Exposition & Parcours : Rémi Abad, photographe du Cambodge au regard en alerte permanente

Rémi Abad nourrit régulièrement les colonnes de Cambodge Mag avec un soin et une écriture qui ravit chaque fois bon nombre de lecteurs. Basé à Siem Reap notre correspondant est aussi un photographe passionné qui a choisi de présenter pour la première fois ses œuvres dans une exposition qui se déroulera à partir du weekend prochain à Kampot.

Entretien :

Pouvez-vous nous parler de votre background ? Votre région d’origine, vos études, votre premier job ?

Je suis originaire du sud de la France et c’est là, à part une brève parenthèse bordelaise, que j’ai grandi et effectué mes études. Je garde d’excellents souvenirs de ces années passées à Aix-en-Provence et Sanary-sur-Mer. Pour ce qui est des études, les vraies, le grand bain de la fac de Lettres, là, les souvenirs sont un peu moins bons. Je n’étais pas vraiment doué pour ça et, après m’être vaguement imaginé en historien ou en archéologue, j’ai vite fini par laisser tomber et revoir mes prétentions.

Par contre, j’avais déjà commencé à écrire et à faire de la photo, à l’aide d’un bon vieux Nikon FM2 emprunté à ma mère. J’aimais vraiment ça, et l’argentique avait finalement beaucoup de charme.

« Ce n’est d’ailleurs pas très étonnant que sa pratique redevienne un peu tendance. C’est en tout cas extrêmement formateur, puisqu’on est bien obligé d’y réfléchir à deux fois avant d’appuyer sur le déclencheur en retenant son souffle »

Quant aux jobs effectués durant cette période, ils étaient purement alimentaires et m’ont amené à exercer des activités assez diverses. Agent recenseur, « contrôleur d’écrans » dans une boîte spécialisée dans la publicité X, prof d’informatique à domicile, vendeur de vins, d’eaux minérales et d’ordinateurs en grande surface, livreur, veilleur de nuit, et même, à la fin, fonctionnaire…

Photographie de Rémi Abad
Photographie de Rémi Abad

Quelles sont les conditions qui vous ont amenées au Cambodge, et pourquoi avoir décidé d’y rester ?

J’ai découvert le Cambodge fin 2012, un peu par hasard. J’étais à l’époque agent territorial et, pour résumer la chose, je m’ennuyais. En cumulant RTT, reliquats de compte épargne-temps et en choisissant judicieusement une période truffée de jours fériés et autres ponts, j’ai pu aligner plus d’un mois de vacances, le rêve ! Restait à trouver une destination et, après quelques clics de souris, réserver un Marseille-Bangkok avec crochet par le Cambodge.

« J’avais une farouche envie de voir de mes yeux les temples d’Angkor, et de manière plus générale de découvrir l’Asie du Sud-Est »

J’ai retrouvé un ami d’enfance qui venait de s’installer à Siem Reap et qui, je dois le dire, m’a bien vendu la ville. Avait-il besoin de le faire ? Le coup de cœur a été quasi immédiat et je songeai à venir y vivre dans l’avion qui me ramenait vers une vie qui n’était pas super funky. Quelques mois plus tard, je posais mes valises dans la cité des temples.

Lorsque vous me demandez pourquoi j’ai décidé d’y rester, c’est tout simplement parce que je m’y sens bien. Ce serait long d’en raconter toutes les raisons, mais la principale est que l’enchantement se révèle quotidien. Depuis que je suis ici, pas un seul jour ne se passe sans que quelque chose ne me touche, ne m’émeuve, ne me fasse sourire ou ne m’émerveille. Et cela tient parfois à un détail à peine visible. Plus que par les mots, c’est par la photo que j’arrive le mieux à retranscrire ces « choses vues ». Des petites saynètes de la vie quotidienne, voilà ce qui constitue l’immense majorité de mes images.

Photographie de Rémi Abad
Photographie de Rémi Abad

Pourquoi Siem Reap ? Quelles sont vos impressions sur cette ville pleine de vie, puis sinistrée, et maintenant en reconstruction ?

Lorsque je me suis installé ici, Siem Reap représentait un excellent compromis : un aéroport international menant vers à peu près toutes les destinations, une ville à la taille idéale, moins exigeante que Phnom Penh tout en étant le centre de beaucoup d’activités. Et, bien sûr, les temples, qui sont à un saut de puce du centre. La période du Covid a été particulièrement dure à traverser pour une ville qui dépend principalement du tourisme.

« Mon moral, aussi, en a forcément pris un coup : rideaux de fer tirés sur de nombreux commerces, quartiers désertés, détresse visible d’une grande partie de la population, amis proches rentrés en France… »

S’est rajoutée à cela la rénovation du centre-ville et de ses routes, qui a transformé le paysage en une sorte de mauvais film post-apocalyptique. Rues et façades détruites, nuages de poussière, confinement, couvre-feu : ce n’était pas très réjouissant comme ambiance.

La pratique de la photo, que j’ai alors menée avec frénésie, a agi comme une catharsis. Un moyen de voir et de documenter cette situation irréelle tout en conservant la distance instaurée par le viseur. Jamais je n’avais autant photographié, au point que c’est devenu depuis une activité quasi quotidienne et indispensable.

Lorsque l’ambiance de la ville devenait trop oppressante, je partais me ressourcer dans les temples vides de touristes. Marcher dans cette atmosphère inhabituelle, presque onirique, a été une expérience fantastique. Une oasis de grâce au beau milieu de cette période de dingues.

Après une année 2021 difficile, un vent de renouveau souffle maintenant sur la ville. Les travaux sont en grande partie terminés, le résultat est fabuleux et Siem Reap ne demande qu’à renaître. Cela se ressent dans les échanges quotidiens, où le pessimisme et la lassitude ont été remplacés par l’espoir et un sensible regain d’activité.

Photographie de Rémi Abad
Photographie de Rémi Abad

Quels sont vos sujets de prédilection ?

Ce que je souhaite, c’est fixer un instant de vie, relater une scène telle que je la vois et telle qu’elle me surprend. C’est en pratiquant dans la rue que j’ai commencé la photo, et c’est généralement là que je m’amuse le plus, car on peut s’y attendre à tout. Faire de la photographie de paysage, de nature ou d’architecture ne m’attire pas beaucoup lorsque l’élément humain en est absent.

Et puis, se balader avec un appareil photo offre une expérience plutôt sympa.

« Tous les sens sont affutés, le regard est en alerte permanente, on cherche le sujet, l’angle, la lumière, le détail qui feront le cliché réussi »

On s’embarque dans des situations improbables, des rencontres imprévues et des échanges qui n’auraient jamais eu lieu sans le prétexte de la photographie. Il y a même des fois où faire de belles images devient parfaitement secondaire !

Pourquoi avoir décidé d’exposer ?

Lorsque nous avons envisagé de faire une exposition avec la Java Bleue, il a fallu tout d’abord en fixer le thème. Plusieurs sujets étaient possibles, parmi eux les travaux pharaoniques dont Siem Reap a été le théâtre. Mais c’est au final la vie quotidienne dans les temples d’Angkor qui s’est imposée. Quasiment toutes les photos exposées ont été prises cette année et tentent de refléter cette fréquentation presque uniquement cambodgienne d’Angkor, rendue possible par l’absence de visiteurs étrangers. Les temples sont un immense motif de fierté pour la population. On y vient en couple, entre amis ou en famille pour les visiter, y prier, se recueillir, poser en tenue traditionnelle, autant d’activités qui se trouvent en temps normal perturbées par la masse de touristes. Rappelons que la fréquentation du parc archéologique d’Angkor a chuté, depuis l’apparition du Covid, de plus de 98 % ! Ce sont ces instants d’une vie quotidienne pas si habituelle que j’ai voulu fixer et dont une petite sélection constitue cette exposition.

 

Expositions à la Java Bleue, à partir du 5 février et durant tout le mois.

Instagram: @200.asa

Site internet : https://200asaphotography.com/

Merci pour votre envoi !

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