Cambodge & Diaspora : Anthony Veasna So « Il n'a pas vécu assez longtemps pour voir son succès »
- La Rédaction

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Il finissait les corrections de son premier livre quand il est mort. Vingt-huit ans, un contrat à six chiffres arraché lors d'une guerre d'enchères entre éditeurs new-yorkais, et des mots d'admiration de George Saunders, Mary Karr, Roxane Gay.

Le 8 décembre 2020, dans son appartement de San Francisco, Anthony Veasna So meurt d'une overdose accidentelle. Son compagnon, Alex Torres, dormait à côté de lui.
Afterparties, son recueil de nouvelles, paraît huit mois plus tard. Il devient bestseller du New York Times.
Stockton, Californie. L'héritage impossible.
Anthony Veasna So naît le 20 février 1992 à Stockton, ville ouvrière de la Central Valley californienne. Ses parents ont fui la province de Battambang. Son père répare des voitures. Sa mère est fonctionnaire. Ils font partie des quelque 150 000 réfugiés cambodgiens que les États-Unis ont accueillis après la chute des Khmers rouges — des gens qui ont vu des choses qu'on ne raconte pas volontiers à ses enfants.
So grandit dans ce silence-là. Il écoute quand même. Il entend les récits du génocide, et note quelque chose d'étrange : ils finissent souvent sur une blague. Ce sera le ressort de toute son écriture.
Brillant élève, il intègre Stanford en informatique avant de basculer vers la littérature — ce qui consterne sa famille. Il rencontre Torres à Stanford, décroche un MFA à Syracuse, enseigne dans un centre d'aide aux réfugiés à Oakland. Il fait de la photo, de la peinture, du stand-up. Il se décrit lui-même comme « un garçon queer, fils de réfugiés cambodgiens, informaticien raté, parodie grotesque du mythe du bon immigrant ». Son agent signe un contrat pour deux livres chez Ecco Press.
Afterparties : une voix venue d'ailleurs
Les neuf nouvelles d'Afterparties se passent dans la communauté cambodgienne-américaine de Californie — autour des boutiques de donuts, des garages, des temples bouddhistes de banlieue, des fêtes du Nouvel An khmer qui s'étirent jusqu'à l'aube. Les personnages sont les enfants de survivants. Ils portent le poids du génocide tout en essayant, maladroitement, de vivre leur propre vie — amours queers, ambitions artistiques, crises d'identité dans un pays qui ne les voit pas vraiment.
L'éditrice d'Ecco, Helen Atsma, avoue n'avoir jamais lu de fiction centrée sur la communauté cambodgienne-américaine avant de recevoir le manuscrit. « Son écriture est éblouissante de drôlerie, mais aussi profondément empathique. Ces deux qualités ne se rencontrent pas souvent ensemble. »
Le New York Times parle de nouvelles « crépitantes, cinétiques et d'un noir comique ». NPR décrit une voix « si vivante — intelligente, désinvolte, drôle, grossière, explicite et compatissante ». La critique Maureen Corrigan dit avoir été « en déni » pendant toute sa lecture, incapable d'accepter qu'une voix aussi présente appartienne à un mort.
Dans une des nouvelles publiée dans The New Yorker, un père cambodgien interrompt sa fille qui boit un verre d'eau glacée : « Il n'y avait pas de glaçons pendant le génocide ! » C'est exactement ça, So : la catastrophe historique saisie dans le détail le plus banal, retournée par l'humour sans en être diminuée.

La reconnaissance, après
Afterparties se hisse sur la liste des bestsellers du New York Times. Il est en lice pour la Andrew Carnegie Medal. Il remporte le Ferro-Grumley Award pour la fiction LGBTQ+. En janvier 2022, une adaptation télévisée est annoncée. Le magazine n+1 crée un prix littéraire à son nom.
Un second livre paraît en 2023 : Songs on Endless Repeat, fragments d'un roman inachevé et textes de non-fiction. Une œuvre, au sens littéral, inachevée.
Pour la diaspora cambodgienne, l'impact est d'une autre nature. « Lire Afterparties, c'était si résonnant, si rafraîchissant — voir la diaspora cambodgienne représentée autrement que dans la littérature de survie », dit la poétesse Sokunthary Svay, amie de So. Avant lui, la littérature cambodgienne-américaine se résumait aux mémoires du génocide. So a ouvert une autre porte : la vie ordinaire, avec ses comédies et ses deuils discrets, dans la Californie du XXIe siècle.
Cambodia, en creux
So n'avait jamais vécu au Cambodge. Il n'en parlait pas la langue. Il n'en avait que les histoires de ses parents — ce pays d'avant, perdu, traumatique. Mais c'est précisément ce Cambodge lointain qui traverse tout ce qu'il a écrit.
Comme Haing S. Ngor portait le Cambodge dans sa chair d'acteur improvisé, So le portait dans ses phrases — sans jamais l'avoir vu de ses propres yeux. Ce paradoxe, cette transmission impossible et néanmoins réelle, c'est peut-être le cœur de son œuvre.
Il avait vingt-huit ans. Il finissait les corrections de son livre.
Anthony Veasna So, Afterparties (Ecco Press, 2021) et Songs on Endless Repeat (Ecco Press, 2023), disponibles en anglais.







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