Cambodge & Parcours : De Premier casting aux Étoiles, Lou, l'Artiste Pleine d'Energie qui Réinvente l'Apprentissage
- Chantha R

- il y a 13 heures
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Dernière mise à jour : il y a 24 minutes
Interview proposée par Chanta R avec une jeune femme étonnante et surprenante, tant dans son parcours de vie que dans ses réussites professionnelles. Fille adoptive des talentueux comédiens Corine Thézier et Robert Bensimon, Lou, fondatrice de la plateforme d’apprentissage Rean Khmer – célèbre notamment pour ses performances en danse classique khmère –, devient la première de cette série pour 2026.

Forte d’une vie marquée autant par la douleur que par le bonheur, celle qui refuse aujourd’hui de donner des leçons de danse au profit de professeurs locaux plus démunis a choisi de confier à Cambodge Mag avec humilité et beaucoup de gratitude, son parcours atypique.
Phnompenhoise d’origine, tu grandis au sein d’une famille unie. Peux-tu nous la décrire ?
De mes souvenirs d’enfance, je garde l’image d’une famille unie et heureuse, malgré des besoins matériels récurrents. Nous demeurions à Boeung Kak, un quartier très vivant dont mon grand-père était le chef de district.
À tes 6 ans, tu es retenue dans un casting organisé par un orphelinat. Raconte-nous cet épisode !
Mon grand frère, ayant entendu parler de ce casting, était venu me chercher pour que je puisse y participer… et je fus sélectionnée ! À mon arrivée à l’orphelinat, on m’a pesée, puis on m’a demandé de parler.
Peu de temps après, j’ai appris que j’étais prise pour le rôle. Pour le film, je devais apprendre à compter en français jusqu’à dix, ainsi que réciter l’alphabet français. C’est Madame Phan, qui travaillait à l’orphelinat, qui s’est occupée de m’enseigner tout cela. Grâce à elle, j’ai appris mes premiers mots de français, sans savoir encore que cette expérience allait marquer le début d’un long chemin entre deux cultures et deux vies.
Tu es donc choisie dans le film de Bertrand Tavernier, Holy Lola. Comment se passe ce tournage et qui y rencontres-tu ?
Ce fut ma première rencontre avec ma future mère adoptive : la comédienne Corine Thézier, qui interprétait justement le rôle de ma mère adoptive dans Holy Lola.
Ce film sur l’adoption suit le parcours d’un couple français qui n’arrive pas à avoir d’enfant et décide de partir au Cambodge pour adopter un bébé. Je garde un souvenir très fort de cette première rencontre. La production m’avait offert une magnifique grande poupée : c’était la toute première poupée de ma vie.
Peu de temps après, ta mère biologique décède d’une grave maladie. Puis ton père se remarie. Comment se déroule alors ton existence ?
À mes neuf ans, ma mère décéda d’une grave maladie, sur le trajet de l’hôpital, à moto, entre mon frère et ma belle-sœur. Ma vie bascula à partir de ce moment tragique. Mon père se remit en couple, espérant que sa nouvelle femme s’occuperait de moi.
Mais la vie n’en décida pas ainsi. Je me retrouvais à vendre du poisson au marché au quotidien et à vivre dans un sombre appartement partagé avec ses deux filles. Mon rapport à l’école se fragilisa et mon état d’enfant changea pour un mode de survie.
Photos ci-dessus : Lou avec sa famille khmère
Arrivent tes 13 ans. Tu décides alors de faire un long voyage. Où iras-tu et pourquoi ?
À l’âge de treize ans, Corine Thézier et son mari Robert Bensimon (qu’elle était venue me présenter environ deux ans après notre tournage) m’ont invitée en France pour les vacances d’été, afin que je puisse suivre un stage de français. Il s’était passé environ cinq ans depuis notre dernière rencontre, malgré le maintien d’un lien constant, qui se traduisait notamment par l’envoi de vêtements, de cadeaux ou de matériel scolaire. C’était le 3 août 2009.
Le voyage devait durer trois mois. Je suis partie du Cambodge avec un simple sac, rempli uniquement de vêtements neufs. À mon arrivée à l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle, très tôt le matin, j’ai couru vers eux en criant « Maman ! ». (Je les appelais maman et papa depuis mes six ans, depuis le film Holy Lola.)
Tu y prendras une décision qui changera le cours de ta vie. Quelle est-elle ?
Ces trois mois en France furent bénéfiques. De Paris à Valence, j’ai vu la mer pour la première fois de ma vie, j’ai pris des cours de natation pour la première fois dans la Méditerranée. Mais malgré ces découvertes, le but restait clair : apprendre le français. Chaque jour, matin et après-midi, nous travaillions.
Mais à cette époque, mes mains étaient très abîmées à cause du travail que ma belle-mère me faisait faire. Ils comprirent que ma vie au Cambodge était devenue très difficile. Ils contactèrent mon père pour lui demander s’il voulait que je reste en France. Ce dernier répondit qu’il désirait pour moi un meilleur avenir, et que ce souhait était partagé par sa défunte épouse. Les démarches furent entamées et ce voyage devint le point de bascule de toute ma vie.
Quelle est la réaction de ton père suite à cette décision ?
Par amour pour moi, et pour que je puisse connaître une vie meilleure, il a choisi de me laisser grandir en France – un sacrifice silencieux, mais profondément courageux.
Les comédiens Robert Bensimon et Corine Thézier deviennent alors ta nouvelle famille officielle. Quels sont tes premiers meilleurs souvenirs ?
Mes premiers souvenirs avec eux sont avant tout liés à la découverte d’une vie que je n’avais jamais connue : les vacances, la douceur du quotidien, la bonne nourriture et le sentiment de sécurité. Puis l’apprentissage du français : Robert Bensimon me faisait travailler la langue chaque jour, et Corine Thézier apportait son soutien indéfectible. Nous partions notamment tous les ans en vacances, souvent à la mer, à Hyères.
Dès mon arrivée en France, ma mère adoptive m’a également fait entrer dans son agence de cinéma, l’agence de Georges Lambert. Très vite, j’ai eu l’opportunité de tourner dans le film Jalouse, réalisé par David Foenkinos et Stéphane Foenkinos, aux côtés de la comédienne Karin Viard. Ce fut ma toute première expérience dans le cinéma français. Cette immersion précoce dans le milieu artistique français a définitivement forgé la place que je me construis aujourd’hui entre culture, transmission et création.
Photos ci-dessus : Lou dans des publicités pour enfants
Comment en arrives-tu à la danse classique khmère ?
Mes parents adoptifs sont avant tout des artistes. Ils dirigent deux compagnies théâtrales en France, enseignent le théâtre au lycée, au collège et à l’université, et sont également comédiens au cinéma. La culture occupe donc naturellement une place dans leur mode de vie. C’est donc par extension, afin que je ne sois jamais coupée de ma culture et de ma langue d’origine, qu’ils eurent cette démarche. Après moult recherches, Corine Thézier découvrit les cours proposés à la Maison du Cambodge, à la Cité universitaire. Et suite à divers essais dans les disciplines proposées, mon choix se porta sur la danse classique khmère.
Parle-nous de ton cursus scolaire français.
Lorsque je suis arrivée en France, j’avais treize ans et je ne parlais quasiment pas français. Mes parents adoptifs ont alors fait le choix de m’inscrire dans un collège autogéré, le collège Decroly, que je rejoignis directement en cours d’année, en janvier, en classe de sixième. Malgré la barrière de la langue et cette arrivée tardive, je poursuivis ma scolarité normalement et obtuvis mon brevet des collèges avec mention. J’ai ensuite intégré le lycée Maurice Ravel, où j’ai également obtenu mon baccalauréat avec mention. Après le baccalauréat, j’ai intégré l’INALCO (Langues O’) jusqu’à l’obtention d’un master en Études de langue et civilisation étrangère, khmer, parcours Relations internationales. Je suis également titulaire d’un autre master en Marketing et Communication interculturelle.
Quel travail extraordinaire effectueras-tu à la BULAC ?
Durant mes années d’université à l’INALCO, j’ai eu l’opportunité, grâce au soutien du professeur Michel Antelme, d’occuper un poste déterminant au sein de la BULAC, la Bibliothèque universitaire des langues et civilisations, directement rattachée à l’INALCO. Ma tâche consistait à cataloguer, sélectionner et acquérir des ouvrages, à constituer et archiver l’ensemble des fonds documentaires liés au Cambodge, ainsi qu’à accueillir des visites officielles autour de cette collection, notamment celle du ministre de l’Éducation de l’époque. Cela fit d’ailleurs l’objet d’un interview par la radio internationale française RFI. Parallèlement, j’assurais des missions d’interprétation lors de projections de films organisées dans l’auditorium de la BULAC et de l’INALCO.

La mission terminée et la période Covid passée, tu te plonges dans les réseaux sociaux. Que créeras-tu ?
Une fois ma mission à la BULAC terminée et mes études achevées, j’ai continué à enseigner le khmer pendant plusieurs années, notamment à l’université. En parallèle, je donnais aussi des cours particuliers, d’abord via des plateformes, puis très vite par le bouche-à-oreille. Peu à peu, on a commencé à me contacter directement pour apprendre le khmer. Pendant la période du Covid, les réseaux sociaux devinrent un espace essentiel de lien et de transmission.
Je décidai alors de créer un compte Instagram afin de faire connaître ma plateforme dédiée à l’apprentissage du khmer. J’ai choisi le nom Rean Khmer, qui signifie « apprendre le khmer ». Je concevais des visuels pédagogiques simples et accessibles, déclinés sur différents réseaux sociaux. L’un d’eux, tourné devant Angkor Wat, rencontra un succès inattendu, et je compris qu’il y avait un véritable intérêt et un réel besoin. Rean Khmer, né d’une période difficile, devint soudain un projet profondément vivant, à la croisée de la langue, de la culture et du lien humain.
Puis en 2023, tu retournes au Cambodge accompagnée de ta maman Corine Thézier. Que se passera-t-il à ta descente d’avion ?
En novembre 2023, mon école de danse en France, Selepak Khmer, nous mena au Cambodge pour un séjour de dix jours, afin de suivre un stage de danse à la Royal University of Fine Arts Cambodia et de participer à un documentaire consacré aux danses anciennes. J’ai proposé à ma mère adoptive, Corine Thézier, de venir avec moi pour découvrir la danse au Cambodge.
Mais à ma descente d’avion, mon père biologique étant là pour m’accueillir, je remarquai immédiatement que son gros orteil était noir, nécrosé. Malgré le décalage horaire, j’ai appelé l’un de mes élèves, chef anesthésiste dans un hôpital de Phnom Penh. Les médecins parlèrent alors d’un pronostic d’amputation possible. Je pris la décision de rester afin de suivre sa convalescence et de lui apporter tout mon soutien.
Quelles actions vas-tu alors engager pour pallier à cette nouvelle situation ?
C’est à ce moment-là qu’a commencé une période très intense : les stages de danse le matin à l’École des Beaux-Arts, et les allers-retours à l’hôpital le reste du temps. Ce retour au Cambodge, qui devait être temporaire, est devenu un point d’ancrage définitif. À la descente de cet avion, sans le savoir encore, j’ai compris que ma place était ici.
Depuis, tu es désormais installée à Phnom Penh. Quelles sont tes principales activités actuellement ?
Je suis installée à Phnom Penh, mais je retourne en France chaque été, ainsi que ponctuellement l’hiver. Lorsque j’ai décidé de m’installer à Phnom Penh, on m’a proposé un poste de professeure de français à la Canadian International School (CIS). J’y ai enseigné le français en anglais pendant un an, en temps partiel.
En parallèle, je continuais à développer mes propres cours sur ma plateforme Rean Khmer. Après cette année, j’ai choisi d’arrêter mon poste à la CIS afin de me consacrer pleinement à Rean Khmer. Parallèlement, je poursuis mon travail artistique en tant que danseuse.

Tu te passionnes notamment pour le 7e art. As-tu des projets en cours à ce sujet ?
Depuis mon retour au Cambodge, j’ai également eu l’opportunité de tourner dans plusieurs projets cinématographiques. J’ai notamment été prise dans le rôle principal du film So… My Darling, réalisé par Monysak Sou, produit par Anti-Archive (fondée par Davy Chou), dont la sortie est prévue prochainement. En ce moment, je suis engagée sur deux tournages : Echoes de Henry Thach, ainsi que SEDA de Jean-Baptiste Phou, des projets entièrement tournés et interprétés en khmer.
Quels seraient à ce jour tes principaux objectifs ?
Aujourd’hui, mes principaux objectifs sont à la fois artistiques, culturels et profondément personnels. Je suis dans une phase où je souhaite affiner ma direction artistique, ma voix et mon identité, tout en restant fidèle à ce que je suis et à mon parcours. L’un de mes engagements majeurs est la mise en lumière et la transmission de la langue khmère.
Dans cette continuité, je souhaite développer pleinement Rean Khmer et lui permettre d’atteindre tout son potentiel. Au-delà d’un système d’apprentissage linguistique, j’imagine Rean Khmer comme un véritable écosystème culturel. Parallèlement, je souhaite explorer davantage ma part artistique, en prenant des rôles plus exigeants, plus incarnés, et m’y investir pleinement. Je garde tout de même une place pour la danse classique khmère car elle demeure une source immense d’inspiration et de force pour moi.
Comment vois-tu Rean Khmer dans l’avenir ?
Je vois Rean Khmer comme un projet en pleine expansion, appelé à devenir bien plus qu’une simple plateforme de cours de langue. Son évolution logique serait à mes yeux internationale, afin de pouvoir transmettre la langue et la culture khmères à des publics très variés. À court et moyen terme, je souhaite développer davantage les cours collectifs, notamment en ligne, afin de toucher un public plus large et de créer une vraie dynamique de groupe entre apprenants.
À plus long terme, j’imagine la création de Rean Khmer Studio, un espace dédié à des contenus pédagogiques autonomes et créatifs, tels que des vidéos d’apprentissage structurées, des packs thématiques, des supports audio et visuels. Les apprenants pourraient acheter et utiliser à leur rythme, où qu’ils soient dans le monde. Je souhaite également ouvrir Rean Khmer à des formats plus culturels et conversationnels, comme des podcasts.

Tu es définitivement une personne pluridisciplinaire. Mais as-tu une préférence ?
Il est vrai que je ne fais rien à la légère. La danse, je la pratique depuis mes quinze ans. Je ne me considère pas comme une danseuse professionnelle, mais je l’aime profondément. Le cinéma, en revanche, fait partie de ma vie depuis l’enfance. Je connais les tournages, leur rythme, leur exigence. C’est un univers dans lequel je me sens profondément à ma place. J’aime aussi énormément le théâtre, même si j’en parle moins : j’ai grandi dedans.
Quant à l’enseignement du khmer, c’est un engagement de vie. Comme mes proches me le disent souvent, j’ai aussi un vrai côté businesswoman : j’aime organiser, planifier, créer des projets, penser le marketing, construire des plateformes, développer une vision sur le long terme. Alors si je devais parler de préférence, je dirais que le cinéma et le théâtre occupent une place très particulière dans mon cœur.
Enfin, si au jour d’aujourd’hui tu devais te décrire en quelques phrases, lesquelles seraient-elles ?
Aujourd’hui, je me décrirais comme une personne courageuse, profondément sincère et généreuse. Je peux être parfois maladroite ou trop intense, parfois fatiguée, mais lorsque je m’engage, je le fais toujours avec le cœur et en profondeur.
J’ai grandi entre deux pays, deux cultures, et je me sens pleinement les deux : profondément khmère par mes gestes, ma sensibilité, ma manière d’être, et profondément française par mes valeurs, mon attachement à la langue et à ce que la France m’a offert.
Un interview par Chantha R (Françoise Framboise)





















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