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Comment Bangkok gagne la bataille du récit : L’arsenal de désinformation thaï dans le conflit frontalier

La confrontation entre la Thaïlande et le Cambodge ne se joue plus seulement dans les tranchées, mais sur les écrans, les fils X et les plateaux de télévision internationaux. Tandis que les tirs s’échangent le long de la frontière, Bangkok a mis en place une véritable stratégie d’influence où la désinformation, la vitesse de réaction et l’accès privilégié aux grands médias internationaux sont devenus des armes à part entière.

Comment Bangkok gagne la bataille du récit : L’arsenal de désinformation thaï dans le conflit frontalier

Une « guerre de l’information » assumée

Dès les premières escarmouches de juillet 2025, plusieurs observateurs ont décrit le face-à-face comme une « double guerre » : une guerre militaire et une guerre de l’information. Des analystes cambodgiens soulignent que les grands médias thaïlandais ont rapidement relayé un narratif accusant Phnom Penh d’être l’agresseur, inversant le rapport victime–attaquant auprès des opinions publiques régionales.​

Cette dynamique est confirmée par des études de think tanks régionaux qui montrent que les deux camps utilisent désormais les réseaux sociaux comme champ de bataille, mais avec des approches structurellement différentes : la Thaïlande mise sur la mobilisation nationaliste et la maîtrise des canaux, tandis que le Cambodge recourt davantage à des contenus moins sophistiqués.​

Une organisation en « écosystème » d’influence

La force de la stratégie thaïlandaise tient surtout à l’intégration de ses acteurs :

  • Le ministère des Affaires étrangères et ses porte-parole organisent des briefings structurés pour le corps diplomatique et la presse étrangère, avec dossiers, visites sur le terrain et éléments de langage clairs.​

  • L’armée royale thaïlandaise alimente ses propres pages officielles, active des comptes relais et diffuse des visuels prêts à l’emploi, qui sont ensuite repris par les chaînes et les portails d’information.​

  • Les grands médias privés, souvent alignés sur les priorités sécuritaires de l’État, complètent ce dispositif en cadrant le conflit sous l’angle de la défense de la souveraineté nationale.​

Ce maillage produit un effet d’écosystème : les récits circulent du sommet de l’État aux plateformes grand public sans rupture de ton ni de tempo, ce qui donne à la version thaïlandaise des faits une cohérence et une densité que les médias cambodgiens peinent à égaler.​

La mise en scène de la « transparence » pour l’étranger

Un des points clés de l’avance thaïlandaise est sa capacité à mettre en scène une transparence contrôlée à destination des partenaires internationaux. Bangkok a ainsi convié des diplomates de plus de 30 pays, des organisations internationales et des journalistes étrangers à des visites encadrées sur le terrain, notamment sur des zones de mines antipersonnel présumément posées par le Cambodge.​

Ces « visites de vérité » offrent au gouvernement thaïlandais une double rente d’image :

  • Elles donnent l’impression d’un État ouvert aux vérifications, sûr de ses preuves.​

  • Elles fournissent aux journalistes et diplomates des images, des témoignages et des « faits » issus d’un environnement scénarisé par Bangkok, qui nourrissent ensuite la couverture internationale.​

En parallèle, la Thaïlande active les forums multilatéraux – comme la Convention d’Ottawa sur les mines – pour formuler des accusations juridiques structurées contre le Cambodge, ce qui renforce encore et malheureusement la crédibilité de son récit dans les chancelleries occidentales.​

Hashtags, nationalisme de masse et IO militaires

Sur le front numérique, la stratégie thaïlandaise repose sur ce que certains chercheurs appellent un « nationalisme participatif piloté par l’État ». L’armée et des agences proches du pouvoir ont encouragé la diffusion de hashtags viraux du type « le Cambodge a tiré le premier » ou « la Thaïlande aime la paix mais ne recule pas devant la guerre », qui structurent la conversation sur X, Facebook et TikTok.​

Cette campagne transforme chaque citoyen pro-gouvernement en amplificateur potentiel d’un récit officiel, créant une impression de mobilisation spontanée alors qu’elle repose pour une large part sur des incitations et une coordination institutionnelle.

Par contraste, le côté cambodgien est souvent décrit comme insuffisamment réactif, fragmenté, avec trop peu de contenus.

Désinformation ciblée et brouillage du réel

Si Bangkok se présente comme le camp de la « vérité » contre les « fake news » cambodgiennes, des médias et ONG de la région décrivent pourtant une réalité plus ambivalente. Les observatoires de l’infox notent que des pages pro-armée ont diffusé de fausses images, des vidéos hors contexte ou des chiffres exagérés pour renforcer l’idée d’une menace cambodgienne massive.​

Des collectifs de fact-checking thaïlandais soulignent d’ailleurs la confusion créée par la multiplication de canaux liés à l’armée : une page officielle publie une version des faits, une autre la contredit puis la confirme à nouveau quelques heures plus tard, entretenant un brouillard informationnel favorable au narratif sécuritaire dominant.

Ce brouillage rend plus difficile pour les médias indépendants de vérifier les événements en temps réel, tout en banalisant le recours à des contenus douteux.​

Pourquoi Bangkok parle « mieux » aux médias internationaux

Plusieurs facteurs expliquent la capacité de la Thaïlande à toucher plus vite et plus largement les grands médias étrangers que le Cambodge :

  • Une tradition d’ouverture ou de pression aux correspondants internationaux, avec des infrastructures médiatiques, des porte-parole anglophones aguerris et des agences de communication déjà rodées aux crises.​

  • Une presse nationale globalement plus diversifiée, qui sert de relais et de source pour les rédactions étrangères, même lorsque le cadrage reste aligné sur les priorités sécuritaires de l’État.​

  • Un appareil diplomatique proactif qui briefe rapidement les ambassades occidentales et asiatiques, fournissant fiches, cartes et éléments de langage avant que Phnom Penh ne parvienne à structurer sa propre communication.​

Le déséquilibre informationnel entre la Thaïlande et le Cambodge tient aussi à l’architecture même de leurs médias. Dans cette perspective, il est essentiel de souligner explicitement l’absence, côté cambodgien, d’un véritable équivalent aux agences de presse privées capables de répondre vite et fort sur la scène internationale.​

Cette configuration fait que, lors d’un incident frontalier, Phnom Penh dépend surtout de communiqués officiels traduits et de quelques sites sous-capitalisés plutôt que d’un réseau privé d’agences capables de pousser des dépêches multilingues en temps réel. Concrètement, le Cambodge ne dispose pas d’un « pool » d’agences privées dotées de desks internationaux, de trop peu de correspondants permanents à l’étranger et de services de distribution type fil de dépêches, ce qui ralentit fortement sa capacité à entrer dans le cycle mondial de l’info en continu.​

Impact sur la réactivité et la diffusion internationale

Les observateurs qui comparent les deux pays dans la « guerre de l’information » soulignent que cette absence d’agences privées performantes empêche le Cambodge de diffuser rapidement une version structurée, documentée et en langues étrangères de ses positions.

Pendant que la Thaïlande briefe des journalistes, produit des contenus en anglais et alimente des réseaux globaux, Phnom Penh s’appuie surtout sur des médias d’État peu connus à l'international.

Des analyses publiées en 2025 soulignent que ce déficit de relais privés accélère la « défaite narrative » du Cambodge : faute d’interlocuteurs médiatiques indépendants et techniquement capables de travailler au rythme des grandes agences, le récit thaïlandais arrive souvent en premier sur les écrans et façonne le cadre interprétatif. Ainsi, l’absence d’une véritable agence de presse privée cambodgienne, dotée de moyens technologiques et humains pour inonder rapidement les rédactions étrangères d’informations vérifiables, constitue un handicap majeur dans la bataille du récit face à un voisin thaïlandais bien mieux armé médiatiquement.​

Cette asymétrie structurelle contribue à ce que certains commentateurs décrivent comme une « défaite cambodgienne dans la guerre de l’information », indépendamment de la réalité militaire au sol.​

Une stratégie à double tranchant

L’efficacité de l’appareil de désinformation et d’influence thaïlandais comporte toutefois des risques. Des chercheurs en communication politique notent que l’embrasement des réseaux sociaux, nourri par les hashtags nationalistes et certains discours d’influenceurs, a déjà conduit à des appels à la violence contre des Cambodgiens vivant en Thaïlande et à des agressions filmées puis diffusées en ligne.​

Cette polarisation rend toute désescalade plus coûteuse politiquement : revenir à la table des négociations implique de démentir implicitement des semaines de narratif accusant le Cambodge de violer systématiquement le cessez-le-feu et le droit international.

À long terme, la crédibilité du discours thaïlandais pourrait aussi être entamée si des enquêtes indépendantes mettent au jour des manipulations grossières, ce qui ouvrirait un espace aux contre-récits cambodgiens et à une médiation internationale plus intrusive.​

Une bataille de récits appelée à durer

Au final, la stratégie de désinformation et de communication de la Thaïlande dans le conflit frontalier avec le Cambodge repose sur un triptyque : écosystème coordonné État–armée–médias, nationalisme de masse structuré par les réseaux sociaux, et accès privilégié aux arènes diplomatiques et médiatiques internationales.

Tant que cette architecture restera en place, Bangkok conservera un avantage décisif pour cadrer le récit global du conflit, même si la réalité sur le terrain demeure plus complexe, plus ambivalente et plus tragique que les slogans viraux et les conférences de presse soigneusement mises en scène.

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