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Cambodge & Histoire : L’Ambassade déchirée, les derniers jours de Phnom Penh, avril 1975

À la chute de Phnom Penh, le 17 avril 1975, l’ambassade de France est devenue une arche de Noé improvisée pour des milliers de ressortissants et de Cambodgiens. Pendant treize jours, le consul Jean Dyrac a dû gérer l’impossible : protéger les siens sans livrer les autres à la machine khmère rouge. Entre le récit officiel, les archives et la douleur des survivants, retour sur une tragédie oubliée.

L’Ambassade déchirée : Les derniers jours de Phnom Penh, avril 1975

C’est une image que les diplomates français installés dans la chancellerie rénovée du boulevard Monivong préfèrent ne pas raviver. Pourtant, dans l’histoire mouvementée du poste, aucun épisode n’est aussi gravé dans les murs que celui de l’évacuation manquée d’avril 1975.

Alors que les troupes khmères rouges achèvent leur prise de la capitale, l’enceinte diplomatique devient un îlot de survie au milieu d’un monde en train de s’effondrer. Mais cet asile sera de courte durée. Sous la pression des vainqueurs, les réfugiés cambodgiens seront triés, puis livrés à un destin dont beaucoup ne reviendront pas. Le consul Jean Dyrac, aujourd’hui disparu, avait résumé cette épreuve par un mot : « une déchirure ».

L’ultime refuge

Dès le début de l’année 1975, l’ambassade de France a cessé ses activités officielles. Le dernier ambassadeur est parti. Pourtant, le gouvernement de Paris maintient une présence, confiée au vice-consul Jean Dyrac, un vieux routier de l’Indochine. Le matin du 17 avril, alors que les faubourgs de Phnom Penh s’embrasent, la panique saisit la ville. Dans sa résidence des Sables-d’Olonne, Jean Dyrac se souvenait : « Vers 13 heures, des Khmers rouges arrivent en jeep. Ils annoncent que les Américains vont tout bombarder. C’était une manœuvre pour vider la ville de ses habitants. Français, étrangers et Cambodgiens se sont alors précipités dans l’enceinte de notre ambassade. »

En quelques heures, le parc diplomatique, un vaste terrain de 4,8 hectares, se transforme en camp de fortune.

On compte près de 600 étrangers et jusqu’à 1 000 Cambodgiens. Il y a là des diplomates soviétiques déchus de leur statut, des dignitaires de l’ancien régime, des employés de l’UNICEF, mais aussi des familles entières venues chercher une illusion de protection. Selon une dépêche que le consul adresse à Paris à 12h45 ce jour-là, le président de l’Assemblée nationale Ung Boun Hor « s’est introduit de force » dans l’enceinte, implorant le droit d’asile.

Le prince Sisowath Sirik Matak, architecte du coup d’État de 1970 contre Sihanouk, téléphone également pour demander protection. La réponse du Quai d’Orsay tombe une heure vingt-quatre minutes plus tard : « Il leur reste maintenant à examiner s’il n’est pas de leur intérêt de chercher refuge en un autre lieu et en tout cas de quitter rapidement le territoire de notre établissement. »

François Bizot, témoin et interprète

Parmi ceux qui vivaient ces heures de confusion, il est un homme dont la voix compte plus que toute autre : l’ethnologue François Bizot. Spécialiste du bouddhisme khmer, Bizot connaît la langue et les codes du pays pour y avoir vécu de longues années. Surtout, il a une histoire particulière avec les Khmers rouges : en 1971, alors qu’il travaillait sur le terrain à Angkor, il a été capturé par les maquisards et détenu pendant trois mois, avant d’être libéré grâce à l’intervention de l’un de ses geôliers, le jeune Douch, qui deviendra plus tard le directeur du centre de torture de Tuol Sleng. Cette expérience lui a donné une connaissance intime de l’adversaire. Il sert d’interprète et de négociateur pendant ces journées de tension extrême.

Le Portail, ouvrage paru aux éditions La Table Ronde en 2000

Dans Le Portail, ouvrage paru aux éditions La Table Ronde en 2000, Bizot raconte au fil des pages ces jours d’avril 1975 avec une précision clinique et une introspection sans complaisance. Il décrit l’ambassade comme un « vaste camp retranché » où l’ordre ancien s’effrite sous les yeux de ceux qui l’incarnent. Voici quelques extraits de ce témoignage exceptionnel.

Sur l’irruption des premiers réfugiés :

« Le parc se remplit en quelques heures. Les gens arrivaient par grappes, chargés de valises, de paquets, certains portant des enfants dans les bras. Ils se pressaient contre les grilles, puis franchissaient le portail, celui-là même qui allait bientôt se refermer sur eux. Il y avait là des vieillards tremblants, des femmes hystériques, des fonctionnaires en costume encore élégants, des soldats ayant jeté leurs armes. La panique les avait dépossédés de toute dignité, mais ils gardaient encore cet espoir fou que le drapeau français, hissé au-dessus de l’entrée, les protégerait. »

Sur la hiérarchie qui se reconstitue dans le camp :

« Très vite, les différences de rang se réinstallèrent. Les dignitaires s’installèrent dans les bureaux, réclamant des matelas et des couvertures, tandis que la foule restait sur les pelouses, offerte à la pluie et au soleil.

Les privilèges de l’ancien monde ne s’effacent pas en un jour. Ils se cachent, se déguisent, mais ils survivent. J’ai vu Ung Boun Hor exiger une chambre particulière au nom de sa fonction. Il hurlait, bousculait les gendarmes. Le consul dut intervenir pour le calmer. Dans cette mêlée, il était déjà un homme mort, et il ne le savait pas. »

Sur la rencontre avec les Khmers rouges :

« Ils arrivèrent en jeep, le visage fermé, l’œil dur. Ils ne portaient pas d’uniforme, seulement le fameux krama noir autour du cou, le pantalon noir et la chemise noire. Ils regardaient l’ambassade comme on regarde un repaire d’ennemis. Je les avais connus, quatre ans plus tôt, dans la forêt. Ils n’avaient pas changé : la même discipline de fer, la même haine des villes, la même certitude d’incarner la justice absolue.

Sur la décision de livrer les dignitaires :

« Il y eut une réunion. Dyrac, les gendarmes, quelques collaborateurs. La question était simple : fallait-il résister, au risque de voir l’ambassade envahie et tous massacrés, ou fallait-il céder ? Je fis ce que je pus pour convaincre les Khmers rouges d’attendre, de négocier. Je connaissais leur langage, leurs rites. Je savais que la violence était leur seul alphabet.

Sur le départ des dignitaires :

« Je les accompagnai jusqu’au portail. Ils avançaient lentement, les uns après les autres. Certains pleuraient, d’autres tenaient la tête haute, comme pour un dernier défi. Ung Boun Hor se débattait. Il fallut que les gendarmes le poussent. Sirik Matak, lui, marchait droit, impassible. Il avait été prince, il voulait mourir en prince.

Sur l’évacuation finale :

« Le dernier convoi partit le 1er mai. Nous avions quitté l’ambassade au petit matin, entassés dans des camions militaires. La ville était déserte, silencieuse, comme frappée de mort. Les maisons étaient ouvertes, les affaires des gens abandonnées sur les trottoirs.

Sydney Schanberg, du New York Times, et son assistant et interprète cambodgien Dith Pran
Sydney Schanberg, du New York Times, et son assistant et interprète cambodgien Dith Pran

L’affaire Dith Pran : un récit en question

Parmi les réfugiés se trouve un groupe de journalistes internationaux. Sydney Schanberg, du New York Times, et son assistant et interprète cambodgien Dith Pran font partie de ces irréductibles qui ont désobéi aux ordres d’évacuation. C’est cette histoire que Schanberg portera sur la scène médiatique mondiale, d’abord dans un long article du New York Times Magazine en janvier 1980, puis dans le scénario du film La Déchirure (The Killing Fields) réalisé par Roland Joffé en 1984.

Mais derrière la consécration — trois Oscars, une reconnaissance planétaire —, une réalité plus trouble affleure. La version cinématographique, selon plusieurs analystes, opère un glissement significatif : l’article de Schanberg s’intitulait « La mort et la vie de Dith Pran » ; le film, lui, met en scène le journaliste américain en personnage principal, reléguant Pran à un rôle secondaire. Surtout, le film gomme les aspérités d’une relation que Schanberg lui-même, dans son texte originel, avait pourtant décrite avec plus de vérité. Il y racontait comment Pran, un homme fier, refusait parfois de livrer une traduction complète : « Je ne peux pas te dire toute la vérité, je ne peux te dire que 80 %. Les 20 % restants, je les garde pour moi », avait-il un jour répliqué. Quand ils se retrouvèrent après quatre ans de séparation, Schanberg lui demanda s’il pouvait désormais avoir les 100 %. La réponse fut « oui ». Ce détail, symbole d’une relation qui n’était pas à sens unique, a disparu de l’adaptation.

Jon Swain, le journaliste britannique du Sunday Times qui partagea ces jours d’enfer, a livré dans ses mémoires, River of Time, une version moins héroïque de cette amitié. Il y suggère que la solidarité entre les deux hommes relevait autant des nécessités professionnelles que d’une fraternité désintéressée.

D’autres voix, notamment dans la diaspora cambodgienne, vont plus loin : Schanberg aurait utilisé la détresse de Pran pour construire sa propre rédemption. Un ancien correspondant de guerre à Phnom Penh confie sous couvert d’anonymat :

« Quand Pran est resté coincé à l’ambassade, Schanberg a fait ce que tout le monde a fait : il a d’abord pensé à lui. Ce n’est qu’après, quand il a compris la puissance narrative de cette histoire, qu’il en a fait le cœur de sa légende. »

Dith Pran, jusqu’à sa mort en 2008, a toujours refusé de condamner publiquement celui qu’il appelait encore « mon frère Sydney ». Mais dans un entretien accordé à PBS en 1996, il laissait entendre une vérité plus nuancée : « Quand je suis arrivé en Amérique, j’étais très en colère. En colère contre tout le monde. Contre les Khmers rouges, contre les Américains, contre Sydney. Mais j’ai dû laisser cette colère partir, sinon je serais devenu fou. Sydney et moi, nous avons une histoire. Elle est compliquée. Mais c’est la nôtre. »

Le choix de l’impossible

Les Khmers rouges ne tolèrent pas longtemps ce sanctuaire. Dès le 21 avril, la pression monte. Les autorités exigent la sortie des Cambodgiens « non protégés ». Un ultimatum est posé : si les Cambodgiens ne sortent pas d’eux-mêmes, les soldats entreront de force.

Jean Dyrac doit faire un choix déchirant. François Bizot, qui connaît la langue et les codes des Khmers rouges, joue un rôle clé dans les négociations. Il parvient à calmer à plusieurs reprises les gardes exaspérés par des messages radio émis par des agents américains depuis l’ambassade. Mais sur le sort des dignitaires cambodgiens, la marge de manœuvre est nulle.

Ce départ, consenti ou forcé ? Une photographie publiée par Newsweek en mai 1975 montre Ung Boun Hor semblant se débattre avec la police française
Ce départ, consenti ou forcé ? Une photographie publiée par Newsweek en mai 1975 montre Ung Boun Hor semblant se débattre avec la police française

L’un des gendarmes présents, Pierre Gouillon, témoignera des années plus tard :

« Pour être franc, il ne voulait pas y aller. Il devait savoir ce qui allait lui arriver. Il s’est débattu. Nous l’avons poussé. De toute façon, les Khmers rouges l’auraient chargé de force. »

L’instruction judiciaire ouverte par la veuve d’Ung Boun Hor aboutira à un non-lieu en 2010, les juges estimant qu’aucune preuve d’une « remise forcée » n’a pu être établie.

La traversée

Le 1er mai 1975, le dernier convoi de quelque 550 étrangers quitte l’ambassade. François Bizot et Jean Dyrac sont du voyage. Le périple dure trois jours sur des routes désertes, traversant un pays vidé de ses habitants, encombré d’objets abandonnés par les villageois en fuite. Dith Pran, lui, n’est pas du voyage. Forcé de quitter l’ambassade, il est emmené avec des milliers d’autres Cambodgiens vers les campagnes.

La mémoire impossible

Pendant près de quinze ans, l’ambassade reste à l’abandon. De 1986 à 1991, les locaux abritent même un orphelinat. Aujourd’hui, les jardins soigneusement entretenus de la chancellerie ne laissent rien paraître du camp de détresse d’avril 1975. Seule une porte, celle par laquelle l’espoir et le désespoir sont passés, a été restaurée et préservée . En mai 2025, à l’occasion du cinquantième anniversaire de la chute de Phnom Penh, une cérémonie a réuni diplomates et survivants . Phoeurng Sackona, ministre de la Culture du Cambodge, témoignait :

« Le régime khmer rouge n’a respecté ni la beauté de la culture, ni la dignité humaine, ni rien du tout. Ceux qui ont vécu cette période, comme nous, n’ont connu que la peur et la faim. »

Sydney Schanberg s’est éteint en juillet 2016. Jusqu’à ses derniers jours, il a défendu l’image d’une fraternité indéfectible. Mais dans les jardins désormais paisibles de l’ambassade, seuls ceux qui savent regarder peuvent encore entendre l’écho de ces jours où la peur, l’égoïsme, l’héroïsme et la trahison se mêlaient dans une même boue, celle de l’Histoire en train de s’écrire.

Sources : Archives diplomatiques, fonds de l’ambassade de France à Phnom Penh ; télégrammes diplomatiques français publiés par Le Monde ; The New York Times Magazine (20 janvier 1980) ; The Cambodia Daily (19 avril 2007) ; Ouest-France (23 septembre 2000) ; Jon Swain, River of Time (Heinemann, 1995) ; décision judiciaire du tribunal de grande instance de Paris (2010).

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