Cambodge & Photographie : Artcation, saison 1, dans le viseur de Sovan Philong

Regagnant Phnom Penh après avoir passé quelques jours en résidence d’artiste à Chhlong, dans la province de Kratie, Sovan Philong dévoile, au fil d’un entretien, quelques facettes de l’un des photographes les plus en vue du Cambodge.

Sovan Philong
Sovan Philong. Photographie fournie

Parcours

Ayant suivi des études en technologies de l’information, l’artiste phnompenhois s’est dans un premier temps occupé du département vidéo d’une association. Il effectue alors une rencontre déterminante en la personne de Mak Remissa. Alors âgé de 20 ans, Sovan Philong reçoit les conseils avisés de son aîné, qui l’encourage à développer son talent. Deux ans plus tard, en 2008, il dévoile ses premiers travaux à Christian Caujolle, directeur artistique du festival Photo Phnom Penh. Ce dernier discerne immédiatement le potentiel du jeune artiste, qui devient très vite un acteur majeur de la photographie cambodgienne.

Publications

Publié par des magazines prestigieux tels que Le Monde et L’Express, ancien photographe du Phnom Penh Post, tuteur d’ateliers et commissaire d’expositions, Sovan Philong a surtout atteint une renommée internationale avec sa série « In The City by Night ». Arpentant, la nuit, les rues de Phnom Penh et de Siem Reap au guidon de sa moto, l’artiste, éclairant les scènes à la lueur de son phare, a su créer des œuvres qualifiées de « réalisme magique » ou de « fantastique social ».

Résidence au Relais de Chhlong

Invité par la fondation Anicca dans le cadre du projet Artcation, Sovan Philong a accompagné l’artiste Baty Morokot et trouvé de nouveaux thèmes d’inspiration.

Résidence à Chhlong
Résidence à Chhlong. Phorographie Baty Morokot

CM : Comment s’est déroulée votre résidence ?

Bien ! J’étais l’assistant de Baty Morokot, qui était l’artiste principale de cette session Artcation au Relais de Chhlong. J’ai aussi travaillé sur un projet photo consacré aux personnes vivant le long du Mékong.

CM : Pouvez-vous décrire le Relais de Chhlong, où vous avez séjourné, et la province de Kratie ?

Cela fait maintenant quelques années que je connais ce bâtiment colonial, qui est devenu un hôtel après une rénovation remarquable. La démarche adoptée par l’architecte est intéressante, car la forme originale de la bâtisse a été conservée.

« Lorsque vous vous rendez à Kratie, le plus souvent pour voir les dauphins, vous ne devez pas manquer cet endroit. Il suffit simplement de dire au chauffeur que vous voulez voir « l’hôtel français », puisque tel est le nom local qui lui est donné »

Il ne se trompera pas, tout le monde connaît ! La partie la plus ancienne du bâtiment n’a pas l’air réelle : elle ressemble à un tableau, à une fiction. Vous sentez que le lieu est plein de souvenirs du passé, vous pouvez rêver, inventer une histoire, et même plus d’une !

Atelier « Comfort zone by the river »
Atelier « Comfort zone by the river »

CM : Qu’est-ce que cette résidence vous a apporté dans votre démarche artistique ?

Dans cette résidence, Morokot et moi devions clairement nous sentir libres de nous exprimer autant que nous le voulions et le pouvions, ce qui est une condition fondamentale. Nous n’étions pas tenus de faire des choses qui ne nous inspiraient pas. Il est très important que les artistes puissent travailler en toute liberté sur leurs propres projets. Après notre arrivée, il nous a fallu un peu de temps pour visiter, pour pouvoir éveiller nos sentiments, nous approprier les lieux, commencer à réfléchir au potentiel qu’il représente afin de le lier à nos idées et désirs artistiques. Une fois cela fait, Morokot a commencé à peindre et moi-même ai pu débuter mes projets photographiques.

Atelier « Comfort zone by the river »
Atelier « Comfort zone by the river »

CM : Pouvez-vous nous décrire le projet artistique sur lequel vous travaillez actuellement ?

Je ne suis resté que quelques jours et je ne suis pas capable de travailler rapidement sur un projet. Mais n’allez pas croire que je n’ai fait que profiter du vent frais du Mékong ! J’ai exploré les rives de la rivière, les gens qui y passent ou s’y arrêtent pour contempler le paysage. Ce sont ces personnes que j’ai commencé à photographier. J’ai aussi entamé une nouvelle série d’autoportraits, dans lesquels j’ai avec moi la vieille couverture rouge avec laquelle je voyage depuis presque 20 ans. Comme je ne suis resté à Chhlong que quelques jours, je me suis promis d’y revenir afin de terminer ces nouveaux projets.

CM : Parlons de votre carrière : quand avez-vous commencé la photographie ? Comment avez-vous appris ?

J’ai commencé à faire de la photographie en 2006 en suivant un petit cours donné par Mak Remisa. J’ai ensuite obtenu un important soutien de la part de l’ambassade de France, qui m’a permis de partir étudier la photo pendant un an à Paris. J’ai aussi beaucoup appris par moi-même lorsque je travaillais en tant que photojournaliste, en particulier au Phnom Penh Post. Et je dois dire que d’une certaine manière, j’apprends à chaque fois que je commence un nouveau projet, à chaque fois que j’expérimente quelque chose de nouveau.

Sovan Philong. Photographie fournie
Sovan Philong. Photographie fournie

CM : Quelles sont vos principales inspirations, motivations et influences ?

Durant mon année d’études en France, et lorsque je suis retourné en Europe, j’ai eu la chance de visiter un grand nombre de musées et de galeries, d’assister à des festivals et de voir des expositions. Et il est, je trouve, vraiment très important de contempler les originaux, tant pour les peintures que pour les photographies.

« De voir la taille réelle, la texture et la dimension physique, car les œuvres d’art sont aussi des objets. Je me souviens avoir vu des tirages au platine-palladium, par exemple, qui m’ont fasciné »

J’ai été impressionné par Matisse et Picasso, notamment. Concernant la photographie, j’ai lu beaucoup de livres et découvert ou approfondi ma connaissance d’artistes tels que Cartier-Bresson bien sûr, mais aussi Robert Franck, Kertèsz, Giacomelli et Alvarez Bravo. Plus contemporains, Bernard Faucon, Michael Ackerman, je pourrais en citer beaucoup… J’aime les œuvres de ces artistes parfois très différents les uns des autres, mais je ne sais pas si elles m’influencent, je dirais plutôt qu’elles me nourrissent. J’aime particulièrement les artistes qui parviennent à rester mystérieux et qui procurent une forte émotion.

CM : Comment décririez-vous votre propre style ?

10 ans après avoir débuté les ateliers de photographie, j’ai entamé la série « In the City by Night » où le phare de ma moto éclairait mes déplacements dans la ville. Au milieu de l’obscurité apparaissaient soudain des gens, des situations fugaces. Je m’arrêtais pour discuter avec eux et, quand je le pouvais, effectuais leur portrait, parfois seuls, parfois en groupe ou en famille, en train de travailler, de se reposer… Mais les photos étaient toujours prises grâce au seul éclairage du phare. En plus de cette série, je travaille également sur une autre où les personnes dont je fais le portrait sont éclairées avec l’écran de mon ordinateur portable. Ce sont surtout des gens que je rencontre dans la rue et la série se nomme « Computer Light Portraits ». Donc, jusqu’à présent, j’expérimente et travaille avec différents types de lumières pour mes projets.

Portraits d'enfants par Sovan Philong
Portraits d'enfants par Sovan Philong

CM : Êtes-vous un artiste à temps plein, ou êtes-vous impliqué dans un autre travail ou projet professionnel ?

Lorsque je suis rentré de France en 2013, j’ai arrêté mon travail de photojournaliste à temps plein, que j’effectuais pour différents médias cambodgiens et étrangers. Je suis maintenant un artiste indépendant à plein temps. À côté de cela j’enseigne la photographie, notamment au Studio Images, à l’Institut Français du Cambodge de Phnom Penh. Je donne également différents ateliers photo auprès des jeunes qui s’intéressent à cette pratique. Chaque année depuis 2008, j’ai aussi participé à l’organisation du festival Photo Phnom Penh, qui est l’un des principaux festivals photo du pays.

CM : Comment envisagez-vous 2021 ? Quels sont vos projets pour cette année ?

Cette année, je participerai à quelques expositions collectives et continuerai également à animer les ateliers photo. Je passerai aussi du temps dans les petites maisons en bois de Koh Dach, l’île de la Soie, où réside ma famille. Enfin, mon rêve, qui est sur le point d’aboutir, est de terminer enfin la série « In the City by Night », près de 10 ans après l’avoir commencée ! J’aimerais aussi en tirer un livre. Je croise les doigts pour que cela se réalise. Plus globalement, en ce qui concerne 2021, je ne pense pas seulement à moi, mais aussi bien sûr aux autres.

Nous avons vécu depuis un an des moments difficiles, l’apparition et la propagation de ce virus ont mis nos vies en suspens. Mais cela ne doit pas nous faire dévier de nos buts. Nous devons continuer. Chaque partie de ce monde est différente, mais nous avons tous les mêmes espoirs. La seule chose que je peux faire est de souhaiter à chacun d’être fort et de rester en sécurité. Et quand tout cela sera fini, nous pourrons partager à nouveau, encore plus qu’avant.

Tous mes travaux personnels sont sur mon site : www.sovanphilong.com. Depuis quelques années, je travaille avec une galerie parisienne, « Lee Galerie » (https://www.galerielee.com/sovan-philong), où je suis représenté, de même qu’à la galerie Batia Sarem à Siem Reap.

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