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Dossier & Cambodge : les antibiotiques au comptoir, la résistance à l'hôpital

il y a 1 heure
5 min de lecture

Une fièvre, un mal de gorge, et la pharmacie du village vend quelques gélules sans ordonnance. Plusieurs études publiées en 2026 montrent que cette habitude n'a pas reculé. Dans les hôpitaux, les bactéries résistent de plus en plus aux traitements de base, y compris chez les tout-petits.

Dépôts de pharmacie à Phnom Penh
Dépôts de pharmacie à Phnom Penh

Siem Pang, 2026 : l'antibiotique vendu comme un service

Siem Pang est un district rural de la province de Stung Treng, dans le nord-est du pays. Une équipe de l'unité de recherche Mahidol-Oxford y a mené 30 entretiens approfondis avec des habitants, des vendeurs de médicaments et des soignants. L'étude est parue le 1er octobre 2026 dans la revue BMC Medical Ethics.

Le constat est net. Les habitants comprennent mal comment agit un antibiotique et connaissent peu la notion de résistance. Le centre de santé coûte cher et se trouve loin. Le vendeur du coin, lui, est à portée de main. Les habitants perçoivent des risques, mais l'accès l'emporte.

Les vendeurs informels ne se voient pas comme des fautifs. Ils présentent la vente d'antibiotiques comme un geste socialement responsable, ou comme une nécessité économique. Pour les chercheurs, le manque de connaissances et la pression financière poussent chacun à faire passer le besoin immédiat de la famille avant le risque collectif.

Un enfant fiévreux sur deux reçoit des antibiotiques

En février 2026, des pédiatres de l'université de Corée, associés à l'Hôpital national de pédiatrie de Phnom Penh, ont publié dans Infection & Chemotherapy une analyse des enquêtes démographiques et de santé du Cambodge. Ces enquêtes nationales couvrent 7 000 à 8 000 enfants de moins de cinq ans à chaque édition.

Première nouvelle, bonne : les enfants tombent moins malades. Entre 2010 et 2021-2022, la part des moins de cinq ans ayant eu de la fièvre dans les deux semaines précédentes est passée de 26,8 % à 13,2 %. La diarrhée a reculé de 14,5 % à 6,9 %.

Les antibiotiques, eux, n'ont pas suivi. En 2021-2022, 53 % des épisodes de fièvre et 29 % des diarrhées ont été traités par antibiotiques. Les enfants des villes en reçoivent davantage que ceux des campagnes. Les auteurs y voient l'effet d'un accès facile par les pharmacies privées et les vendeurs informels.

Le phénomène est ancien. Dès 2013, des chercheurs de l'université de Nouvelle-Galles du Sud décrivaient les « cocktails » vendus à l'unité, dont deux gélules d'amoxicilline pour un simple rhume. Un proche de patient leur expliquait : « Si j'ai de l'argent, j'achète deux doses. Sinon, une seule. » Les études de 2026 décrivent la même logique.

Résistance aux antibiotiques : 88 % des petits patients porteurs

Le chiffre le plus frappant vient de Siem Reap. Publiée en avril 2026 dans Antimicrobial Resistance and Infection Control, une étude a suivi 605 enfants de moins de cinq ans venus consulter à l'Angkor Hospital for Children en 2021-2022. À leur arrivée, 88 % portaient dans l'intestin des entérobactéries résistantes aux céphalosporines de troisième génération, une famille d'antibiotiques très utilisée. 3 % portaient même des bactéries résistantes aux carbapénèmes, l'antibiotique de dernier recours. Parmi les E. coli isolées, 68 % étaient multirésistantes.

Être porteur ne veut pas dire être malade. Mais ces bactéries peuvent provoquer des infections difficiles à traiter. Les auteurs précisent que leur méthode de détection, plus sensible que par le passé, et le recrutement à l'hôpital peuvent gonfler ce taux par rapport à l'ensemble de la population. Le suivi sur six mois montre aussi que les hospitalisations et la prise d'antibiotiques favorisent l'acquisition de Klebsiella résistantes.

Les infections graves vont dans le même sens. En novembre 2025, la revue de surveillance de l'OMS pour le Pacifique occidental a publié les données de l'hôpital provincial de Battambang, site sentinelle du réseau national. Entre 2020 et 2022, 74 % des E. coli retrouvées dans le sang résistaient à la ceftriaxone, et un staphylocoque doré sur trois à la méticilline. Les huit sites sentinelles du pays ont déclaré le même taux de 74 % à l'OMS pour 2022. La Thaïlande déclarait 34 % et le Laos 53 %.

La hausse vient de loin. Entre 2012 et 2015, l'Institut Pasteur du Cambodge avait déjà vu la part des E. coli productrices de BLSE, des enzymes qui neutralisent pénicillines et céphalosporines, passer de 28,9 % à 48,2 %. À l'échelle mondiale, près de 5 millions de décès étaient liés en 2019 à des bactéries résistantes, selon une estimation publiée dans The Lancet.

Dans les élevages, des salmonelles multirésistantes

En avril 2025, la revue Veterinary World a publié une étude menée dans de petits et moyens élevages commerciaux de porcs et de volailles. Les salmonelles y étaient peu fréquentes : 6,6 % des animaux souffrant de diarrhée en portaient. Mais 91 % des souches isolées chez les volailles (21 sur 23) étaient multirésistantes, contre 53 % chez les porcs (10 sur 19). Les échantillons restent modestes. Les auteurs réclament un meilleur encadrement de l'usage des antibiotiques dans l'élevage et une surveillance renforcée.

Ces résultats prolongent des travaux plus anciens. En 2016, l'Institut Pasteur avait trouvé des E. coli productrices de BLSE sur environ 60 % des échantillons de porc, de poulet et de poisson achetés sur deux marchés de Phnom Penh. Beaucoup résistaient aux amphénicols, interdits en médecine humaine au Cambodge mais toujours donnés aux animaux.

En 2018, une étude conduite dans 91 petites porcheries autour de la capitale montrait que deux éleveurs sur trois ajustaient eux-mêmes doses et durées de traitement. 45 % n'avaient jamais entendu parler de résistance aux antimicrobiens.

Plan national 2025-2029 : le Cambodge face à l'antibiorésistance

Le Cambodge dispose d'un nouveau plan d'action multisectoriel contre la résistance aux antimicrobiens pour 2025-2029. L'OMS l'a publié le 26 février 2026. Il succède à un premier plan 2019-2023, porté par les ministères de la Santé, de l'Agriculture et de l'Environnement. Un réseau de surveillance hospitalière fonctionne depuis 2017 avec huit sites sentinelles.

La sensibilisation cherche aussi d'autres canaux. En septembre 2026, la revue International Health a présenté un projet qui mobilise les arts du cirque pour parler des antimicrobiens au grand public. Ses auteurs partent du même constat : la compréhension de ces médicaments reste limitée, et les antibiotiques en vente libre sont partout.

Reste le comptoir du village. Les chercheurs de Siem Pang en tirent une conclusion pratique : il faudra agir à la fois sur les incitations économiques des vendeurs et sur le manque d'information des familles.

Les bons réflexes

•       Un antibiotique n'agit pas sur les virus. Il ne soigne ni le rhume, ni la grippe, ni la dengue.

•       Un traitement antibiotique se prend sur prescription, à la dose et pendant la durée indiquées. Une ou deux gélules ne guérissent rien.

•       On ne garde pas les restes et on ne les partage pas.

•       Une fièvre qui dure plus de quelques jours justifie une consultation, pas un nouveau sachet à la pharmacie.

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