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Cambodge & Nature : 2001, la dernière fois qu'un Khmer a tremblé devant un tigre

Dix ans après l'extinction officielle du tigre d’Indochine dans le Royaume, des tigres du Bengale en provenance d'Inde s'apprêtent à fouler les forêts des Cardamomes. Un pari ambitieux, salué par les uns, redouté par les autres — entre espoir écologique et zones d'ombre inquiétantes.

@Cambodge Mag

Sat Born s'en souvient comme si c'était hier. Ce matin-là, en 2001, en remontant le sentier forestier à travers les pentes boisées des Cardamomes pour y chercher du rotin, il avait soudain figé. Devant lui, à quelques mètres, une masse fauve et rayée occupait le chemin.

« Sa tête était grande comme ça », dit-il aujourd'hui, les mains écartées, les yeux encore écarquillés par la stupeur. « J'étais tétanisé. Je ne savais pas si le tigre s'approchait de moi. »

Cultivateur de bananes et de durions dans le village de Trapeang Chheu Trav, au sud-ouest du Cambodge, Sat Born fut l'un des derniers à croiser, vivant, le regard de ce fantôme rayé. Six ans plus tard, en 2007, un piège photographique actionnait son déclencheur pour la dernière fois. Le dernier tigre confirmé du Cambodge venait de passer devant l'objectif. Et de disparaître.

En 2016, le tigre (Panthera tigris) était officiellement déclaré éteint sur le sol cambodgien. Un constat douloureux pour un pays qui, dans les années 1990, abritait encore plusieurs centaines de tigres d'Indochine à l'état sauvage.

Décennies de braconnage intensif, trafic de parties animales vers les marchés noirs asiatiques, impuissance des autorités — la chronique d'une extinction annoncée. Aujourd'hui, la roue de l'histoire pourrait tourner. Des tigres du Bengale, en provenance d'Inde, s'apprêtent à être transférés dans les forêts protégées des montagnes des Cardamomes. Un projet nourri de symboles et de bonne volonté — mais aussi de questions sans réponses et d'inquiétudes qui méritent d'être entendues.

De l'accord diplomatique à la cage de réintroduction

Le projet ne date pas d'hier. Dès 2016, le gouvernement cambodgien adoptait un Plan national d'action pour le tigre, saluté par le WWF comme une étape majeure. En 2022, un accord bilatéral signé entre l'Inde et le Cambodge officialisait l'intention de New Delhi de faire don à Phnom Penh d'un groupe fondateur de tigres du Bengale. Une décision présentée comme un geste de coopération pour la conservation mondiale, l'Inde ayant réussi à plus que doubler sa population tigrine depuis le lancement du « Project Tiger » en 1973 — passant de quelque 1 800 individus à 3 682 selon le recensement de 2022.

Sur le terrain, un centre de réintroduction de seize kilomètres carrés a été construit dans le parc national de Kravanh — 926 000 hectares de forêts denses au cœur des Cardamomes —, équipé de technologies de suivi et d'enclos d'acclimatation.

Les détails du projet, en revanche, restent flous à bien des égards. Combien de tigres seront transférés  Jimmy Borah, directeur adjoint de l'ONG indienne Aaranyak et consultant pour le ministère cambodgien de l'Environnement, évoque « quatre à six individus, probablement quatre femelles et un ou deux mâles ». K. Ramesh, du Wildlife Institute of India, le scientifique supervisant le projet côté indien, parle lui d'onze animaux. Deux chiffres, deux visions, un même projet — le flou administratif qui entoure l'opération n'est pas de bon augure.

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Un tigre « exotique » dans une forêt khmère 

La première objection est d'ordre taxonomique. Les tigres qui peuplaient historiquement les forêts cambodgiennes appartenaient à la sous-espèce indochinoise (Panthera tigris corbetti), dont des populations relictuelles subsistent encore en Thaïlande et en Birmanie. Les animaux que l'Inde s'apprête à envoyer sont des tigres du Bengale (Panthera tigris tigris) — une sous-espèce adaptée à des écosystèmes très différents, des forêts sèches du Rajasthan aux mangroves des Sundarbans.

Cette question suscite un débat scientifique houleux. Une étude publiée en 2015 dans Science Advances concluait que tous les tigres du continent asiatique forment une seule et même sous-espèce, P. t. tigris — invalidant de fait la distinction entre tigre du Bengale et tigre d'Indochine.

À l'inverse, des recherches publiées en 2018 dans Current Biology maintiennent l'existence de six sous-espèces distinctes. Pour Sugoto Roy, co-président du Groupe de spécialistes des félins de l'UICN, la question est tranchée  le tigre d'Indochine ne constitue plus une sous-espèce reconnue, et tout tigre continental est donc biologiquement compatible pour une réintroduction au Cambodge. « C'est la même sous-espèce », tranche-t-il.

Les partisans du projet s'appuient sur cet argument pour aller de l'avant. Ses détracteurs, eux, rappellent que même si la parenté génétique est étroite, des millénaires d'adaptation à des milieux différents ont forgé des comportements, des préférences alimentaires et des capacités physiques propres à chaque population.

Proies insuffisantes  le talon d'Achille du projet

Pour K. Ullas Karanth, biologiste spécialiste des carnivores et figure mondiale de la recherche sur les tigres, la question-clé n'est pas génétique, elle est écologique  y a-t-il assez de proies dans les Cardamomes pour nourrir une population viable de grands félins  La réponse, selon lui, est préoccupante.

Un tigre adulte tue environ un animal de taille moyenne — cervidé ou bovidé — par semaine. Une femelle en période de reproduction en consomme davantage. Pour maintenir une population de proies stable, Karanth compare le système à un placement à intérêts composés  le stock de proies doit être environ dix fois supérieur aux prélèvements annuels.

En clair, pour soutenir un seul tigre tuant cinquante proies par an, il faut environ cinq cents grands herbivores disponibles dans son territoire. « Lâcher des tigres dans des forêts 'vides' ne fonctionne tout simplement pas », résume-t-il.

Or une étude publiée en 2020 dans la revue Conservation Science and Practice — co-rédigée par la Wildlife Alliance, l'ONG même qui porte le projet, et l'Institut norvégien de recherche sur la nature — estimait « le risque d'absence de proies suffisantes trop élevé pour que les décideurs approuvent une réintroduction ». Les chercheurs calculaient une probabilité inférieure à 25 % que la zone puisse soutenir 25 tigres adultes. Pour une population de cinq individus, la probabilité montait à 80 % — mais une population aussi restreinte s'expose rapidement à la consanguinité et à l'effondrement génétique.

Thomas Gray, du Programme Tigre Mondial du WWF et co-auteur de cette étude, nuance  les sangliers sauvages, abondants dans les Cardamomes, constitueraient l'essentiel du régime alimentaire des tigres réintroduits.

Des exemples d'Asie du Sud et même d'Extrême-Orient russe montrent que les tigres peuvent survivre avec un menu dominé par les suidés. « Le succès de la réintroduction dépendra largement de la densité de sangliers et de la capacité des tigres à s'adapter », dit-il. Karanth, lui, n'est pas convaincu  sans études rigoureuses confirmant des densités suffisantes au Cambodge, ce raisonnement reste spéculatif.

La mémoire du braconnage  une menace toujours vivace

La question la plus redoutable est peut-être celle-là  comment garantir que les tigres réintroduits n'auront pas le même destin que leurs prédécesseurs 

Dans les années qui suivirent l'effondrement du régime khmer rouge en 1979, le Cambodge replongé dans l'instabilité devint une plaque tournante du commerce illégal d'animaux sauvages. Les parts de tigres alimentaient les marchés noirs asiatiques — Chine en tête — pour la médecine traditionnelle et les produits de luxe. Braconniers armés, collets, fosses-pièges et même mines antipersonnel furent employés pour abattre les félins. « Il n'y avait aucune application de la loi », se souvient Sat Born.

En 2005, un tribunal cambodgien condamnait Yor Ngun, braconnier tristement célèbre, à sept ans d'emprisonnement pour avoir avoué le massacre de plus de 600 animaux depuis les années 1970, dont 19 tigres.

Le braconnage n'a pas disparu. En 2023, le léopard d'Indochine (Panthera pardus delacouri) était à son tour déclaré fonctionnellement éteint au Cambodge — signe alarmant de l'incapacité persistante à protéger les grands félins.

« Il est ironique que nous envoyions l'un des animaux les mieux protégés d'Inde — notre espèce emblématique — dans un pays qui figure parmi les pires en matière de protection de la faune, de braconnage et de trafic d'espèces », dénonce Nirmal Ghosh, administrateur de la Fondation Corbett, une ONG indienne de conservation.

« Si ça échoue, si quelques tigres meurent, il y aura un énorme retour de bâton en Inde. »

Les communautés rurales, grandes oubliées du processus

À quelques kilomètres du centre de réintroduction, dans les villages qui bordent les forêts des Cardamomes, une autre réalité se dessine. Des habitants interrogés par l'équipe de Mongabay disent n'avoir reçu aucune information sur l'arrivée imminente de tigres dans les forêts dont ils dépendent pour leur subsistance — collecte de plantes médicinales, chasse de subsistance, élevage aux abords de la jungle.

Cette absence de consultation soulève des questions éthiques et pratiques fondamentales. Un tigre affamé ne s'arrête pas aux frontières des zones protégées. Dans d'autres pays où la coexistence humain-tigre est une réalité quotidienne — Inde, Népal, Bangladesh —, les conflits avec l'élevage sont documentés et coûteux, parfois mortels.

Le gouvernement cambodgien a esquissé une réponse  compensation financière en cas de prédation sur le bétail, renforcement des patrouilles. Mais aucun cadre précis, aucun calendrier, aucune consultation communautaire structurée n'a été rendu public à ce jour.

Phan Channa, directeur adjoint de l'office gouvernemental supervisant les aires protégées, assure que la priorité immédiate est de reconstruire les populations de proies et de renforcer l'application des lois avant toute translocation — grâce à des opérations zéro-collet, des patrouilles intensifiées et d'éventuels programmes de restauration des herbivores. Mais il n'a pas précisé comment ces efforts s'articuleraient avec un calendrier qui prévoyait, jusqu'à récemment, un transfert de tigres dès la fin 2025.

Barrages, déforestation  un habitat sous pression

Les Cardamomes sont l'un des massifs forestiers les plus intacts d'Asie du Sud-Est. Mais cette intégrité est de plus en plus menacée. Cinq nouveaux barrages hydroélectriques sont en cours de construction dans ou à proximité de la zone de réintroduction envisagée, avec les routes d'accès, les chantiers et la fragmentation d'habitat qui les accompagnent. La déforestation, portée par l'agriculture commerciale et l'exploitation illégale du bois, ronge les marges du massif.

Pour une espèce dont chaque individu requiert un domaine vital de plusieurs centaines de kilomètres carrés, la question de la connectivité des habitats est cruciale. Des forêts morcelées par des routes et des retenues d'eau ne permettent pas les déplacements, les rencontres entre individus, la diversité génétique. Une population coupée du reste du monde vivant est une population condamnée, aussi bien dotée soit-elle au départ.

Et pourtant, l'espoir reste permis

Faut-il pour autant condamner le projet  Les conservationnistes les plus engagés rappellent que les réintroductions réussies existent, et qu'elles ont souvent débuté dans des conditions imparfaites. Le retour du loup en Europe occidentale, de l'aigle chauve aux États-Unis, du bison d'Europe en Pologne — autant d'exemples qui montrent qu'une volonté politique forte, doublée d'un engagement scientifique sérieux, peut inverser des extinctions locales.

L'argument économique n'est pas à négliger. Une étude de l'Institut du Tourisme du Cambodge (2025) estimait que le tourisme lié aux tigres dans les Cardamomes pourrait générer entre 5 et 7 millions de dollars par an d'ici une décennie, créer des milliers d'emplois locaux et contribuer jusqu'à 2 % du PIB touristique national. L'exemple indien — les réserves de Kanha ou de Bandhavgarh attirant des dizaines de milliers de visiteurs par an — illustre ce potentiel.

Certains membres du gouvernement affichent leur enthousiasme. Des équipes de surveillance ont déjà été déployées. Un système de suivi des mouvements est en place. Et le simple fait que le Cambodge ait engagé des ressources dans un centre de réintroduction aussi élaboré témoigne d'une conviction, au moins, que le projet peut fonctionner.

La condition du succès  ne pas brûler les étapes

Les experts les plus critiques ne sont pas nécessairement opposés à l'idée de voir des tigres revenir au Cambodge. Ils demandent que les conditions soient réunies avant d'agir — pas après. Reconstruire les populations de proies à travers des programmes sérieux de gestion de la faune. Éradiquer les collets de manière vérifiable et durable. Consulter et indemniser équitablement les communautés riveraines. Résoudre la question des barrages et de la fragmentation des habitats. Clarifier les ambiguïtés scientifiques sur les sous-espèces et l'adaptation comportementale.

« Le retour du tigre est une aspiration légitime et belle », résume l'un des scientifiques consultés, « mais un tigre lâché trop tôt dans une forêt vide et braconnée est un tigre condamné. Et un tigre qui meurt au Cambodge, c'est aussi un clou dans le cercueil de la réintroduction mondiale. »

Le message est clair  l'ambition ne doit pas prendre le pas sur la rigueur.

Sat Born, lui, dit qu'il aimerait revoir un tigre avant de mourir. Pas dans une cage. Dans le sous-bois, à l'aube, comme ce matin de 2001 où le monde lui était apparu, l'espace d'un instant, infiniment sauvage. Ce souhait-là, au moins, personne ne peut le lui reprocher.

REPÈRES

• 2001  dernière observation humaine documentée d'un tigre au Cambodge (Cardamomes)

• 2007  dernière détection par piège photographique

• 2016  extinction officielle du tigre au Cambodge + adoption du Plan national d'action tigre

• 2022  accord bilatéral Inde–Cambodge pour le transfert d'un groupe fondateur de tigres du Bengale

• 2023  le léopard d'Indochine déclaré fonctionnellement éteint au Cambodge

• 2025–2026  construction du centre de réintroduction (16 km²) dans le parc national de Kravanh  transfert prévu d'entre 4 et 11 individus.

Sources  Mongabay (Arathi Menon & Andy Ball, juin 2026), Conservation Science and Practice (2020), Wildlife Institute of India, Aaranyak, WWF Global Tiger Programme, UICN Red List, Science Advances (2015), Current Biology (2018), Institut du Tourisme du Cambodge (2025).

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