Cambodge-Thaïlande : un an après, une frontière toujours fermée, une économie qui trinque
- La Rédaction

- il y a 3 jours
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Un an après l'escalade armée du 24 juillet 2025, le cessez-le-feu de décembre a fait taire les armes mais pas les griefs. Entre postes-frontières toujours clos, dialogue bloqué sur la méthode et retour forcé de près de 900 000 travailleurs migrants, le Cambodge encaisse le prix économique et social d'un contentieux territorial vieux de plus d'un siècle — sans qu'aucune des deux capitales ne semble prête à céder la première.

Douze morts côté cambodgien, le 24 juillet 2025, sous les frappes de chasseurs F-16 thaïlandais, en représailles à un assaut mené près de deux temples disputés depuis des décennies. Le scénario n'était pas neuf. Preah Vihear, inscrit au patrimoine mondial en 2008 malgré la fureur de l'opinion thaïlandaise, avait déjà provoqué cinq ans d'escarmouches, jusqu'à ce que la Cour internationale de justice tranche, en 2013, en faveur de Phnom Penh. Douze ans plus tard, le litige avait simplement changé d'adresse, de Chong Bok au Triangle d'émeraude, le long d'une frontière de 800 kilomètres héritée des accords franco-siamois de 1907 et toujours, par endroits, sans bornage définitif.
Une ligne dure, des deux côtés de la frontière
À Bangkok, la crise a coïncidé avec un bouleversement politique intérieur : le pays a changé de gouvernement en pleine escalade, et Anutin Charnvirakul, arrivé au pouvoir par un compromis de coalition en septembre puis confirmé dans les urnes en février, a construit sa légitimité sur la fermeté frontalière — mur annoncé, postes fermés, conditions préalables à toute discussion. Vu de Phnom Penh, cela ressemble à de l'entêtement pur et simple. Vu de Bangkok, c'est une opinion publique traumatisée par les combats et un establishment militaire qui entend ne rien concéder tant que le dossier des zones contestées n'aura pas été réglé à son avantage.
Une trêve, mais pas de dialogue
Le cessez-le-feu du 27 décembre a arrêté les tirs. Il n'a rien réglé d'autre. Les postes-frontières restent fermés sur presque tout le tracé, et le 15 juillet, à Choam-Sangam, les délégations militaires des deux pays se sont retrouvées pour une réunion informelle sans avancée notable : le brigadier-général cambodgien Nith Narong y a de nouveau réclamé l'arrêt des travaux unilatéraux thaïlandais — digues, barbelés, défrichements près des bornes 14 et 22, dans la province d'Oddar Meanchey. La Commission mixte des frontières bute sur une question de méthode : Bangkok veut tout mettre sur la table en même temps, Phnom Penh préférerait avancer zone par zone. Le protocole d'accord de 2001, sur lequel le Cambodge fonde sa demande de négociations, attend toujours une décision politique thaïlandaise qui ne vient pas. À la marge de ce dialogue de sourds s'est invité un autre dossier : les « scam centers » de la zone frontalière, où des dizaines de milliers de personnes, souvent recrutées de force, alimentent une industrie mondiale de l'arnaque en ligne. En mars, la Royal Thai Army a organisé, à O'Smach, côté cambodgien, une visite de presse dans l'un de ces complexes désertés ; les journalistes de l'AFP y ont vu des ordinateurs brisés et de faux uniformes de police, laissés dans la précipitation du départ. Washington a sanctionné le magnat sino-cambodgien à la tête du réseau ; Bangkok a saisi près de 270 millions d'euros d'actifs liés à ces plateformes. Chacun des deux camps s'en sert pour justifier sa position sur la fermeture de la frontière.
900 000 travailleurs rentrés, et des campagnes qui s'endettent
C'est là que la crise cesse d'être seulement militaire ou diplomatique. La croissance cambodgienne est retombée à 5,2 % en 2025, contre 6 % l'année précédente, selon la Banque asiatique de développement, qui pointe directement la fermeture de la frontière et l'incertitude commerciale américaine. Le compte courant, excédentaire en 2024, est passé dans le rouge. Le vrai choc, pourtant, se lit ailleurs : les transferts d'argent des travailleurs migrants sont tombés de 6 % à 4 % du PIB en un an, une chute de 37 % en valeur absolue, tandis que près de 900 000 Cambodgiens devaient retraverser la frontière depuis la Thaïlande en quelques mois — un retour brutal, non préparé, que les statistiques macroéconomiques peinent à traduire.
Dans les campagnes, cet argent finançait les microcrédits, la scolarité des enfants, les frais de santé. Une évaluation des Nations unies, publiée en avril, a mis en garde contre une vague d'endettement des ménages et de perte de terres, susceptible d'effacer plusieurs années de recul de la pauvreté rurale. C'est le volet de cette crise dont on parle le moins, parce qu'il ne se photographie pas comme une frappe aérienne et se mesure en dettes de ménages plutôt qu'en victimes.
Ce qui pourrait, malgré tout, faire bouger les lignes
La pression viendra sans doute d'abord des entreprises thaïlandaises elles-mêmes, privées d'une main-d'œuvre cambodgienne dont elles ont besoin — un problème qu'Anutin Charnvirakul devra bien finir par résoudre, quoi qu'il en ait promis pendant sa campagne. La Banque asiatique de développement mise sur un rebond en 2027, porté par le textile et les manufactures, à condition que la frontière rouvre au moins partiellement. Côté diplomatique, l'internationalisation du dossier donne à Phnom Penh un levier qu'il n'avait pas l'an dernier : la Francophonie a adopté en juillet une résolution appelant au respect de la souveraineté cambodgienne, même si Bangkok reste réticente à toute médiation extérieure. Pour l'instant, rien n'annonce une reprise des combats ; les deux armées continuent au moins de se parler, ne serait-ce que pour se répéter les mêmes griefs. Un an après les premiers tirs, ce que la frontière a coupé ne se limite pas à deux territoires disputés : elle a interrompu un flux de travailleurs, de remises et de confiance, et rien, dans les postes-frontières encore clos, ne dit quand il reprendra.







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