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Cambodge & Thaïlande : Le droit international compte-t-il encore aux frontières contestées ?

De Phnom Penh, où je vis et observe au quotidien les frictions frontalières entre le Cambodge et la Thaïlande, la question se pose avec acuité. Les temples de Ta Moan et Ta Krabey, perchés sur le massif du Dangrek, ne sont pas qu'un énième chapitre d'un différend historique teinté de nationalisme.

Cambodge & Thaïlande : Le droit international compte-t-il encore aux frontières contestées ?

Ils incarnent un test décisif : les frontières fixées par traités, confirmées par des cartes officielles et validées par des cours internationales, continuent-elles de régir les relations entre États ? Ou bien la possession de fait, les actes administratifs et les pressions politiques l'emportent-ils sur le droit ?

Les traités fondateurs et les cartes incontestées

Rappelons les faits essentiels. La frontière moderne entre le Cambodge et la Thaïlande (alors Siam) fut tracée par les traités franco-siamois de 1904 et 1907. La France, protectrice du Cambodge, et le Siam y définirent non des lignes abstraites, mais un processus concret : des commissions techniques mixtes chargées de traduire les principes en cartes et repères sur le terrain. Ces commissions ont arpenté le massif du Dangrek, produit des cartes à l'échelle 1:200 000 – notamment la feuille centrale couvrant le secteur de Ta Moan et Ta Krabey –, et les ont transmises aux deux gouvernements entre 1907 et 1908.

Ces documents placent les temples côté cambodgien, au nord du col de Ta Moan et du promontoire de Ta Krabey. Pendant des décennies, ces cartes ont été utilisées, reproduites et intégrées dans les pratiques administratives sans protestation formelle de la part du Siam ou de la Thaïlande. En droit international, ce silence prolongé n'est pas anodin. Il équivaut à une acceptation tacite, comme l'a rappelé la Cour internationale de Justice (CIJ) dans son arrêt fondateur sur Preah Vihear en 1962.

Les arrêts de la CIJ : stabilité avant tout

La Cour y a statué que la carte annexée au traité, quoique déviant légèrement de la « ligne de partage des eaux » mentionnée textuellement, représentait l'aboutissement accepté du processus conjoint. La Thaïlande, par son inaction, s'était préclue le droit de contester.

Les autorités thaïlandaises invoquent souvent le principe du watershed (ligne de partage des eaux), choisi pour sa neutralité naturelle. Argument recevable en théorie, mais le droit ne dissocie pas le texte des actes d'exécution. Quand des États mandatent des commissions pour appliquer un traité, acceptent les résultats et s'y réfèrent pendant un siècle, la stabilité l'emporte sur une rélecture rétrospective.

La CIJ l'a réaffirmé en 2013 pour Preah Vihear, insistant sur la « finalité et la stabilité » des frontières – principes universels, appliqués de l'Afrique de l'Ouest (affaire Burkina Faso/Mali) à l'Amérique centrale (Nicaragua/Honduras). Ta Moan et Ta Krabey relèvent du même régime : même secteur Dangrek, mêmes traités, mêmes cartes.

Effectivités vs. titre légal : une hiérarchie claire

La Thaïlande qualifie parfois ces zones de « revendications superposées » ou de « délimitation en attente ». Faux distinguo. Le droit international sépare net la délimitation technique (bornes physiques absentes) du titre souverain. L'absence de piliers ne rouvre pas la souveraineté ; elle appelle une mise en œuvre coopérative. Les effectivités – présence militaire, administration de facto – sont subordonnées au titre légal. La CIJ l'a martelé : « La possession effective ne saurait prévaloir sur un titre fondé en traité. »

Le mémorandum de 2000 et les limites de l'ASEAN

En 2000, conscients de segments non délimités, Cambodge et Thaïlande signèrent un mémorandum d'entente pour un arpentage conjoint basé sur les traités et cartes historiques.

Objectif : gérer techniquement, éviter l'escalade, non rouvrir les droits. Hélas, les incidents récents – échanges de tirs en 2011, patrouilles tendues aujourd'hui – rappellent les limites. Pour l'ASEAN, championne de la non-ingérence et de la diplomatie feutrée, ce cadre légal est un pilier. Mais le consensus patine quand la souveraineté chauffe.

Vers une adhésion ou une dérive ?

À Phnom Penh, on sent la frustration : le droit est limpide, étayé par un siècle de traités, de cartes et d'arrêts judiciaires. Pourtant, des voix thaïlandaises, relayées par des nationalistes, prônent une « révision » au nom de l'histoire ou du contrôle terrain. Erreur fatale. Les frontières stabilisent ; les réinterpréter perpétuellement sème le chaos régional.

Le droit international aux frontières ? Oui, il compte – mais seulement si les États le respectent comme un engagement contraignant, non comme un outil malléable face à la pression populaire ou stratégique. Le cas Ta Moan-Ta Krabey en est la preuve vivante : adhésion ou dérive ?

Pour des raisons de clarté, le texte original a été réduit

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