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Cambodge & Francophonie : Une année 2025 entre turbulences et dialogues

Avec 348 millions de locuteurs recensés en 2025, la langue française poursuit sa progression remarquable à l'échelle planétaire, portée par le dynamisme démographique du continent africain et l'attractivité renouvelée d'un espace linguistique en pleine mutation.

Louise MUSHIKIWABO, Secrétaire générale de l'Organisation internationale de la Francophonie
Louise MUSHIKIWABO, Secrétaire générale de l'Organisation internationale de la Francophonie

Alors que l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF) s'apprête à tenir son XXe Sommet à Phnom Penh les 15 et 16 novembre 2026, l'institution aborde cette échéance majeure avec la volonté affirmée de tourner une nouvelle page de son histoire, en misant sur le dialogue, la coopération économique et le rapprochement des cultures.

Quand on parcourt les derniers chiffres publiés par l'Observatoire de la langue française de l'OIF, difficile de ne pas être frappé par une dynamique qui va bien au-delà des clichés sur le déclin du français. 348 millions de locuteurs aujourd'hui, répartis sur les cinq continents.

Et si l'on projette cette courbe, on arrive à 750 millions d'ici 2050. Derrière ces nombres, il y a une réalité simple : le français est porté par la jeunesse africaine, par des gamins qui apprennent cette langue dans des écoles parfois précaires, qui la font vivre au quotidien, qui l'inventent à leur façon.

Cette énergie-là, on la sent dans les rapports de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF), qui voit ses demandes de formation exploser dans des filières scientifiques où, il y a vingt ans, l'anglais régnait sans partage.

Ce qui frappe, quand on discute avec les équipes de l'AUF à Paris ou à Hanoï, c'est ce mélange de continuité et de rupture. Le français reste la langue de Molière, certes, mais il est devenu autre chose : un outil concret pour décrocher un boulot, pour étudier à l'étranger, pour monter une start-up à Dakar ou à Phnom Penh. Les jeunes qui l'apprennent aujourd'hui ne le font pas par nostalgie ou par héritage. Ils le font parce que ça ouvre des portes. Et ça, c'est sans doute le signe le plus tangible de cette vitalité.

Une année 2025 entre turbulences et dialogues

Il serait malhonnête de faire comme si tout avait été simple ces derniers mois. Le retrait du Mali, du Niger et du Burkina Faso de l'OIF, au printemps 2025, a créé une onde de choc dont on mesure encore les répercussions. Ces trois pays, membres de l'Alliance des États du Sahel, ont claqué la porte à la veille de la Journée internationale de la Francophonie. Sur le moment, l'émotion a été vive dans les couloirs de l'organisation.

Mais en discutant avec des responsables qui ont vécu cette séquence de l'intérieur, on perçoit autre chose qu'une simple crise. Une forme de lucidité, aussi. Ces départs, aussi regrettables soient-ils, ont obligé tout le monde à se poser les bonnes questions. Pourquoi des pays francophones, avec des populations qui parlent français, en viennent-ils à tourner le dos à l'institution censée les représenter ? Qu'est-ce qui, dans notre fonctionnement, a pu être perçu comme éloigné de leurs préoccupations réelles ?

Louise Mushikiwabo, la secrétaire générale, a choisi une voie intermédiaire entre la fermeté et la main tendue.

Pas de grande mise en scène diplomatique, pas de déclarations martiales. Plutôt un travail discret pour maintenir des canaux ouverts, notamment sur les dossiers concrets qui touchent la vie des gens : la formation des enseignants, l'accès à l'état civil, le soutien aux médias locaux.

Parce qu'au fond, ce qui compte pour une maman qui cherche à faire établir l'acte de naissance de son enfant, ce n'est pas de savoir si son pays est officiellement membre de l'OIF ou non. C'est d'avoir quelqu'un pour l'aider.

Les chiffres, là encore, disent quelque chose de cette réalité. En 2025, malgré les turbulences politiques, plus de 500.000 personnes ont obtenu des documents d'identité grâce aux programmes de l'OIF dans la région. C'est le genre de travail qui ne fait pas les gros titres, qui n'apparaît pas dans les communiqués diplomatiques, mais qui constitue la trame discrète de ce qu'est vraiment la Francophonie sur le terrain.

Phnom Penh sur le devant de la scène

C'est dans ce contexte un peu paradoxal – une organisation qui traverse des turbulences mais dont les programmes de base continuent de tourner – que le Cambodge s'apprête à accueillir le sommet de novembre. Au départ, l'événement devait se tenir à Siem Reap, la ville des temples d'Angkor, symbole touristique par excellence. Mais les autorités cambodgiennes et l'OIF ont finalement choisi de déplacer le rendez-vous à Phnom Penh, pour des raisons purement logistiques. Histoire que tout soit prêt à temps, que les délégations soient bien accueillies, que la machine diplomatique tourne sans accroc.

Le choix du Cambodge n'est pas anodin. Le pays a rejoint la Francophonie en 1993, à un moment où il sortait tout juste de années de guerre et d'isolement. La langue française, qui avait presque disparu de l'espace public après la période khmer rouge, a depuis retrouvé une place, modeste mais réelle, dans l'enseignement et la culture.

Aujourd'hui, Phnom Penh abrite l'un des campus les plus actifs de l'AUF en Asie du Sud-Est, avec des étudiants qui viennent de tout le pays mais aussi du Vietnam et du Laos voisins.

Louise Mushikiwabo est venue plusieurs fois ces derniers mois pour superviser les préparatifs. À chaque fois, elle a insisté sur un point : ce sommet doit être celui de la jeunesse. Parce que dans une région où l'âge médian tourne autour de 25-30 ans, parler d'avenir sans associer les jeunes générations n'aurait aucun sens. Les rencontres qu'elle a eues avec des étudiants cambodgiens, dans les locaux de l'AUF ou à l'université royale, ont d'ailleurs été parmi les moments les plus marquants de ses déplacements, à en croire son entourage.

Ce qui se jouera vraiment à Phnom Penh

Les sommets internationaux, on le sait, ont souvent deux visages. Celui qu'on voit à la télévision, avec les poignées de main protocolaires et les discours convenus. Et celui, plus discret, des rencontres de couloir, des accords conclus dans un coin de salon, des projets qui commencent à germer entre deux sessions de travail.

À Phnom Penh, le programme officiel prévoit trois grands rendez-vous parallèles qui méritent qu'on s'y arrête.

  • D'abord, le Forum de l'entrepreneuriat francophone, qui réunira plusieurs centaines de jeunes créateurs d'entreprises. L'idée est simple : permettre à un entrepreneur de Dakar de rencontrer son homologue de Hanoï, de comparer leurs expériences, de voir s'ils peuvent monter quelque chose ensemble. Dans un monde où les réseaux comptent autant que les compétences, parler la même langue facilite énormément les choses. Les retours des éditions précédentes montrent que ce type de rencontres débouche régulièrement sur des partenariats durables.

  • Il y aura aussi FrancoTech, une sorte de salon des innovations venues de l'espace francophone. Des start-up présenteront leurs projets dans la santé connectée, l'agriculture durable, les énergies renouvelables. L'idée sous-jacente, c'est de montrer que le français n'est pas la langue du passé mais celle d'un avenir technologique qui s'invente aussi à Abidjan, à Montréal ou à Toulouse. Les organisateurs insistent sur ce point : il ne s'agit pas de faire de la figuration mais de mettre en lumière des réalisations concrètes, des brevets, des produits qui se vendent.

  • Et puis il y aura le Village de la Francophonie, plus festif, plus grand public. Une centaine de pays y présenteront leur culture, leur gastronomie, leur musique. Des concerts sont prévus un peu partout dans Phnom Penh, des spectacles de rue, des ateliers de cuisine ou de danse. L'objectif, plus modeste mais tout aussi important, est simplement de permettre aux Cambodgiens de découvrir cette diversité, de voir que la francophonie n'est pas une affaire de diplomates en costume mais une réalité vivante, colorée, parfois surprenante.

La place des jeunes dans la mécanique francophone

Si l'on regarde les statistiques de près, un chiffre attire l'attention : 70% des francophones dans le monde ont moins de 30 ans. Cela signifie que l'avenir de la langue ne se joue pas dans les salons parisiens ou dans les ministères, mais dans les salles de classe africaines, dans les campus asiatiques, dans les espaces numériques où les jeunes se parlent et échangent.

L'AUF a bien compris ce basculement. Ses programmes de bourses, qui permettent à des milliers d'étudiants de poursuivre leurs études dans un autre pays francophone, ne cessent de se développer. L'idée est de créer une mobilité réelle, pas seulement virtuelle, entre les différentes régions de l'espace francophone. Un étudiant malgache qui vient faire son master à Hanoï, une étudiante cambodgienne qui part en stage à Montréal : ce sont ces parcours individuels qui, accumulés, tissent la trame d'une communauté vivante.

Parallèlement, l'enseignement du français s'adapte aux nouveaux usages. Des applications mobiles, des cours en ligne, des échanges sur les réseaux sociaux viennent compléter l'apprentissage traditionnel. Dans des pays où l'accès à l'école reste difficile, notamment dans les zones rurales, ces outils numériques offrent une seconde chance à ceux qui n'ont pas pu suivre un cursus classique. Ce n'est pas miraculeux, mais ça aide.

L'Asie du Sud-Est, un laboratoire pour la francophonie de demain

La tenue du sommet à Phnom Penh met en lumière une réalité souvent négligée : la vitalité discrète mais réelle de la francophonie en Asie du Sud-Est. Au Vietnam, au Laos, en Thaïlande, des réseaux d'enseignement bilingue se maintiennent et parfois se développent, portés par une demande locale qui ne doit rien à la nostalgie coloniale.

À Singapour, plaque tournante économique de la région, l'AUF a installé un campus qui accueille chaque année des centaines d'étudiants et de chercheurs. Le français y est enseigné comme langue de travail, utile pour ceux qui veulent faire carrière dans les entreprises francophones implantées en Asie ou pour les diplomates qui préparent leurs affectations.

Ce qui frappe, quand on parle aux acteurs de cette francophonie asiatique, c'est leur pragmatisme. Ils ne sont pas dans la défense d'une identité menacée ou dans la célébration d'un patrimoine. Ils voient le français comme un outil, parmi d'autres, pour s'insérer dans la mondialisation. Et cette approche utilitaire, finalement, est peut-être la meilleure garantie de sa pérennité.

En attendant novembre

À mesure que l'échéance approche, l'agitation monte doucement à Phnom Penh. Les travaux d'aménagement des sites d'accueil avancent, les équipes logistiques multiplient les réunions de coordination, les ambassades peaufinent leurs programmes. Dans les rues de la capitale, on commence à voir apparaître des affiches annonçant l'événement, mêlant les motifs khmers traditionnels aux couleurs de la Francophonie.

Personne, bien sûr, ne s'attend à ce que ce sommet résolve tous les défis auxquels l'espace francophone est confronté. Les questions de fond restent : comment concilier le rayonnement culturel et les exigences de développement ? Comment peser dans un monde où d'autres langues, d'autres influences, gagnent du terrain ? Comment garder une cohérence entre des pays aux situations si différentes ?

Mais en même temps, il y a quelque chose de revigorant à voir ces 90 délégations se réunir, à entendre cette diversité de langues et d'accents, à sentir cette énergie collective. Dans une époque où les nouvelles sont souvent mauvaises, où les tensions internationales semblent s'exacerber, le simple fait de se retrouver pour discuter, pour échanger, pour essayer de construire ensemble n'est pas rien. C'est peut-être même, au fond, l'essentiel.


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