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Cambodge & Nature : Sur les eaux du Sékong, les cormorans reprennent leurs quartiers

Chaque année, entre le retrait des eaux basses et la montée de la mousson, les bancs de sable qui hérissent le confluent du Mékong, du Sékong, du Sésan et du Sré Pok se couvrent d'une population noire et compacte : les cormorans. Début juillet, une nouvelle série d'images publiée par le centre de documentation de Stung Treng, consacrée à la migration saisonnière de ces oiseaux dans le district de Borei O'Svay Sen Chey, est venue rappeler l'importance discrète mais capitale de ce site Ramsar pour l'avifaune du Mékong.

Une colonie de cormorans se rassemble sur un arbre mort émergeant des eaux, au confluent de Stung Treng
Une colonie de cormorans se rassemble sur un arbre mort émergeant des eaux, au confluent de Stung Treng

Un carrefour de rivières classé Ramsar

Le site Ramsar de Stung Treng s'étend précisément à l'endroit où le Mékong reçoit les eaux du Sékong, lui-même grossi du Sésan et du Sré Pok. Cette confluence façonne un paysage singulier de chenaux rocheux, de tourbillons, de fosses profondes et de forêts inondées, entrecoupé d'îles et de bancs de sable qui n'émergent qu'à la décrue.

Par sa superficie, ce système fluvial n'est surpassé au Cambodge que par la réserve de biosphère du Tonlé Sap. Le plan de gestion du site pour la période 2015-2019 y recense pas moins de 207 espèces de poissons, 231 espèces d'oiseaux, 42 espèces de reptiles et plusieurs espèces de mammifères, faisant de ce tronçon du Mékong l'un des écosystèmes d'eau douce les plus riches de la péninsule indochinoise.

Le cormoran indien, sentinelle discrète des bancs de sable

Parmi les habitués des lieux figure le cormoran indien (Phalacrocorax fuscicollis), reconnaissable à son œil bleu-vert, sa petite tête au front fuyant et son long bec étroit recourbé à l'extrémité. Plus svelte que le grand cormoran et légèrement plus grand que le cormoran nain auquel on le confond parfois, il se déplace en groupes compacts, plongeant en série pour chasser en bancs organisés avant de venir sécher ses ailes déployées sur un rocher ou une branche morte. L'espèce, largement répandue du sous-continent indien jusqu'en Thaïlande et au Cambodge, trouve dans les bancs de sable et les eaux calmes du confluent des conditions de pêche et de repos particulièrement favorables.

Une biodiversité sous surveillance

Les cormorans ne sont pas les seuls à profiter de ce garde-manger fluvial. Le site abrite également des vautours, des aigrettes, le pygargue à tête grise, la sterne de rivière, le paon spicifère et l'anhinga, autant d'espèces qui font des bancs de sable du Mékong, du Sésan et du Sré Pok des zones de nidification d'une importance régionale. Des suivis menés sur le Sésan, en aval du barrage hydroélectrique de Yali Falls, ont toutefois montré la vulnérabilité de ces oiseaux nicheurs face aux lâchers d'eau soudains pendant la saison de reproduction, qui s'étend de février à mai : une variation brutale du débit suffit à submerger nids et couvées installés à même le sable.

cormorans installés sur des branchages échoués de part et d'autre du chenal, à l'approche de la saison sèche
Cormorans installés sur des branchages échoués de part et d'autre du chenal, à l'approche de la saison sèche

La mousson, une bascule saisonnière

La physionomie du site change radicalement avec les saisons. Dès mai et juin, l'arrivée de la mousson fait remonter le niveau des eaux, qui culmine généralement entre juillet et septembre, engloutissant peu à peu les bancs de sable exploités par les oiseaux pendant la saison sèche. Cette bascule hydrologique, qui rythme aussi la reproduction de dizaines d'espèces de poissons remontant vers le Tonlé Sap, explique pourquoi les observations de cormorans se concentrent sur une fenêtre précise de l'année, avant que la crue ne redistribue les cartes du territoire.

Envol massif d'oiseaux d'eau migrateurs au-dessus du site Ramsar, une image caractéristique de la bascule saisonnière du confluent
Envol massif d'oiseaux d'eau migrateurs au-dessus du site Ramsar, une image caractéristique de la bascule saisonnière du confluent

Stung Treng, laboratoire de conservation communautaire

Face à la pression de la pêche illégale — usage d'explosifs, de la pêche électrique, de poisons et de filets à petites mailles —, les autorités provinciales et les communautés locales ont resserré la surveillance du site ces dernières années. Une fermeture saisonnière de la pêche a notamment été instaurée en 2019, appuyée par un programme financé par l'UICN et Pays-Bas, avec la mise en place de postes de garde près des fosses profondes les plus exposées au braconnage.

Le district de Borei O'Svay Sen Chey s'est par ailleurs engagé dans une démarche d'écotourisme communautaire, dont relève précisément le centre de documentation à l'origine des dernières images de cormorans : une manière, pour les habitants de la région, de transformer l'observation de la faune en ressource économique et en outil de sensibilisation.

Pourquoi ce site compte

Au-delà de son intérêt ornithologique, le site Ramsar de Stung Treng joue un rôle de premier plan dans l'équilibre du bassin du Mékong : zone de fraie pour une cinquantaine d'espèces de poissons à valeur économique, réservoir de biodiversité pour des espèces menacées et indicateur, à travers ses populations d'oiseaux d'eau, de la santé générale du fleuve.

Chaque nouvelle campagne d'images comme celle publiée début juillet contribue, à son échelle, à documenter un patrimoine naturel encore mal connu du grand public, à l'heure où le développement hydroélectrique et la pression halieutique continuent de peser sur l'ensemble du bassin.

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