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Cambodge : Nitikar Nith, bâtir un secteur juridique plus inclusif et compétitif à l'international

Senior Associate chez Tilleke & Gibbins Cambodia, arbitre et médiatrice certifiée, et vice-présidente de l'Association Franco-Cambodgienne des Avocats et Juistes (AFCAJ), Nitikar Nith revient sur son parcours d'avocate cambodgienne, l'essor des femmes dans la profession juridique, l'importance de l'éducation juridique, et son message aux jeunes professionnelles cambodgiennes. Entretien initialement publié dans Cambodia Leadership Review — Khmer Women Voices 2026.

Nitikar Nith  |  Senior Associate, Tilleke & Gibbins Cambodia
Nitikar Nith  |  Senior Associate, Tilleke & Gibbins Cambodia

Nitikar Nith a bâti une carrière juridique remarquable à la croisée du droit cambodgien et du droit des affaires international. Senior Associate chez Tilleke & Gibbins Cambodia, cabinet classé par Legal 500 Asia Pacific, arbitre et médiatrice certifiée, et vice-présidente de l'Association Franco-Cambodgienne des Avocats et Juristes (AFCAJ), elle conjugue exercice privé du droit, enseignement, mentorat et plaidoyer pour la nouvelle génération de professionnels.

Au-delà de son conseil aux entreprises locales et internationales en droit des sociétés, droit commercial, droit du travail, propriété intellectuelle et règlement des différends, Nitikar s'investit pleinement dans le renforcement de la profession juridique cambodgienne, à travers l'enseignement, les associations professionnelles et des initiatives communautaires.

Sa démarche traduit une conviction : l'éducation, l'accès aux opportunités et de solides réseaux professionnels sont essentiels pour bâtir un secteur juridique plus inclusif et compétitif à l'international.

L'évolution du rôle des femmes dans la profession juridique cambodgienne

CLR : En tant que jeune professionnelle du droit cambodgienne travaillant avec des entreprises locales et internationales, comment avez-vous vu évoluer les opportunités pour les femmes dans le secteur juridique cambodgien ces dernières années ?

Lorsque j'ai été admise au Barreau en 2018, le paysage juridique cambodgien restait encore assez traditionnel — en particulier dans le contentieux et le règlement des différends, où les femmes étaient sous-représentées. Aujourd'hui, je constate un véritable changement. De plus en plus de femmes poursuivent des études juridiques avancées, rejoignent le Barreau et accèdent à des postes de direction. Cette progression est réelle, et elle s'accélère.

Chez Tilleke & Gibbins, j'exerce en droit des sociétés et droit commercial ; chez Nith & Associate, j'ai construit le pôle règlement des différends et contentieux. La profession devient plus ouverte à ce que des femmes dirigent dans des domaines autrefois considérés comme masculins. Ma reconnaissance en tant que « Leading Associate » par Legal 500 Asia Pacific 2025 ne reflète pas seulement une étape personnelle, mais une évolution plus large du secteur. Cela me donne de l'espoir.

Les plateformes internationales ont amplifié cette dynamique. En 2019, l'Ambassade de France m'a désignée pour représenter le Cambodge, aux côtés d'autres femmes cambodgiennes inspirantes, au Women Forum Asia à Singapour — un moment de fierté qui a montré que les professionnelles cambodgiennes avaient toute leur place sur la scène régionale. En tant que vice-présidente de l'AFCAJ, je vois une cohorte croissante de jeunes Cambodgiennes entrer dans la profession juridique et construire des réseaux qui pérenniseront cette progression.

À travers mon engagement au sein de l'AmCham Women Steering Committee — en collaboration avec les Nations Unies et d'autres chambres de commerce sur des initiatives de diversité — j'ai vu la conversation dépasser la simple célébration de réussites individuelles. Nous construisons désormais des systèmes qui ouvriront des portes à la génération suivante.

Plus récemment, j'ai participé à la Conférence mondiale des femmes juristes de l'IBA à Lisbonne. Entendre des femmes dirigeantes chevronnées partager leurs défis, leurs percées et leur persévérance a renforcé ma conviction dans le pouvoir du leadership féminin. Si elles y sont parvenues, nous le pouvons aussi. Je suis profondément optimiste quant à l'avenir du Cambodge.

Éducation juridique et sensibilisation du public

CLR : L'éducation juridique et la compréhension des réglementations deviennent de plus en plus importantes à mesure que l'environnement des affaires cambodgien continue de se développer. Quelle importance revêt l'amélioration de l'éducation et de la sensibilisation juridiques auprès du grand public cambodgien, en particulier pour les jeunes femmes qui entament une carrière professionnelle ou entrepreneuriale ?

L'éducation juridique est fondamentale pour le développement du Cambodge. En tant que chargée de cours à temps partiel à la Royal University of Law and Economics, je constate directement comment une solide formation juridique permet aux jeunes professionnels — en particulier aux femmes — de s'engager pleinement dans notre environnement des affaires en pleine croissance.

Le Cambodge dispose de peu de programmes de formation reconnus internationalement pour les jeunes professionnels et les étudiants, et les frais d'inscription à ceux qui existent restent souvent hors de portée. Cela rend les efforts d'éducation juridique domestique d'autant plus essentiels.

À travers Sala Traju, une association juridique cambodgienne que je contribue à diriger, nous mobilisons des professionnels pour renforcer le secteur — en organisant des formations, des stages pour étudiants, des événements, et en collaborant avec des organisations publiques et privées afin d'améliorer la connaissance juridique à travers le Cambodge.

Pour les jeunes femmes, la littératie juridique ouvre des portes. Comprendre les contrats, les réglementations et le règlement des différends leur permet d'entrer dans la vie professionnelle à armes égales.

J'organise des forums, des journées carrières et des programmes de mentorat pour des étudiants défavorisés, y compris ceux inscrits dans des filières bilingues francophones.

En tant que vice-présidente de Komar Chey, une association humanitaire française, j'aide des élèves ruraux de la province de Banteay Meanchey à apprendre le français et à accéder à l'enseignement supérieur. L'éducation ne devrait jamais être limitée par la géographie ou les moyens économiques.

Accompagner la croissance des entreprises au Cambodge

CLR : Vous travaillez étroitement avec des entreprises qui naviguent l'entrée sur le marché, la constitution de sociétés et les exigences réglementaires au Cambodge. Quels sont, selon vous, les domaines juridiques ou réglementaires que les entreprises devraient mieux comprendre lorsqu'elles opèrent dans le Royaume ?

J'accompagne des clients locaux et internationaux sur l'entrée sur le marché, la constitution de sociétés, les licences, les transactions commerciales, le droit du travail, l'énergie, l'immobilier et la propriété intellectuelle. Cette expérience me permet de mettre en avant plusieurs domaines clés :

Réglementation et licences : le cadre cambodgien exige un engagement intensif auprès de multiples agences, et les exigences varient considérablement selon les secteurs — énergie, industrie manufacturière, éducation, pharmaceutique. Je coordonne régulièrement avec les organismes de régulation et les ministères sur les questions de conformité et d'entrée sur le marché.

Propriété intellectuelle : la protection de la PI représente à la fois un risque important et une opportunité. Les entreprises devraient investir tôt — et non de manière réactive — dans l'application des droits de marque et les stratégies anti-contrefaçon.

Droit du travail : les procédures de licenciement, le calcul des indemnités et les droits des salariés exigent une planification minutieuse, en particulier pour les entreprises en restructuration ou en sortie de marché.

Règlement des différends : le Centre National d'Arbitrage Commercial du Cambodge (NCAC) prend une importance croissante. La familiarité avec le contentieux, l'arbitrage et la médiation devient de plus en plus essentielle.

Bâtir la confiance de la prochaine génération

CLR : De nombreux jeunes professionnels trouvent la profession juridique très compétitive et exigeante. Quel conseil donneriez-vous aux jeunes Cambodgiennes qui souhaiteraient se tourner vers le droit, le conseil aux entreprises ou les métiers de la réglementation ?

D'abord, engagez-vous dans des dossiers exigeants avant même de vous sentir prêtes. Certaines de mes expériences les plus formatrices sont venues de la gestion de contentieux complexes très tôt dans ma carrière. Lors de ma première comparution devant la Cour suprême, j'étais nerveuse mais déterminée — et j'ai reçu des félicitations pour ma défense dans cette toute première affaire à ce niveau. Ce moment reste l'une de mes plus grandes fiertés.

Ensuite, n'arrêtez jamais d'apprendre. J'ai poursuivi mon master en France grâce à une bourse d'excellence Eiffel, et je continue à me former à travers des programmes professionnels, dont l'IPBA, l'International Bar Association, le Lex Mundi Institute, et récemment ma certification de médiatrice et arbitre auprès du NCAC. Au Cambodge, il faut être proactive quant à sa propre progression.

Troisièmement, cultivez les relations. Les relations professionnelles, patiemment entretenues, ouvrent des portes que l'on ne peut anticiper. Participer à des associations professionnelles ou des chambres de commerce aide à construire son réseau et ses relations professionnelles.

Quatrièmement, transmettez. Le mentorat de collègues juniors et l'enseignement du droit aux étudiants renforcent la profession et construisent votre propre leadership. Voir un étudiant ou une mentorée gagner en confiance dans sa carrière me rappelle que leadership et générosité sont indissociables.

Enfin, l'excellence professionnelle n'exige pas de sacrifier tout le reste. En tant que mère, j'ai montré qu'il est possible de réussir professionnellement sans sacrifier sa vie personnelle.

J'ai obtenu mon classement Legal 500 et ma reconnaissance professionnelle tout en vivant les débuts de la maternité. Le chemin est exigeant, mais tout à fait possible.

Par-dessus tout, soyez audacieuses et confiantes. Croyez en vous-mêmes et ne laissez jamais la société ou la pression des pairs définir qui vous êtes. Croyez en l'éducation et le travail acharné — cela finit toujours par payer.

L'avenir du paysage professionnel cambodgien

CLR : Alors que l'économie cambodgienne devient de plus en plus connectée aux marchés régionaux et internationaux, quelles opportunités voyez-vous émerger pour la prochaine génération de professionnels du droit et des affaires cambodgiens ?

Je vois d'immenses opportunités s'ouvrir pour les professionnels du droit cambodgiens. D'abord, la demande croît pour des professionnels capables de faire le pont entre juridictions et langues.

Mes compétences trilingues en khmer, en anglais et en français — ainsi que mon expérience de coordination entre clients multinationaux et autorités cambodgiennes — ont été centrales dans ma carrière. La prochaine génération, qui combinera connaissance locale et formation internationale, sera exceptionnellement bien positionnée.

Ensuite, des secteurs émergents — énergies renouvelables, développement durable, entreprises vertes — créent de nouveaux domaines de pratique. L'expertise en conformité ESG et en cadres d'investissement vert sera très recherchée.

Troisièmement, les modes alternatifs de règlement des différends connaissent une croissance rapide. Le NCAC a récemment lancé son premier programme de formation de médiateurs, et les professionnels de ce domaine contribueront à renforcer la confiance des entreprises et l'État de droit.

Quatrièmement, l'intégration régionale crée des opportunités transfrontalières. À travers l'AFCAJ, France Alumni Cambodge et la Chambre de Commerce Franco-Cambodgienne, j'ai vu des professionnels cambodgiens se connecter à leurs pairs à travers les juridictions et créer des opportunités mutuelles.

Cinquièmement, la prochaine génération doit se préparer à la transformation technologique, en particulier l'intelligence artificielle et, à terme, l'informatique quantique.

Au Cambodge, nous n'avons pas encore autant discuté de l'utilisation de l'IA dans le paysage professionnel que d'autres marchés. Cependant, dans le cadre de la mondialisation, c'est une réalité à laquelle nous ne pouvons échapper. Les juristes qui adopteront les outils d'IA pour la recherche, la revue de documents et la gestion de la pratique auront un avantage significatif.

J'encourage les jeunes professionnels à rester curieux vis-à-vis de ces technologies et à les intégrer à leur travail.

Enfin, je suis optimiste. Les jeunes professionnels cambodgiens sont bien formés, connectés à l'international et motivés.

Avec le bon mentorat et les bons réseaux, ils porteront notre pratique juridique aux standards internationaux — tout en restant fidèles à cet engagement envers la communauté qui nous définit.

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