Chum Mey : L'homme qui réparait les machines à écrire de ses bourreaux — Un des sept survivants de Tuol Sleng
- La Rédaction

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Né vers 1930 dans la province de Prey Veng, Chum Mey était un mécanicien ordinaire avant que la guerre ne fasse de lui l'un des rares hommes à avoir survécu à la prison S-21, le centre de torture le plus tristement célèbre du régime khmer rouge.

Sur les quelque douze mille personnes qui y entrèrent, sept seulement en ressortirent vivantes. Lui-même, dans son autobiographie publiée par DC-Cam en 2012, refusa de réduire son histoire à celle d'un simple miraculé : il la raconta comme celle d'un homme ordinaire confronté à l'extraordinaire.
Il existe, dans la mémoire du génocide cambodgien, des hasards qui ressemblent à des verdicts. Une machine à écrire en panne, posée sur le bureau d'un tortionnaire, et la vie entière d'un homme qui bascule. C'est cette mécanique-là, absurde et terrible, qui sauva Chum Mey alors que tout, autour de lui, avait été conçu pour le détruire.
Avant 1975, Chum Mey vivait à Chbar Mon, dans la province de Kampong Speu, puis à Phnom Penh, où il exerçait son métier de mécanicien : il réparait des tracteurs, des véhicules, toute machine qu'on lui confiait. C'était un homme sans histoire, dans un pays qui s'apprêtait à en perdre des millions.
Le 17 avril 1975 : l'évacuation
Lorsque les Khmers rouges entrent dans Phnom Penh, Chum Mey est évacué de force avec sa famille, comme des millions d'autres citadins jetés sur les routes du pays. Le chaos de cette marche forcée lui coûte déjà cher : son fils de deux ans, épuisé par le voyage, meurt de maladie en chemin. On l'enterre dans une fosse improvisée, en bordure de route, sans cérémonie possible.
Les années suivantes, Chum Mey survit en travaillant dans des coopératives agricoles, réparant ce qui peut l'être — outils, charrettes, pompes. Son habileté manuelle, qui le rend utile au régime, ne le protège pourtant pas indéfiniment. En octobre 1978, il est arrêté. L'accusation est aussi vague que mortelle : espionnage pour le compte de la CIA et du KGB.
Douze jours et douze nuits
Conduit les yeux bandés jusqu'à Tuol Sleng — l'ancien lycée Ponhea Yat transformé en centre de détention sous le nom de code S-21 —, Chum Mey est enfermé dans une cellule de brique d'environ deux mètres sur un, entravé au sol. Commence alors ce qu'il décrira plus tard comme les douze jours les plus longs de son existence.
Les interrogateurs exigent qu'il avoue avoir travaillé pour la CIA et le KGB — deux organisations dont il affirme n'avoir jamais entendu parler avant sa capture. Face à son silence, la torture s'intensifie méthodiquement : coups répétés de tiges de bambou sur tout le corps, doigts brisés alors qu'il tente de protéger son visage, ongles des pieds arrachés à la pince. Lorsqu'il refuse encore de signer des aveux fabriqués, ses bourreaux le soumettent à des décharges électriques, à l'aide d'un simple fil branché sur une prise murale de 220 volts.
« Si vous refusez d'avouer, je vous battrai à mort. Vous devez dire la vérité, alors je ne vous tuerai pas. Sinon, je dois vous tuer. »
Ce sont là, mot pour mot, les menaces que Chum Mey rapportera des décennies plus tard devant le Tribunal khmer rouge. Il finit par signer les aveux qu'on exige de lui — un récit entièrement inventé d'activités contre-révolutionnaires, comme l'exigeait la logique paranoïaque de S-21, où la confession précédait toujours l'exécution, jamais l'innocence.
Une machine à écrire en panne
Ce qui sauve Chum Mey de l'exécution n'a rien d'héroïque : c'est une coïncidence mécanique. L'une des machines à écrire utilisées par les interrogateurs pour consigner les aveux extorqués tombe en panne. Reconnu comme mécanicien de métier, Chum Mey est extrait de sa cellule et sommé de la réparer. Il y parvient — puis répare deux autres machines à écrire, ainsi que des machines à coudre et une pompe à eau du complexe carcéral.
Conscient que son utilité est ce qui le maintient en vie, Chum Mey prend soin de ralentir délibérément chacune de ses réparations, étirant le temps qui le sépare de la mort. Cette stratégie de survie, aussi lucide que désespérée, fonctionnera pendant des mois, tandis qu'autour de lui, des milliers de prisonniers sont systématiquement exécutés après leurs aveux.
« J'étais le seul à savoir réparer les machines à écrire. »
Le 7 janvier 1979 : la libération, et l'horreur
Lorsque l'armée vietnamienne approche de Phnom Penh à la fin de 1978, la situation à Tuol Sleng devient chaotique. Les gardiens, pris de panique, ne se rendent pas directement à la prison mais font d'abord halte au marché central. C'est dans cette confusion que les derniers gardiens rassemblent les prisonniers survivants et les évacuent de force hors du complexe, le 7 janvier 1979 — jour même de la chute de la capitale.
Chum Mey s'échappe dans ce désordre. Il croise sur sa route un autre mécanicien, Ung Pech, qu'il avait connu sous le régime précédent et qu'il reconnaît à S-21 sans jamais avoir osé lui adresser la parole, par peur d'être surpris. Les deux hommes fuient ensemble, sous la menace des armes.
À Ang Snuol, au cours de cette fuite, Chum Mey retrouve par miracle sa femme et son enfant survivant. Mais le répit est de courte durée. Le même jour, dans la confusion des tirs et de la débandade des gardes khmers rouges, sa femme et leur nourrisson de deux mois — né pendant leur séparation dans les camps de travail — sont abattus dans une rizière. Chum Mey échappe lui-même de justesse aux tirs et se retrouve séparé du reste des fugitifs.
« Je pleurais chaque jour pour ma femme et mes enfants perdus. »
De ses quatre enfants et de son épouse, aucun ne survit au régime. Chum Mey se retrouve seul, sans famille, dans un pays exsangue où près d'un quart de la population vient de périr.
Témoigner : le combat d'une vie
Pendant des années après 1979, Chum Mey ne parvient pas à retourner sur les lieux de son calvaire. Puis, progressivement, il commence à fréquenter à nouveau le musée du génocide de Tuol Sleng, comme un autre survivant, le peintre Vann Nath, qui y créa des œuvres représentant les sévices qu'il avait lui-même endurés. Chum Mey y vend aujourd'hui son autobiographie aux visiteurs, et répond patiemment à leurs questions, jour après jour, depuis l'entrée de l'ancienne prison.
En 2009, il témoigne devant le Tribunal khmer rouge soutenu par les Nations unies, lors du procès de Kaing Guek Eav, dit « Duch », l'ancien directeur de S-21, accusé d'avoir supervisé la torture et l'extermination de quelque 15 000 personnes. Devant la cour, Chum Mey décrit en détail les sévices endurés — les ongles arrachés, les décharges électriques, les coups répétés — avec une précision clinique qui glace l'assistance.
En 2016, il témoigne une seconde fois, lors du procès de Nuon Chea, numéro deux du régime. Il y détaille notamment une humiliation supplémentaire infligée aux prisonniers : contraints, en cas de besoins naturels incontrôlés dans leur cellule, de nettoyer leurs propres souillures avec la langue, sous peine de nouveaux châtiments.
Pardonner sans oublier
Ce qui frappe peut-être le plus chez Chum Mey, au-delà du récit de l'horreur, c'est sa position face à ses anciens bourreaux. Il a publiquement affirmé leur avoir pardonné, tout en continuant inlassablement à témoigner, à écrire, à transmettre. Une position complexe, que d'autres survivants ne partagent pas nécessairement, mais qui dit quelque chose de la manière dont certains rescapés du génocide ont choisi de porter leur mémoire : non comme un fardeau de haine, mais comme un devoir de vérité.
Sur les actions du Tribunal khmer rouge, dont les procès s'étirèrent sur des années pour un nombre très limité de condamnations, Chum Mey se montra plus critique, estimant que la justice rendue ne représentait qu'environ soixante-dix pour cent de ce qui aurait été nécessaire. Il salua néanmoins la valeur du processus pour la mémoire collective et la prévention de nouvelles atrocités, tout en déplorant son coût et sa lenteur.
Aujourd'hui âgé de plus de quatre-vingt-dix ans, Chum Mey demeure l'une des dernières voix vivantes capables de raconter, de l'intérieur, ce que fut S-21. Son autobiographie, Survivor: The Triumph of an Ordinary Man in the Khmer Rouge Genocide, publiée par DC-Cam en 2012 et traduite en plusieurs langues, reste l'un des rares témoignages écrits directement par un survivant de la prison la plus meurtrière du régime de Pol Pot.
Note de rédaction
Cet article s'appuie sur l'autobiographie de Chum Mey, Survivor: The Triumph of an Ordinary Man in the Khmer Rouge Genocide (DC-Cam, 2012, traduction de Sim Sorya et Kimsroy Sokvisal), sur ses témoignages devant les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (ECCC) en 2009 et 2016, ainsi que sur les archives du Centre de documentation du Cambodge (DC-Cam), fondé en 1995. Sur les quelque 12 000 à 17 000 personnes détenues à S-21 entre 1976 et 1979, seules sept ont survécu. Sources : dccam.org · cambodiatribunal.org







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