Journée Internationale des Femmes 2021 : Cécile Eap Berg, Sra’Art et l’émotion artistique

À l'occasion de la Journée Internationale des Femmes de cette année, Cambodge Mag ouvre ses archives et remet à la une quelques-uns des nombreux portraits, interviews et photos de celles qui nous ont aidé à rendre le magazine vivant et attrayant au fil des années.

C’est au tout début du boulevard Sothearos à Phnom Penh que la jeune Franco-Cambodgienne a ouvert la galerie d’art, Sra’Art, qui se veut la première initiative totalement vouée à la promotion des artistes d’art contemporain cambodgiens.

Cécile Eap Berg, créatrice de la galerie Sra’Art
Cécile Eap Berg, créatrice de la galerie Sra’Art

Dans un cadre épuré, baigné de lumière, avec deux étages de galerie, Sra’Art connait, quelques mois après son ouverture, une affluence et une notoriété qui ne cessent de grandir avant que la pandémie ne rende les choses un peu plus difficiles. Mais, la passionnée n'a pas baissé les bras et multiplie les initiatives pour que la dynamique reste vivante.

Pour Cécile Eap Berg, le Cambodge avait grand besoin d’une galerie commerciale, proposant des initiatives variées, et donnant aux artistes un espace dédié qui, pour les plus talentueux, pourrait devenir une première étape vers une carrière plus internationale. Entretien avec une entrepreneure passionnée d’art et d’artistes :

CM : Avant la galerie, parlez-nous un peu de vous, Cécile

Je m’appelle Cécile Eap Berg, car, en fait, j’ai gardé mon nom de famille cambodgien. Je suis de père cambodgien et de mère française. Je suis née en France, mais je suis venue au Cambodge durant toute ma vie. Mon père a été le premier de la famille à revenir après la guerre. Dès 1987, il s’est rendu dans le pays à plusieurs reprises pour des séjours de quelques semaines à quelques mois. Et, au bout d’un moment, il a décidé ne nous emmener. J’ai fait beaucoup d’allers-retours. Mon père a eu la chance d’être à l’extérieur du Cambodge quand la guerre est arrivée. Il voulait vraiment revoir son pays, ce fut un vrai traumatisme d’en être éloigné pendant plusieurs années.

Nous vivions en France, et, dès que le pays s’est ouvert à nouveau, il est revenu voir ce qu’était devenu le royaume. Cela m’a permis de voir le Cambodge changer totalement. Je l’ai surtout vu avec des yeux d’enfant donc même si je n’ai pas grandi ici en permanence, je venais suffisamment souvent pour me sentir Cambodgienne.

CM : Parliez-vous le khmer ?

Mon père ne m’a jamais parlé khmer. J’ai appris la langue très récemment donc j’ai un accent français à couper au couteau.

CM : Quelle est votre formation ?

Je suis à l’origine productrice audiovisuelle. J’ai suivi une formation à Paris. J’ai ainsi travaillé avec des artistes toute ma vie. Effectivement, c’est un milieu avec beaucoup d’égos, mais il est justement essentiel de savoir naviguer dans ce milieu pour comprendre l’esprit artistique. J’avais donc une vie à Paris très active en matière de culture, ponctuée de nombreux séjours cambodgiens. Paris est tout de même une ville assez géniale pour la culture.

La galerie Sra’Art au 9 boulevard Sothearos, Phnom Penh
La galerie Sra’Art au 9 boulevard Sothearos, Phnom Penh

CM : A quel moment avez-vous décidé de vous installer au Cambodge ?

L’installation définitive a été décidée il y a quatre ans. Mais, je m’étais déjà habituée à vivre en Asie. Cela m’avait permis de faire un constat : les événements culturels concernant l’art contemporain s’avéraient moins fréquents dans cette région qu’en Europe. Je travaillais à l’époque pour une société qui proposait de l’éclairage pour les événements. J’ai été envoyé aux USA ensuite. Cela m’a aussi permis de voir l’évolution de la scène des galeries.

« J’ai l’ambition de proposer une galerie d’art de standard international qui permette d’offrir une plate-forme de bon niveau aux artistes habitués à exposer à travers le monde »

Dans les grandes villes occidentales, le monde de l’art, et en particulier en ce qui concerne les galeries, se montrait assez formaté et élitiste. J’ai ensuite constaté que les choses changeaient. À Washington ou à New York, par exemple, il existe de grandes galeries qui ont décidé de s’ouvrir au grand public. C’est une étape vers la « démocratisation de l’art ». Aujourd’hui, expositions et autres événements culturels du même genre s’adressent à un public plus large. Cette démarche m’a beaucoup intéressée, car j’ai vu des gens qui n’étaient pas initialement forcément de grands amateurs d’art, devenir des clients fidèles de galeries.

CM : Comment s’est déroulé le retour ?

Je jaugeais un peu la situation pour envisager un projet. J’ai d’abord travaillé pour la BBC. Mais, finalement, je n’ai pas souhaité poursuivre dans le secteur audiovisuel. Le marché au Cambodge est déjà bien encombré. Toutefois, cette première activité m’a permis de rencontrer des gens et des talents incroyables, des artistes très jeunes et ambitieux, et qui avaient énormément d’idées à exprimer.

Cécile, entrepreneure passionnée d’art et d’artistes
Cécile, entrepreneure passionnée d’art et d’artistes

Beaucoup d’artistes que j’ai rencontrés en travaillant pour la BBC pratiquaient leur art en tant que hobby. Peu d’entre eux envisageaient une carrière. J’ai constaté aussi que beaucoup de talents exposaient au sein des nombreuses galeries existantes dans la capitale cambodgienne. Il y en a beaucoup, mais il n’y a pas de galerie commerciale à Phnom Penh. Je crois être la seule à en avoir ouvert une à Phnom Penh. Il existe à Phnom Penh des galeries absolument splendides, mais c’est un modèle totalement différent de la pure galerie d’art qui est de promouvoir et de vendre des œuvres d’art. L’approche est totalement différente. Je ne dénigre pas, au contraire, plus il y a de galeries de ce genre, hôtels, cafés et autres, plus les artistes ont de choix pour exposer.

« J’ai choisi un concept assez épuré, qui soit professionnel et élégant, et qui permette une utilisation intelligente et pratique de l’espace »

Il y a aussi de plus en plus d’artistes cambodgiens avec une aura internationale, avec des gens qui les suivent, des collectionneurs intéressés, qui exposent à l’étranger et qui préfèrent exposer au Cambodge dans une galerie commerciale. J’ai l’ambition de proposer une galerie d’art de standard international qui permette d’offrir une plate-forme de bon niveau aux artistes habitués à exposer à travers le monde.

Je me suis rendu compte qu’il y avait un marché grandissant. Bien sûr, une telle démarche est toujours risquée. Nous sommes un peu pionniers, il faut éduquer les artistes, habituer le public, mais il existe une demande grandissante. Beaucoup d’artistes locaux ont besoin de se familiariser avec une galerie exclusivement dédiée à la vente d’art. La démarche est sensiblement différente de ce qu’ils connaissent jusque-là. Les événements sont également importants pour promouvoir l’art. Il existe maintenant des arts-tours au Cambodge, c’est relativement récent.

CM : Les Cambodgiens deviendraient-ils amateurs d’art contemporain ?

La nouvelle génération a les moyens, a le temps de voyager et d’acheter des œuvres d’art à l’étranger. Aujourd’hui, ils peuvent le faire localement. Toutefois, c’est une tendance assez récente. La démarche est apparue ces cinq dernières années. Beaucoup de jeunes aujourd’hui ont la possibilité de voir ce qui se passe ailleurs à l’étranger, via internet ou en voyageant, et ont la possibilité de s’ouvrir à beaucoup de domaines auxquels leurs parents n’avaient pas accès. Et, le regard des jeunes Cambodgiens devient différent en matière d’art.

CM : Quand avez-vous décidé de lancer le projet Sra’Art ?

La décision finale est apparue en 2018. J’ai d’abord cherché un quartier favorable pour ce type de business. Cela tombait bien, cette zone est l’ancien quartier des arts. C’est proche du musée national, de la rue 178 avec ses petites galeries cambodgiennes classiques, Meta House et Java Café ne sont pas loin, et cela crée une émulation lors des festivals par exemple… On ne grandit pas seul, donc c’est un endroit idéal. Il y a eu un an de travaux pour changer la configuration de l’espace, et il a fallu travailler le design avec l’architecte. J’ai choisi un concept assez épuré, qui soit professionnel et élégant, et qui permette une utilisation intelligente et pratique de l’espace.

CM : Et l’ouverture a eu lieu…

La galerie a ouvert ses portes le 25 octobre 2021 avec le Festival photo de Phnom Penh. Nous avons eu des retours très positifs. L’affluence est devenue assez belle au fur et à mesure des expositions. À l’ouverture du Cambodian Urban Arts, la rue a dû être fermée en raison de l’affluence. Avec le festival photo, nous avons exposé dix artistes cambodgiens. Ce fut une belle histoire, car nous avons accueilli également l’artiste suisse Anna Katharina Scheidegger, qui avait participé à la première édition du festival. Elle avait organisé un atelier à l’époque, et a donc retrouvé ses anciens élèves pour l’édition 2019.

« Live painting » à la galerie Sra’Art
« Live painting » à la galerie Sra’Art

CM : Quelle stratégie commerciale ?

Nous avons eu pas mal de ventes sur ces différentes expositions. L’idée est de créer du trafic avec des expositions relativement courtes, de 4 à 6 semaines. Pour cela il nous faut créer des plates-formes variées. Nous développons notre programmation en cherchant des partenariats, et en promouvant des artistes de façon individuelle, la démarche est mixte. Nous fonctionnons par cycles de trois à quatre expositions. Il peut y avoir aussi des imprévus. Lors de la disparition de Son Altesse Royale en novembre dernier, la Princesse Norodom Buppha Devi, nous avons modifié notre programmation pour lui rendre hommage. Étant une entreprise dédiée à l’art, je tenais à proposer un événement en son honneur.

Hommage à la Princesse Norodom Buppha Devi
Hommage à la Princesse Norodom Buppha Devi

CM : Quelle fourchette de prix pour les œuvres exposées ?

Le prix d’une œuvre produite localement est très variable. Pour le Photo Phnom Penh par exemple, s’agissant de photographes avec une certaine notoriété, les prix allaient de 1000 à 5000 dollars US. Certains photographes cambodgiens sont présents à Londres, sont suivis par des collectionneurs et vendent leurs œuvres entre 12 et 25 000 dollars US. Mais, il faut une carrière, ceux qui ont du succès aujourd’hui n’ont pas explosé du jour au lendemain, ils ont commencé modestement, les gens ont investi dans leurs œuvres et cela a permis à l’artiste d’évoluer et de se construire.

CM : Quel est le critère de succès pour un artiste ?

La première raison d’une vente est la qualité de l’œuvre. Mais, un talent peut rester inconnu s’il n’est pas suivi. Je pense qu’un artiste bien guidé peut aller très loin, y compris au Cambodge.

CM : Êtes-vous exclusif ?

Nous sommes ouverts à tous les créateurs, avec une exigence de qualité tout de même. Encore une fois, l’objectif premier est de promouvoir l’art contemporain cambodgien, mais ce n’est pas totalement exclusif. Nous pouvons très bien envisager de travailler avec des talents internationaux à partir du moment où ils peuvent fonctionner avec des Cambodgiens ou proposer des expositions « miroir ».

CM : Démarchez-vous les artistes ?

Je vais parfois démarcher, ou alors ils nous contactent, après, nous discutons.

CM : Comment est l’affluence ?

Il y a une affluence régulière qui grandit, car nous commençons à avoir une petite notoriété. Nous essayons de créer au moins un événement par semaine. Nous organisons des débats, des arts and wine pairing, une exposition. Un verre de vin peut créer une émotion et nous bénéficions des services d’un sommelier professionnel qui, durant la soirée, expliquera ses choix d’associer tel ou tel vin à une œuvre précise, c’est original et cela plait assez.

CM : Votre ambition finale ?

Développer l’intérêt pour l’art et développer notre galerie bien sûr.

Cm : Êtes-vous artiste vous-même ?

Pas du tout, j’adore les artistes, mais je préfère me consacrer à ce que je sais faire, non, je ne suis pas du tout une artiste, je ne suis qu’une passionnée.