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Cambodge & Thaïlande : Une frontière qui devrait unir et non diviser

Par Arnaud Darc

Le 27 septembre 2025, à Chong An Ma, cette ligne de crête où le quotidien s’est trop souvent mué en impasse de barbelés, de routes fermées et de visages crispés, l’inévitable s’est produit. Un éclat bref, brutal : des armes se sont fait entendre.

Cambodge & Thaïlande : Une frontière qui devrait unir et non diviser

À en croire les sources thaïlandaises, les premiers tirs auraient été déclenchés par les forces cambodgiennes. Phnom Penh répond que c’est un feu de mortiers thaïlandais qui a frappé An Ses. Moins d’une heure plus tard, le silence est revenu. Aucun mouvement de terrain, aucune victoire, mais une défaite silencieuse pourtant : celle des familles, cambodgiennes et thaïlandaises, qui vivent le prix de la peur, des revenus interrompus et d’un quotidien suspendu.

Ce prix, ni le peuple khmer, ni le peuple thaï ne devraient jamais avoir à le payer.

Le droit comme ancrage

Car au-delà des émotions et des récits nationaux, une certitude demeure : la loi internationale éclaire la voie. En 1962, la Cour internationale de Justice a tranché, confirmant que le Temple de Preah Vihear appartient au Cambodge et exigeant le retrait des troupes thaïlandaises. En 2011, rappelant l’urgence, la Cour a de nouveau requis le retrait simultané des deux armées et la présence d’observateurs de l’ASEAN afin d’éviter l’engrenage des confrontations armées.

La Thaïlande s’y est conformée en pratique, sans jamais pourtant en reconnaître explicitement la légitimité. Le Cambodge, lui, brandit ces décisions non par provocation mais par fidélité à une règle simple : ce sont le droit et non la force qui garantissent la sécurité et la dignité des nations voisines.

Le cadre frontalier

C’est aussi pour cela que le Mémorandum d’entente signé en 2000, enregistré auprès des Nations unies, demeure crucial. Les deux gouvernements s’y sont engagés : préserver le statu quo jusqu’à la conclusion du processus conjoint de démarcation. Un processus précis et rigoureux, confié à la Commission mixte des frontières : restaurer les anciens piliers, établir des cartes communes, entreprendre les relevés, inspecter le terrain et enfin implanter de nouveaux marqueurs.

Et pourtant, les tempêtes surgissent toujours. La controverse autour du pilier frontalier 42 illustre cette incapacité des techniciens à trancher seuls des questions de souveraineté. Sur le terrain, la réalité est brutale et paradoxale : certains agriculteurs thaïs cultivent des parcelles situées en territoire cambodgien, tandis que des familles khmères, elles, vivent et travaillent au plus près de la ligne contestée. Comme l’a rappelé récemment le Premier ministre Hun Manet : ces tensions doivent rester dans le giron de la JBC, et non être ravivées par des cartes unilatérales ou des clôtures de fortune.

Le coût humain

La frontière n’est pas un trait abstrait, c’est un lieu de vie. Une clôture ici, et c’est tout un marché qui s’éteint. En 2024, le commerce entre la Thaïlande et le Cambodge avait dépassé 9,5 milliards de dollars américains. Le seul passage Poipet–Aranyaprathet représente quasiment 2 millions de dollars de marchandises par jour.

Derrière ces chiffres, des voix. Une vendeuse de Sisophon confie : « Quand la frontière se ferme, je dois jeter mes fruits. Je ne peux plus payer les frais de scolarité de mes enfants. » À Sa Kaeo, un chauffeur de camion thaï déplore : « Si la barrière reste fermée deux jours, je perds déjà ma semaine. Pourtant mes échéances bancaires, elles, ne m’attendent pas. » Ces histoires douloureuses s’écrivent à chaque incident, et elles se ressemblent tragiquement.

Une histoire partagée

Ce serait oublier trop vite que ces peuples, bien avant les frontières coloniales et les coordonnées sur papier, ont coexisté de manière fluide à travers cet escarpement. Le bouddhisme, le sang royal, les échanges animés sur les marchés saisonniers : tout reliait Khmers et Siamois. Le Temple de Preah Vihear lui-même, œuvre grandiose des souverains khmers, est devenu lieu de recueillement de générations de moines venus de Thaïlande. Rien, dans l’histoire longue, n’imposait l’hostilité. Nous sommes des voisins, liés au passé et attachés à l’avenir.

Une voie pragmatique vers l’avant

Si nous voulons des résultats différents, il faut changer le scénario. Voici une proposition réaliste, un plan-pilote de 90 jours pour tourner la page des incidents :

  1. Retirer les troupes de la zone immédiate, comme l'exige la CIJ.

  2. Déployer un petit contingent d’observateurs civils de l’ASEAN, chargés de consigner chaque épisode et de publier un rapport bilingue quotidien.

  3. Protéger la circulation des marchandises au sein de « corridors de continuité économique », contrôlés par l’ASEAN.

  4. Adopter des « règles de friction » : interdiction d’armes létales dans un rayon de 5 km, usage strictement non létal pour contrôler les foules, obligation de signaler les incidents via une ligne directe commune.

  5. Réunions hebdomadaires dans les villes frontalières avec comptes rendus publics.

Le succès se mesurerait simplement : zéro affrontement armé, un retour à 90 % du flux commercial habituel, et la tenue d’un événement public commun, rassemblant communautés thaïes et cambodgiennes.

Ce n’est pas un rêve, mais une continuité. Le 10 septembre 2025, lors d’une réunion spéciale du Comité général frontalier, les deux gouvernements s’étaient déjà entendus : reculer l’artillerie lourde, approuver la présence d’observateurs régionaux, rouvrir les passages pour les échanges et contrer les campagnes de désinformation.

Réalités politiques et marges de manœuvre

Mais nul n’ignore la force d’inertie du nationalisme. À Bangkok, des généraux et une opinion publique ardente exigent fermeté. À Phnom Penh, aucun dirigeant ne peut manier la retenue sans être soupçonné de faiblesse.

Ainsi, il ne s’agit pas de parler de concession, mais d’« expérimentation », d’une pause sous contrôle. Les leaders pourront déclarer à leurs citoyens :

« Nous ne capitulons pas, nous mettons à l’épreuve une trêve pour préserver vies et moyens de subsistance. »

Et si cette marche est jugée trop ambitieuse, il existe un levier de repli : le dialogue officieux, dit « Track II ». Chercheurs, religieux, anciens officiers, entrepreneurs : ces voix peuvent baliser le terrain, préparer les solutions, afin que, lorsque les décideurs franchiront le pas, les options soient déjà familières, nées de leurs propres sociétés civiles.

Le premier geste

Mais avant même accords et communiqués, la paix peut trouver une forme humble, immédiate. Demain matin, 8 heures, Chong An Ma et An Ses : deux commandants décrochent le téléphone et s’échangent cette brève salutation : « Bonjour. Tout est calme ici. »

Ce geste simple s’inscrit déjà dans le dispositif d’observateurs intérimaires agréé par le GBC. Il ne coûte rien, mais il tisse un réflexe, celui de la paix.

Un choix décisif

Ce plan protège la souveraineté cambodgienne, offre à la Thaïlande l’opportunité d’incarner un leadership régional et, surtout, rend leur dignité aux citoyens contraints de payer les frais d’un conflit qui n’est pas le leur.

Le choix est là : la frontière peut rester champ de bataille, ou redevenir un pont.

Que cette semaine soit la dernière où notre frontière se fige dans le silence du commerce annihilé et le vacarme des armes. La main est désormais tendue aux dirigeants. Le Cambodge restera fidèle au droit. La Thaïlande, en tant que puissance plus vaste, peut transformer une semaine tendue en tournant historique.

À nous, peuples voisins, d’affirmer : la frontière ne doit plus diviser, elle doit unir.

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