École Française d'Extrême Orient, 1992 : Chronique d’un retour à Siem Reap

L’année 2022 marque le trentième anniversaire du retour de l’École française d’Extrême-Orient à Siem Reap. Retrouvant le Cambodge après deux décennies d’absence, quels ont été les priorités et les challenges auxquels a dû faire face la vénérable institution, implantée dans la Cité des temples depuis 1907 ?

Il en est ainsi des anniversaires, moments ambigus par excellence, dans lesquels se bousculent tout à la fois préoccupations du présent, projets d’avenir et rétrospection. Si les questions liées à la découverte, la compréhension, la conservation et la mise en valeur du patrimoine continueront d’occuper les prochaines années, cette date anniversaire est aussi l’occasion de revenir sur les actions passées d’une institution protéiforme aux multiples attributions.

Unis par une passion commune

1992. Alors que les cicatrices de la guerre civile ne sont pas encore refermées, la sauvegarde immédiate du patrimoine archéologique cambodgien devient plus que jamais une priorité. Si les ensembles architecturaux n’ont pour la plupart que peu souffert des ravages de la guerre, l’absence d’entretien et de surveillance rendent néanmoins urgent le retour d’une autorité capable de veiller sur un patrimoine millénaire.

Ce retour sera concrétisé au début de l’année 1992, lorsque les chercheurs de l’EFEO reprennent possession du terrain situé au bord de la rivière de Siem Reap. Transformés en filature et récupérés en piteux état, les anciens locaux sont alors reconstruits sur des plans dressés par Christophe Pottier.

Bureaux, laboratoires, entrepôts, bibliothèque et logements de fonction sortent de terre et sont très vite occupés par la pléiade d’archéologues, épigraphistes, linguistes et autres cartographes, cohorte hétéroclite de savants tous unis par une passion commune, celle de l’Asie et de sa culture.

2008, inauguration du Bouddha couché sur la face ouest du Baphuon en présence de S.M. Norodom Sihamoni. Source : EFEO
2008, inauguration du Bouddha couché sur la face ouest du Baphuon en présence de S.M. Norodom Sihamoni. Source : EFEO

Le roman du Baphuon

Les toutes premières tâches consistent à faire le tour des lieux historiques, temples pour la plupart, dont certains avaient fait l’objet de mesures de sauvegarde effectuées dans l’urgence, juste avant l’arrivée des Khmers rouges et l’évacuation des archéologues hors du royaume. Sarcophages de béton et renforts parfois bricolés à la hâte auront finalement fonctionné mieux que prévu, grâce à l’ingéniosité et aux efforts démesurés menés par Bernard-Philippe Groslier et ses équipes. Les dégâts sont ailleurs, notamment dans la destruction des carnets de dépose, précieux documents inventoriant une par une les pierres ôtées des temples lors de leur consolidation et de leur remontage.

Dès les premières années du retour de l’EFEO s’impose le sauvetage du Baphuon, gigantesque puzzle de 300 000 blocs gisant au pied de l’édifice. De cet ancien temple d’État, joyau du monarque Udayadityavarman II, ne demeurait qu’une immense pyramide artificielle entourée d’éboulis de grès disparaissant sous un labyrinthe de végétation. Jacques Dumarçay et Pascal Royère relevèrent un défi qui paraissait insurmontable, et dont l’aventure pourrait à elle seule faire l’objet d’un roman. L’inauguration du temple, le 3 juillet 2011, marque l’une des plus belles pages du retour de l’EFEO.

Reprendre les travaux laissés en suspens

Par un accord de coopération, l’EFEO partage les attributions de sauvegarde du patrimoine avec d’autres institutions nationales. Japon, Inde, Allemagne et autres, coordonnés par l’autorité APSARA et l’UNESCO, veillent aussi sur les centaines de monuments éparpillés sur tout le royaume, permettant à l’École française de se focaliser sur divers projets. Si, pour le grand public, l’image du Cambodge est indéniablement liée aux temples, de nombreux autres domaines tout aussi importants constituent les fondements des activités de l’EFEO.

Les travaux d’ethnographie religieuse, menés notamment par Jean-François Bizot, ont pu reprendre sur le terrain, l’expérience du chercheur constituant une clé primordiale pour documenter des pratiques pour la plupart annihilées durant la guerre civile. L’épigraphie, la cartographie et l’archivage ont été parmi les disciplines à avoir le plus vite recouvré leurs activités, certaines d’entre elles dans l’urgence après une si longue absence.

Conserver la Conservation

La Conservation d’Angkor, lieu de restauration et d’entreposage comptabilisant 6 000 pièces archéologiques, avait particulièrement souffert et se devait d’être immédiatement prise en charge.

Après avoir redressé les statues jonchant le sol et réparé une toiture laissant pénétrer la pluie, un recensement complet des objets encore présents a dû être réalisé. Non sans difficulté, puisque les numéros d’inventaire précédemment inscrits avaient pour la plupart disparu, parfois volontairement effacés. Il aura fallu parallèlement microfilmer les 9 000 pages de journaux de fouilles ainsi que les 3 200 plans d’architecture qui s’y trouvaient, tout en indexant une photothèque de 30 000 clichés.

Ces travaux titanesques menés sur les objets abrités par la Conservation auront aussi permis d’identifier les artefacts disparus, pour certains retrouvés plus tard au sein de collections privées, dans des vitrines de musées ou réapparaissant au gré des ventes aux enchères. Au cœur des nombreuses activités de sauvegarde liées à la Conservation, l’expérience de l’archéologue et historien de l’art Bruno Dagens, qui avait travaillé dans ce lieu dès les années 1960, se sera avérée primordiale.

Fiche numérisée issue du dépôt de la Conservation d’Angkor (source EFEO, https://banyan.efeo.fr/)
Fiche numérisée issue du dépôt de la Conservation d’Angkor (source EFEO, https://banyan.efeo.fr/)

Manuscrits disparus et bibliothèque

Une autre des missions de l’EFEO nouvellement réinstallée au Cambodge aura été la sauvegarde des manuscrits sous toutes leurs formes. Ou du moins ce qu’il en restait, le patrimoine littéraire ayant disparu dans sa quasi intégralité.

Une gigantesque chasse au trésor s’est alors engagée à travers les monastères du royaume à la recherche des précieux feuillets, permettant ainsi la préservation et l’archivage des exemplaires restants. Enfin, toujours dans le domaine de l’écrit, l’installation dans les locaux de l’EFEO d’une bibliothèque accessible tant aux chercheurs qu’au public s’est concrétisée dès 1992, ne cessant depuis lors d’agrandir ses collections.

La bibliothèque du centre de Siem Reap
La bibliothèque du centre de Siem Reap

Traverser bien des tourmentes

Telles ont été quelques-unes des réalisations menées par l’EFEO lors des premières années de son retour au Cambodge. Des réalisations auxquelles se doivent d’être ajoutées des activités de formation sur des chantiers-écoles, la mise en place d’un atelier de restauration dans l’enceinte du Musée national et l’entretien de nombreux monuments qui, sans cela, menaçaient ruine.

Des célébrations auront lieu en fin d’année, comme l’a déclaré Brice Vincent, l’actuel directeur du centre de Siem Reap, qui coïncideront avec le trentième anniversaire de l’inscription des temples d'Angkor au patrimoine mondial de l’UNESCO. Créée sous le protectorat français par le gouverneur d’Indochine Paul Doumer, ayant traversé les guerres mondiales et les occupations thaïlandaise et japonaise, des guerres civiles et les années 1980 toujours marquées par l'instabilité, l’École française d'Extrême-Orient aura su mener bien des missions, malgré les aléas d’un siècle marqué par les remous d'une histoire tragique.

Merci pour votre envoi !

  • Instagram
  • Facebook Social Icône
  • Gazouillement
  • LinkedIn Social Icône