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Cambodge & Santé : après l'accouchement, ces vins de plantes qui inquiètent les médecins

il y a 45 minutes
5 min de lecture

Au Cambodge, beaucoup de jeunes mères boivent des racines et des écorces macérées dans l'alcool de riz pour retrouver des forces. Une étude menée notamment par l'Institut Pasteur du Cambodge et l'hôpital Calmette associe ces remèdes à des atteintes du foie. Le sra thnam reste pourtant un pilier de la tradition khmère.

Après l'accouchement, une jeune mère et ses remèdes traditionnels (image d'illustration).
Après l'accouchement, une jeune mère et ses remèdes traditionnels (image d'illustration)

Une étude de l'Institut Pasteur du Cambodge sur le foie des jeunes mères

L'étude a été publiée en août 2023 dans la revue PLOS ONE. Elle réunit l'Université des sciences de la santé de Phnom Penh, l'Institut Pasteur du Cambodge et l'hôpital Calmette, avec des chercheurs de Toulouse et de Genève. Elle porte sur 75 femmes porteuses de l'hépatite B, suivies dans cinq maternités cambodgiennes entre 2017 et 2019.

Plus de deux sur trois avaient pris au moins un remède traditionnel après l'accouchement. Infusions, décoctions, bains de vapeur, mais aussi macérations dans l'alcool de riz. Près d'une sur quatre avait bu au moins une préparation alcoolisée.

Le résultat interpelle. Chez les femmes dont le foie montrait une atteinte six semaines après l'accouchement, un tiers avaient pris un remède alcoolisé. Chez les autres, à peine une sur huit. Plusieurs plantes utilisées contiennent des composés connus pour être toxiques pour le foie.

Les auteurs restent prudents. L'échantillon est petit et les quantités d'alcool sont inconnues. L'étude montre une association, pas une cause. Elle concerne aussi des femmes porteuses de l'hépatite B, plus vulnérables que les autres. Mais ils appellent à mieux évaluer ces mélanges de plantes.

Sra thnam : « réchauffer » le corps après l'accouchement

Sra veut dire alcool, thnam médicament. On fait macérer dans l'alcool de riz des racines, des écorces, des lianes, parfois des produits animaux. Ces préparations se boivent contre la fatigue ou les douleurs, mais elles accompagnent surtout l'après-accouchement.

Une étude ethnographique publiée en 2020 dans PLOS ONE a suivi en 2016 des mères de nourrissons de moins de six mois dans la province de Takeo. Elle décrit des toniques à base d'alcool de riz, d'herbes bouillies, de racines et parfois de cire d'abeille. Un sachet d'herbes ou de racines coûtait environ 30 000 riels, soit 7 à 8 dollars.

Les mères y voyaient plusieurs bienfaits. Retrouver la chaleur du corps. Avoir plus de lait et plus d'appétit. Soulager le dos et les jambes. Et surtout prévenir le toas, ces maux censés frapper plus tard une femme qui n'a pas bien récupéré. Beaucoup disaient suivre les anciennes générations. Une mère expliquait au contraire éviter l'alcool, qui la rendait malade.

La dose compte. L'alcool de riz blanc titre entre 20 et 30 %, contre environ 5 % pour la bière, rappelait en 2016 dans le Phnom Penh Post le Dr Ly Chenghuy, spécialiste de santé publique. Un praticien interrogé par le journal conseillait deux cuillères à soupe par jour et mettait en garde contre la dépendance.

Bile d'ours et porc-épic : la faune sauvage dans les bocaux

Certains remèdes vont plus loin que les plantes. Dans l'étude de 2023, une femme sur sept avait pris une macération d'estomac de porc-épic après l'accouchement.

En 2020, le Journal of Ethnobiology and Ethnomedicine a publié une enquête auprès de 122 femmes dans sept provinces, menée entre 2016 et 2019. La bile et la vésicule d'ours y apparaissent surtout chez les jeunes mères, contre le toas. Les femmes citent des vins de bile, d'os ou de sang d'ours.

La pression familiale pèse lourd. Ce sont souvent les femmes plus âgées de la famille qui poussent les jeunes mères à en prendre. Une répondante racontait que ses proches l'avaient imposé à sa sœur après l'accouchement. Les auteurs refusent de blâmer ces femmes. Ils suggèrent plutôt d'encourager les aînées à soutenir les jeunes mères par l'ang pleung traditionnel ou par des soins médicaux.

Une seconde étude, parue en 2022 dans la même revue, a interrogé des praticiens de médecine traditionnelle à Stung Treng, au Mondulkiri et au Centre national de médecine traditionnelle, à Phnom Penh. Elle recense 28 espèces d'animaux sauvages utilisées, les loris et le porc-épic en tête. Premier motif cité : la santé des femmes après l'accouchement. Les praticiens signalent toutefois que ces produits se font plus rares, et certains se tournent vers des plantes.

Méthanol : l'autre danger de l'alcool de riz

Un sra thnam préparé à la maison avec un alcool connu n'a rien d'un poison. Les intoxications mortelles signalées ces dernières années concernaient de l'alcool de riz frelaté, servi notamment lors de funérailles, et non les macérations en tant que telles. Mais la frontière peut se brouiller.

En mai 2021, dix personnes sont mortes et une cinquantaine ont été intoxiquées dans la province de Kampot, après avoir bu de l'alcool de riz lors de funérailles. Selon Radio Free Asia, un acheteur avait pris de l'alcool blanc et y avait ajouté des herbes traditionnelles pour le rendre plus puissant. La teneur en méthanol était devenue dangereuse. En deux semaines, 24 personnes étaient mortes d'intoxication à l'alcool dans le pays. Le ministre de la Santé de l'époque, Mam Bunheng, avait appelé à ne plus boire d'alcool de riz artisanal.

La région entière est concernée. En novembre 2024, six touristes étrangers sont morts à Vang Vieng, au Laos, après avoir bu de l'alcool soupçonné d'être frelaté au méthanol. Le 7 octobre 2025, l'Organisation panaméricaine de la santé, bureau régional de l'OMS, a lancé une alerte après 16 cas confirmés au Brésil.

Le méthanol est sournois. Selon Médecins sans frontières, les symptômes apparaissent souvent 12 à 24 heures après avoir bu : troubles de la vue, essoufflement, douleurs abdominales. Environ 30 ml peuvent suffire à tuer. Dans une épidémie typique, 20 à 40 % des victimes meurent.

Le Dr Ly Chenghuy résumait l'ambivalence dans le Phnom Penh Post : l'alcool traditionnel fonctionne « à la fois comme un remède et comme une arme ». Certains producteurs misent sur la qualité. En novembre 2024, Cambodianess présentait une association de paysans de Siem Reap, soutenue par l'ONG française Agrisud. Elle raffine deux fois l'alcool de riz acheté aux villageois, pour l'odeur, le goût et l'hygiène, puis le ramène à 40 % pour la vente.

Avant de trinquer

•       Le sra thnam reste un alcool à 20-30 %. La dose conseillée par les praticiens tient en deux cuillères à soupe.

•       Après un accouchement, mieux vaut parler des remèdes traditionnels à la sage-femme ou au médecin, surtout en cas d'hépatite B.

•       Mieux vaut un alcool dont on connaît le producteur. Un alcool d'origine inconnue est le plus risqué.

•       Vue trouble, essoufflement ou douleurs au ventre quelques heures après avoir bu : il faut aller aux urgences sans attendre.

•       Les produits à base d'animaux sauvages menacent des espèces fragiles. Les remèdes à base de plantes existent.

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