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Dans les coffres de l'histoire : le destin exceptionnel de l'ancienne Banque de l'Indochine à Phnom Penh

Dimanche matin, derrière le portail en fer forgé de l'ancienne Banque de l'Indochine, les frangipaniers filtraient une lumière encore douce sur une foule inhabituellement protocolaire — ambassadeurs, ministres, chercheurs.

Dans les coffres de l'histoire : le destin exceptionnel de l'ancienne Banque de l'Indochine à Phnom Penh

On inaugurait [Angkêt] de mots, une exposition temporaire consacrée aux emprunts du khmer au français, accueillie dans les salles de l'extension du musée SOSORO au coin des rues 102 et 13. La façade jaune ocre brillait sous le ciel bleu de saison sèche, les grilles centenaires grandes ouvertes. Il y avait quelque chose d'un peu inattendu dans cette réunion si officielle autour d'un sujet si intime — la façon dont deux langues, quand elles se frottent assez longtemps l'une à l'autre, finissent par se ressembler un peu. Et quelque chose de parfaitement logique, aussi : il n'y a peut-être pas de meilleur endroit à Phnom Penh pour parler de cette histoire-là.

Car ce bâtiment, justement, est lui-même un emprunt. Une architecture française posée sur sol khmer, un siècle de mémoire coloniale recyclée en institution culturelle. Son destin est, à lui seul, un condensé vertigineux du destin cambodgien.

Une banque au cœur de l'empire

Créée le 21 janvier 1875, avec son siège à Paris, la Banque de l'Indochine était une banque commerciale et marchande privée à laquelle le gouvernement français avait octroyé le privilège d'émettre la monnaie en Indochine. Instrument financier autant qu'outil politique, elle accompagna l'expansion coloniale française depuis Saïgon jusqu'aux confins de l'Asie du Sud-Est. Son réseau s'étendit progressivement : Hanoï dès 1886, Phnom Penh vers 1890, Hong Kong en 1894, Shanghai en 1898 — autant de comptoirs reliés par la piastre, cette monnaie coloniale qui allait circuler d'une rive à l'autre du Mékong pendant près d'un siècle.

La succursale de Phnom Penh, établie dès 1891, en fut l'un des rouages essentiels au Cambodge. Le bâtiment actuel — reconstruit au début du XXe siècle — traduit cette ambition dans la pierre et le bois précieux. Implanté en angle sur la rue 102, face à la Poste centrale, il déploie une architecture coloniale française rehaussée d'ornements khmers, un dialogue rare entre deux esthétiques que les connaisseurs décrivent comme sans équivalent dans le royaume. À l'intérieur, mosaïques de sol, boiseries ouvragées et anciennes voûtes renforcées témoignent d'un soin constructif qui résistera à tout — ou presque.

Dans les coffres de l'histoire : le destin exceptionnel de l'ancienne Banque de l'Indochine à Phnom Penh

De la banque à la villa, de la villa à l'oubli

L'indépendance du Cambodge, proclamée en 1953 sous le roi Norodom Sihanouk, avait déjà mis fin au monopole d'émission de la Banque de l'Indochine — son privilège avait officiellement été retiré en 1948, et le riel s'était imposé comme monnaie nationale. Le bâtiment de la rue 102 changea alors de mains, puis de vocation.

En 1965, l'industriel cambodgien Van Thuan l'acquit et en fit le siège de ses entreprises. Il quitta le pays pour Hong Kong en 1969. Ses propriétés cambodgiennes furent expropriées en 1975 par le régime des Khmers Rouges. Vide, puis instrumentalisé, le bâtiment traversa la nuit khmère rouge comme un fantôme de pierre, avant de réapparaître dans les années 1980 sous les traits d'une banque d'État pour le développement rural — l'une de ces reconversions absurdes dont l'histoire post-génocide fut prodigue.

Ce n'est qu'en 2003 que commença sa renaissance. La famille Van racheta l'édifice aux autorités cambodgiennes et entreprit de le rénover. La fille de Van Thuan, Porleng, y ouvrit en décembre 2007 un restaurant gastronomique français baptisé Van's — table fine nichée dans les anciennes salles des coffres, entre les portes blindées construites à Paris par la maison Trichet et les voûtes qui abritèrent jadis les réserves d'or du Cambodge colonial. Un lieu à nul autre pareil, que les habitués de ce Phnom Penh-là pleurent encore.

restaurant gastronomique français baptisé Van's
Restaurant gastronomique français baptisé Van's

Une nouvelle vie muséale

Le Van's Restaurant ferma ses portes en 2023, et le bâtiment a finalement trouvé une vocation à la hauteur de son passé. Depuis le 24 février 2024, l'ancienne Banque de l'Indochine accueille trois nouvelles salles d'exposition permanentes, inaugurées comme extension du musée SOSORO — le Musée Preah Srey Içanavarman de l'Économie et de la Monnaie, développé par la Banque Nationale du Cambodge.

Le musée principal, lui, occupe depuis 2019 un autre bâtiment colonial restauré de la rue 106 — ancienne résidence municipale devenue mairie de Phnom Penh au début du XXe siècle. Son parcours permanent déroule près de deux millénaires d'histoire cambodgienne à travers le prisme de la monnaie et de l'économie. L'extension de la rue 102 vient désormais en compléter le récit avec les pages les plus sombres et les plus fondatrices de l'histoire contemporaine : l'ère de l'Indépendance, la République Khmère, le régime de Pol Pot.

La boucle est bouclée avec une élégance presque troublante. L'institution qui, pendant des décennies, contrôla la monnaie de tout le territoire colonial cambodgien abrite aujourd'hui les salles qui racontent précisément comment ce territoire s'en est affranchi. Les portes de coffres, les voûtes d'or, le monogramme gravé dans le métal — tout ce passé devient décor et document à la fois. Et ce dimanche matin, derrière les grilles grandes ouvertes, une foule venue parler de mots empruntés achevait de donner raison à l'histoire.

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