Cambodge : le gouvernement revoit à la baisse ses prévisions de croissance à 4,2 % pour 2026
- La Rédaction

- 11 mai
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Le Royaume du Cambodge, confronté à un cumul de chocs exogènes, a officiellement revu à la baisse sa trajectoire de croissance économique pour l'exercice en cours. Fixée à 5 % dans la loi de finances initiale pour 2026, la prévision de croissance du PIB a été ramenée à 4,2 % par le Premier ministre Hun Manet, dans le cadre du rapport sur le cadre budgétaire à moyen terme publié en avril dernier. Une révision qui illustre la fragilité persistante d'un modèle de développement encore exposé aux turbulences extérieures.

Trois chocs à l'origine du recalibrage
Le gouvernement cambodgien attribue ce recul à trois facteurs principaux, dont l'articulation dessine un tableau macroéconomique préoccupant.
La flambée des prix de l'énergie. Les tensions persistantes au Moyen-Orient ont provoqué une hausse sensible des cours mondiaux du pétrole et du gaz, pesant directement sur une économie cambodgienne qui demeure presque exclusivement importatrice d'énergie. L'inflation, estimée à 2,5 % en moyenne sur 2025, devrait s'accélérer à 2,8 % en 2026 selon la Banque asiatique de développement (BAD), sous l'effet de la montée des prix du carburant. Les secteurs du transport, du tourisme, de l'agriculture et du commerce de détail sont en première ligne.
Le conflit frontalier avec la Thaïlande. C'est sans doute le choc le plus structurant. Les affrontements armés de juillet 2025 — surnommés la « guerre des Cinq Jours » — et la fermeture consécutive des frontières ont disloqué les flux commerciaux et humains entre les deux pays. La fermeture du poste-frontière stratégique de Klong Luek–Poipet, hub logistique gérant un commerce transfrontalier évalué à environ 4,7 milliards de dollars par an, a paralysé les échanges. Les entreprises ont été contraintes de réacheminer leurs marchandises via le Vietnam et le Laos, faisant grimper les coûts de transport de 25 à 40 %. Plus grave encore sur le plan social : quelque 780 000 travailleurs migrants cambodgiens ont quitté précipitamment la Thaïlande, entraînant une chute brutale des envois de fonds, tombés de 6,0 % à 4,0 % du PIB entre 2024 et 2025.
La répression des escroqueries en ligne. Les opérations anti-arnaques, bien que nécessaires à la restauration de la réputation internationale du Cambodge, exercent dans l'immédiat une pression notable sur plusieurs secteurs : construction, immobilier, commerce de détail et consommation intérieure. Le gouvernement reconnaît lui-même que ces efforts, vertueux sur le moyen terme, créent des turbulences à court terme.
Un contexte macroéconomique sous tension
Au-delà de la révision gouvernementale, les principales institutions financières internationales affichent des projections encore plus prudentes. Le Fonds monétaire international (FMI), dans ses conclusions de l'Article IV publiées en novembre 2025, projette une croissance de seulement 4,0 % pour 2026, contre 4,8 % estimés pour 2025, soit un décrochage marqué par rapport aux 6,0 % enregistrés en 2024. La Banque mondiale table quant à elle sur 3,9 %, tandis que l'AMRO (bureau de recherche macroéconomique ASEAN+3) prévoit 4,3 %, dans un contexte de hausse des prix du pétrole et d'affaiblissement des recettes touristiques.
La BAD, pour sa part, retient un scénario à 4,5 %, en pariant sur une stabilisation précoce du conflit au Moyen-Orient. Même dans cette hypothèse optimiste, la croissance des services ne progresserait que de 2,3 % en 2026, contre 3,4 % l'année précédente.
Le secteur de l'immobilier, déjà affecté par une suroffre structurelle et une demande atone, continue de peser sur les bilans bancaires : le ratio de créances douteuses (NPL) demeurait supérieur à 8 % fin 2025. La dette publique extérieure, estimée à 14,0 milliards de dollars pour 2026 (environ 26,6 % du PIB), reste à des niveaux jugés soutenables, mais le déficit du compte courant devrait se creuser à 6,9 % du PIB — contre 3,5 % en 2025 — sous l'effet conjugué de la baisse des remises de fonds et de l'augmentation des importations de biens d'équipement.

Les piliers de résistance
Malgré ce tableau assombri, l'économie cambodgienne conserve plusieurs atouts.
Le secteur industriel demeure le moteur principal, porté par une diversification notable des exportations manufacturières. Les envois de pneumatiques, de pièces électroniques et de produits du bois ont enregistré des hausses à deux chiffres en 2025 (+15,2 % pour les manufactures hors textile). Les entrées d'investissements directs étrangers (IDE) ont progressé de 24 % sur les neuf premiers mois de 2025, atteignant 3,9 milliards de dollars, avec 93 % des flux industriels orientés vers des activités non traditionnelles — signe d'une montée en gamme progressive.
Les exportations agricoles, tirées par les noix de cajou et le riz, restent solides (+8,4 % en 2025), même si les filières du caoutchouc et du manioc connaissent un recul. Le secteur agricole devrait maintenir une croissance modeste de 0,9 % en 2026 et 2027.
Sur le plan de la politique fiscale, Phnom Penh entend maintenir une « neutralité budgétaire » afin de préserver la viabilité des finances publiques, tout en s'engageant à élargir l'assiette fiscale, à rétablir les taux d'imposition sur les produits pétroliers et à renforcer l'attractivité du pays par une application plus rigoureuse des mesures anti-fraude.
Perspectives à moyen terme : le rebond est attendu
Le gouvernement cambodgien n'entend pas se cantonner à un discours défensif. Les projections officielles tablent sur un rebond à 5 % en 2027, et une croissance annuelle moyenne de 5,5 % jusqu'en 2029 — en ligne avec l'ambition déclarée du Cambodge d'atteindre le statut de pays à revenu élevé d'ici 2050.
La BAD partage cet optimisme conditionnel, anticipant 5,0 % de croissance en 2027 à condition que les tensions régionales s'apaisent et que l'aéroport international de Phnom Penh, récemment inauguré, contribue à relancer le tourisme. Le nouvel terminal a en effet une capacité bien supérieure à l'ancien, et les autorités tablent sur une relance des arrivées internationales pour compenser la chute enregistrée en 2025 (–16,9 % de touristes, malgré une hausse de 41,5 % des visiteurs chinois).
Parmi les vecteurs de croissance identifiés pour l'avenir : la transition vers une économie numérique — avec 23 millions de portefeuilles électroniques actifs —, le développement des énergies renouvelables pour réduire la dépendance aux hydrocarbures importés, et la montée en valeur ajoutée de la filière manufacturière.
Un modèle de développement à l'épreuve
La révision à la baisse de la prévision cambodgienne illustre une réalité plus large : les économies émergentes d'Asie du Sud-Est, malgré leur dynamisme structurel, demeurent exposées à des chocs exogènes multiples et simultanés. La conjonction d'un conflit armé régional, d'une crise énergétique mondiale et de la normalisation d'un secteur illégal à fort impact macroéconomique constitue un stress-test inédit pour le modèle cambodgien.
Le FMI a d'ailleurs mis en garde : les risques restent orientés à la baisse, et les vulnérabilités du secteur financier — notamment la concentration des expositions immobilières dans les portefeuilles bancaires — méritent une attention soutenue. Les directeurs exécutifs du Fonds ont appelé Phnom Penh à articuler soutien temporaire aux ménages vulnérables et réformes structurelles de compétitivité, notamment en matière de formation professionnelle.
Pour l'heure, un taux de croissance de 4,2 % place le Cambodge au-dessus de la moyenne mondiale, et dans la fourchette haute des économies d'Asie du Sud-Est en ralentissement. Mais la trajectoire vers la haute valeur ajoutée, seule à même d'assurer la résilience à long terme, exige des réformes profondes — et un retour à la stabilité régionale.







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