. C’est pourquoi ma grand-mère était également présente dans ce film. Les Américains ont passé beaucoup de temps à filmer les artistes. De plus, ils ont aussi documenté de nombreux aspects de notre culture, les écoles de danse, la façon de saluer les professeurs. Ils ont aussi tourné un spectacle dans les temples à Siem Reap et enfin, j’ai eu le privilège d’avoir environ 10 minutes de tournage pour une danse que j’effectuais au palais royal.

Devant les caméras américaines

CG : Comment avez-vous concilié votre scolarité et l’apprentissage de la danse ?

Comme je vous l’ai dit, cela s’est produit par hasard parce que je vivais proche des danseuses. Pour moi, ce n’était pas exactement une pratique officielle. Ma grand-mère m’a laissé aller à l’école secondaire comme d’autres jeunes filles de ma génération. Je suis juste allé au cours de littérature, mais pas au cours d’arts. Mais, avec la proximité des danseuses, je pouvais apprendre un peu tous les jours. J’avoue que ce n’était pas facile difficile de pratiquer cette danse du Royal Ballet au début. Nous devions assouplir notre corps tous les matins pendant une heure avant les répétitions et l’entrainement.

CG : Quelles étaient les filières classiques pour devenir danseuse du Ballet royal au Cambodge ?

À cette époque, beaucoup d’enfants des artistes du Ballet devenaient danseurs (ses) et leurs parents leur servaient de professeur. Ensuite, mon père, le roi Norodom Sihanouk a suggéré d’ouvrir une école d’art pour tous celles et ceux qui s’intéressaient à l’art ou à la danse classique khmère. L’école fonctionne encore de nos jours, c’est la « Royal University of Fine Arts ». À cette époque, elle offrait un programme éducatif assez identique à celui des autres établissements. La différence était que nous devions nous entraîner le matin.

« C’est un apprentissage très long, la pratique de la danse classique comprend plus de 400 gestuelles. Il faut 9 ans de pratique pour devenir danseur officiel du Ballet royal »

Dans cette école, nous accueillions celles et ceux qui souhaitaient apprendre, qui étaient passionnés. Cette discipline convenait parfaitement aux enfants de petit gabarit et doués d’une grande souplesse.

À l’Opéra de Paris

CG : Comment êtes-vous devenue première ballerine ?

Tout d’abord, je n’étais qu’une artiste parmi 300 autres. J’ai commencé à danser pour des spectacles officiels lorsque mon père recevait des délégations internationales. C’est ainsi que j’ai dansé pour le Général De Gaulle lors de sa visite au Cambodge. Bien que le Ballet royal soit différent des danses classiques françaises et européennes, il y a tout de même quelques similitudes, comme la présence d’une première ballerine. C’est donc en 1964, à l’âge de 16 ans que j’ai été promue Première Ballerine.

CG : Quel serait votre meilleur souvenir d’artiste ?

Mon meilleur souvenir reste incontestablement mon spectacle à l’Opéra de Paris, car les médias du monde entier en ont parlé. Ce fut un grand honneur d’interpréter la danse classique khmère dans cette salle prestigieuse à cette époque. Et, c’était la première fois que je dansais devant le président de la République française. Après mon spectacle, mon père m’a appelé pour rencontrer et saluer le président et ce fut pour moi un moment mémorable.

CG : En plus de la scène, vous avez été actrice, et parfois pour des réalisateurs prestigieux, dont Albert Camus

Avant de tourner le film Apsara avec mon père, j’ai commencé à tourner avec Marcel Camus. Il était venu au Cambodge pour produire son film intitulé L’Oiseau de Paradis. Il ne souhaitait travailler qu’avec des artistes cambodgiens. C’est pourquoi il m’a sollicitée, mais à l’époque, une règle très stricte du palais royal m’interdisait de tourner dans un film commercial.

« Une princesse ne peut pas tourner dans un film commercial, disait mon père »

Je ne savais pas quoi lui répondre et, finalement après avoir insisté, mon père a donné la permission pour le tournage qui prévoyait une séquence de danse avec moi. Après cela, mon père m’a parlé de son projet de film « Apsara » et m’a demandé de le faire avec lui. Vu qu’il s’agissait de mon père, le roi du Cambodge, je ne pouvais pas refuser. Mais, sincèrement, bien que vous pensiez le contraire, je ne me trouve pas bonne actrice, je pense être bien meilleure pour la danse (sourire).

CG : Votre grand-mère a joué un rôle important dans votre vie

Comme vous le dites, ma grand-mère comptait énormément dans ma vie. Elle m’a inspirée, conseillée, mais ne m’a jamais forcée à faire quelque chose comme elle le souhaitait. Mes sœurs étaient danseuses, mais ma grand-mère avait probablement détecté quelques qualités chez moi et aussi une grande passion, c’est pour cela qu’elle me guidait dans mon apprentissage et dans ma carrière de ballerine. Curieusement, au début je ne pensais pas devenir danseuse du Ballet royal, je m’imaginais plutôt professeure.

CG : Ce ballet que vous aimez tant a failli disparaître à plusieurs reprises

Pendant la terreur des Khmers rouges, j’ai pu me réfugier en Chine. Après cela, je suis allée en France. En 1991, je suis rentrée au Cambodge avec mon père et j’ai pu constater l’ampleur de la tache pour redonner vie au Ballet royal. La plupart des maîtres danseurs et musiciens étaient morts ou disparus. Concernant les danseuses, sur les 300 de la grande époque, il n’en restait à peine qu’une trentaine. Lorsque nous nous sommes revus, nous nous sommes enlacés, nous avons pleuré puis je me suis dit, je leur ai dit :

« Ceux qui ont survécu doivent travailler ensemble pour rendre vie au Ballet royal »
En répétition

Comme je l’ai dit dans ma préface pour le livre paru lors de l’inscription du Ballet royal au Patrimoine oral immatériel de l’UNESCO en 2003 :

« Le Ballet royal cambodgien a failli plusieurs fois disparaître, mais a toujours pu renaître de ses cendres »

Et, il n’a pas seulement failli disparaître lors du règne des Khmers rouges, mais aussi durant l’ère angkorienne lorsque la capitale de l’empire s’est déplacée d’Angkor à Oudong, puis d’Oudong à Longvek et ainsi de suite. À ce sujet, en 1975, je savais que le Ballet souffrirait, mais qu’il ne disparaîtrait pas. Les Khmers rouges ont envoyé tous les maîtres danseurs, artistes, musiciens à la campagne ou au massacre, car ils n’acceptaient pas l’idée que le Ballet royal reste une forte identité de la culture khmère. Mais cette culture a toujours su résister aux tempêtes, n’oublions pas que beaucoup de Cambodgiens de l’extérieur ont aidé à maintenir le ballet vivant après les dizaines d’années de troubles dans le pays, que ce soit aux frontières, en enseignant dans les camps de réfugiés comme je l’ai fait, mais aussi en Australie, aux Etats Unis et en France.

« Ce que je souhaite exprimer, c’est que quelles que soient nos souffrances, notre identité et notre culture ne meurent jamais »

Ensuite, lorsque la paix est revenue et que les efforts se sont unis pour reconstruire l’école d’art, former de nouvelles danseuses et protéger le Ballet royal, j’ai commencé à éprouver une grande fierté. En effet, il y a eu de beaux résultats, car nous pouvions enfin travailler à nouveau ensemble, avec les survivants et les Cambodgiens de la diaspora.

CG : Autrefois, une représentation du Ballet royal pouvait durer une journée. Aujourd’hui, c’est un peu différent et jusqu’où pensez-vous qu’il soit possible de « moderniser » le Ballet royal ?

Oui, cette question semble très difficile à répondre (sourire). Elle m'a été posée par de nombreuses personnes à plusieurs reprises. Pourquoi est-il encore classique, et non pas moderne ? Je pense être bien placée pour répondre et expliquer, car je crois plutôt bien connaitre le Ballet royal. S’il s’agissait d’une autre danse classique, je ne pourrais absolument pas répondre.

S.A.R la Princesse Buppha Devi en interview

J’espère que ceux qui regarderont votre film comprendront. Donc, le Ballet royal, qui est notre danse classique, possède plus de mille gestes différents. Et aujourd’hui, nous n’avons pu en identifier que 400. C’est très important, chaque geste ou mouvement possède une signification bien précise.

« Pour se rendre d’un endroit à un autre, on peut marcher, courir ou voler et il est important d’effectuer le mouvement correct, le mouvement traditionnel. Ça, je pense fortement qu’on ne peut pas le changer »

Et mon père était exactement du même avis. Anecdote ; un jour, je devais avoir 3 ans, pas plus, il est venu rendre visite à mes grands-parents et m’a vu sortir de la pièce rapidement alors qu’il y entrait. Ma grand-mère lui a dit : « Pourquoi tu as fait peur à ta fille ? » et mon père a répondu qu’il ne m’avait pas effrayée, mais que j’avais simplement conclu mon entrainement avec un mouvement de départ (sourire).

En clair, je pense que la priorité réside d’abord dans les recherches que nous devons effectuer pour retrouver l’intégralité des gestes de notre danse, de les transmettre aux nouvelles générations d’artistes, de les archiver sous forme de films ou photographies. Je crois qu’il y en a encore pour quelques années. Ensuite, peut-être pourrons-nous «moderniser » mais ce n'est pas la priorité. Quant à monter des spectacles plus courts, basés sur des chorégraphies nouvelles, là je suis d'accord, mais gardons les gestes traditionnels !

CG : Vous proposez aujourd’hui de plus en plus de spectacles, pour les commémorations royales, mais aussi pour des tournées à l'étranger, comment cela se passe-t-il ?

Nous avons la chance de travailler au sein d’une équipe qui comprend des anciens, mais aussi des jeunes. J’ai aussi le privilège de pouvoir travailler avec des producteurs comme Zaman qui nous permet d’organiser des tournées en Europe et aux Etats-Unis. Nous avons également l'opportunité aujourd’hui de pouvoir aussi nous produire au théâtre Chaktomuk, c’est tout un symbole.

CG : Pensez-vous à votre relève parfois ?

Bien sûr ! Je ne sais pas ce qui va se passer quand je disparaîtrais. Mais aujourd’hui, je souhaite seulement que tout le monde puisse m’aider à prendre soin du Ballet royal et à protéger ce bel héritage qui a plus de 800 ans.

CG : Vous êtes très protectrice avec vos danseuses aujourd’hui, presque « maman », existe-t-il parmi elles une héritière possible pour prendre votre relève ?

Il y a deux ou trois danseuses dans la troupe d’aujourd’hui qui ont des qualités exceptionnelles de danseuses et de fortes personnalités, je le souhaiterais bien évidemment, mais ce sera à elles de décider. Mais, encore une fois, pour conclure cet entretien, je souhaite que tout le monde m’entende quand je demande une seule chose :

« Protéger le Ballet royal, notre identité et notre culture »
En répétition

Propos recueillis par Christophe Gargiulo. Transcriptions : S.A.R le Prince Tesso Sisowath & Chhay Malen

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