Covid-19 & Société : Morosité chez les marchands ambulants du royaume

Khim Ha, une vendeuse de rue de Phnom Penh âgée de 46 ans et membre du groupe ethnique Khmer Krom, fréquemment impliqué dans ces petites entreprises informelles, fait part de son désarroi face à la pandémie qui affecte les travailleurs informels de la ville.

Khim Ha, une vendeuse de rue de Phnom Penh

Quand la clientèle se fait rare

Avant que la pandémie ne frappe, Khim Ha transportait chaque jour son chariot de plats chauds dans un coin animé de Chaktomuk, le quartier commercial et central de la capitale abritant des banques, des entreprises et des magasins de mode pour vendre des nouilles frites avec des légumes, des œufs et des petits déjeuners cambodgiens.

Au cours des 10 derniers mois, alors que plusieurs entreprises et bureaux de Phnom Penh ont été fermés en raison du coronavirus, ses revenus ont été réduits de moitié, car ses clients d’autrefois n’ont plus ou pas assez de revenus. « Mes ventes sont en baisse continue depuis des mois », déclare-t-elle dans une entrevue avec la radio VOA Khmer.

Maintenant, le premier cas de transmission communautaire déclaré le 28 novembre dernier pourrait, selon elle, sonner le glas de sa petite entreprise déjà en difficulté. Au cours des dernières semaines, le nombre de cas est passé à 40, et le gouvernement a conseillé à la population de rester à la maison autant que possible, laissant les centres commerciaux et les marchés locaux peu fréquentés. Cela a laissé Khim Ha face à l'alternative de rester à la maison et de perdre alors sa seule source de revenus ou de prendre le risque de poursuivre son activité en plein air.

« J’ai peur au plus profond de moi parce que je peux être infectée par le virus à tout moment, mais je continue de me protéger en portant un masque en permanence »

Elle confie que l’initiative n’a pas payé. Chaque jour, à l’endroit où elle s’installe, Khim Ha rejoint d’autres vendeurs ambulants, des chauffeurs de tuktuk et beaucoup d’autres travailleurs indépendants ou informels qui n’ont guère d’autre choix que de continuer à travailler, mais la clientèle se fait rare.

Programme « IDPoor »

Il n’y a pas d’estimation très précise du nombre de travailleurs informels au Cambodge. L’Organisation internationale du travail estime que plus de 60 % des Cambodgiens contribuent à l’économie informelle. Cela n’inclut pas les travailleurs employés dans l’agriculture, qui représentent environ 33 % de la main-d’œuvre totale du pays et qui sont en grande partie des travailleurs informels. Ces actifs n’ont pas les mêmes avantages dont bénéficient les travailleurs du secteur formel. Les employés de l’industrie du tourisme et du vêtement qui ont perdu leur emploi pendant la pandémie ont, eux, reçu des paiements mensuels de leurs employeurs et du gouvernement.

La seule façon pour les travailleurs informels de recevoir des prestations d'origine publique est d’adhérer au programme « IDPoor », une initiative financée par l’État et des donateurs qui a récemment effectué des transferts en espèces de 30 à 40 dollars par mois à environ 700 000 ménages cambodgiens pauvres, soit près de 2,4 millions de personnes. Avant la pandémie, l’avantage des IDPoor était l’accession gratuite aux soins de santé.

À quelques pas du monument de l’indépendance, le vendeur de ballons Soeung Tha a l’air maussade ce lundi, debout près de sa moto rouillée avec quelques ballons remplis d’hélium. Un jour normal, le Cambodgien âgé de 35 ans interpelle touristes et Cambodgiens qui visitent le monument ou les parcs qui l’entourent. Auparavant, ce résident de Phnom Penh gagnait au moins 7,50 $ par jour grâce à son activité.

le vendeur de ballons Soeung Tha

En observant la grande intersection presque vide, généralement animée par la circulation, il avance qu’il n’a eu que quelques jours rentables au cours des deux dernières semaines. « Avant, je pouvais au moins vendre jusqu’à 30 000 riels (7,50 $), et c’était tout de même une mauvaise journée », dit Soeung Tha. « Mais là, c’est au-delà d’une mauvaise journée. Pas une seule personne ne m’a acheté un seul ballon depuis ce matin. »

Soeung Tha a commencé à vendre des ballons en 2014 après son retour de Thaïlande, où il était travailleur migrant sans papiers. Il raconte que les ventes de ballons n’avaient pas été mauvaises pendant les premiers mois de la pandémie, mais que la récente transmission communautaire nuisait largement aux revenus de sa famille. Père de trois enfants, il prend en charge l’éducation de ses enfants et les dépenses du ménage tout en aidant un de ses frères à rembourser ses emprunts. « C’est pourquoi je ne peux pas rester à la maison », s’exclame Tha.

Selon les prévisions d’octobre du Programme des Nations Unies pour le développement, le taux de pauvreté post-pandémique au Cambodge pourrait atteindre 17,6 %, risquant ainsi de mettre 1,34 million de personnes dans la pauvreté. Toutefois, la Banque mondiale annonce une reprise de la croissance en 2021.

L’option tuktuk

Chan Dara, 36 ans, était formateur en hôtellerie avant que le financement ne se tarisse à l’institut de formation professionnelle qui l’employait. L’institution a fermé ses portes en avril et Chan Dara a puisé dans ses économies pour acheter un tuktuk afin qu’il puisse s’enregistrer auprès des applications de covoiturage Grab et PassApp.

Auparavant, il gagnait sa vie avec des manèges d’Aeon Mall dans la commune de Tonle Bassac à Phnom Penh. Cependant, le centre commercial a fermé le 28 novembre pendant quelques jours après la détection du premier cas de transmission communautaire. Chan Dara, qui n’était pas au centre commercial ce jour-là parce que son tuktuk était cassé, avait appris la fermeture via Facebook.

Maintenant, la grande surface est ouverte à nouveau, mais il y a assez peu de clients. Chan Dara déclare qu’il continuera d’attendre à l’extérieur du centre commercial, dans l’espoir de gagner même 10 dollars par jour, soit la moitié de ce qu’il gagnait avant l’épidémie actuelle.

« Je m’ennuierais à la maison et j’ai besoin de manger »

Vorn Pov, président de l’Association pour la démocratie indépendante de l’économie informelle, a déclaré que les travailleurs informels et les petites entreprises sont dans une situation difficile. « Si vous les regardez dans une perspective plus large, ils ne peuvent pas du tout rester à la maison, car ils doivent passer toute la journée à travailler pour nourrir leur famille », déclare Vorn Pov. Ce dernier explique que les travailleurs informels ne sont reconnus par le Code du travail et n'ont pas la possibilité de se syndiquer pour faire pression pour de meilleures protections, c’est pourquoi le groupe de Vorn Pov est une association et non un syndicat de travailleurs.

Optimisme

Lyda, jeune maman dans la trentaine, exploitait un petit snack de rue dans la capitale. La pandémie a frappé de plein fouet son activité alors qu’elle réalisait un chiffre d’affaires plus que satisfaisant. Elle a réagi en ouvrant ensuite un petit restaurant devant sa maison de Khan Chbar Ampov. Bien que les revenus du ménage ne dépendent pas totalement de son activité, son mari a un emploi en province, l’aventure n’a pas duré longtemps.

« L’endroit était déjà calme mais j’avais quelques clients tous les jours. Avec l’incident communautaire du 28 novembre, j’ai dû fermer »

Devant son carport ou s’entassent chariot, petites tables, chaises et matériel de cuisine, Lyda ne désespère absolument pas : « Quand les choses iront mieux, j’ouvrirais un nouveau restaurant. Je ne peux pas investir pour le moment mais c’est dans mes projets », déclare-t-elle toute sourire.

Sreypov pousse une charrette pleine de boissons devant les nombreux chantiers en activité dans cette même banlieue. Cet endroit restant très actif avec plusieurs milliers de travailleurs de la construction en activité, Srey Pov ne connait ni chômage ni baisse d’activité :

« C’est un endroit privilégié, car toujours très actif, le seul changement réside dans les précautions que nous devons prendre pour éviter une infection, c’est tout », confie-t-elle.

Prolongation de l'aide gouvernementale

Theng Panhathon, chef du Département général de la planification du ministère de la Planification, qui gère le programme IDPoor, a déclaré que les protections sociales offertes par le gouvernement ont atteint 700 000 familles pauvres dans tout le pays.

« Cela ne veut pas dire que le gouvernement ne se soucie pas d’eux, mais nous connaissons tous la situation budgétaire du gouvernement », déclare Theng Panhathon. « À ce stade, nous devons demander humblement la compréhension de notre peuple. »

Le gouvernement a annoncé mi-décembre que le soutien en espèces contre la pandémie COVID-19 serait prolongé pendant trois mois supplémentaires. Dans un long discours, le Premier ministre Hun Sen a déclaré que le gouvernement avait jusqu’à présent dépensé 160 millions de dollars de juin à novembre 2020 pour apporter une aide aux pauvres touchés par le COVID-19. Il a ajouté que le troisième cycle du programme « IDPoor », se terminera le 31 décembre 2020. Si la situation de la pandémie ne s’améliore pas, le Premier ministre a déclaré qu’il pourrait encore prolonger l'aide de janvier à mars 2021 :

« Si quelqu’un reproche au gouvernement de ne pas aider les pauvres pendant le COVID-19, veuillez demander aux pauvres si cela est vrai. Le gouvernement ne les ignore pas et ne laisse aucun Cambodgien mourir de faim »

M. Hun Sen a précisé que le gouvernement avait alloué environ 200 millions de dollars américains aux familles pauvres et que si ce montant ne suffisait pas, le gouvernement disposait également d’un budget supplémentaire.

Source et illustrations : VOA Khmer & AKP et SMP

Témoignages additionnels : Christophe Gargiulo

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