Cambodge : Dans les forêts oubliées du Mondulkiri, un temple ancien refait surface
- Youk Chhang

- il y a 3 jours
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Les équipes du Hill Tribes Memory Community Center ont mis au jour, le 22 avril 2026, les vestiges d'un sanctuaire inconnu dans le district de Koh Nhek. Une découverte qui interroge autant l'histoire khmère que la mémoire des peuples des hautes terres.

Il n'y avait, au départ, qu'un murmure parmi les villageois Bunong : quelque chose dormait sous la mousse et les racines, au fond d'une forêt de la province la plus reculée du Cambodge. Le 22 avril 2026, les chercheurs du Hill Tribes Memory Community Center — antenne provinciale du Documentation Center of Cambodia (DC-Cam), implantée dans le village de Putang — ont documenté ce que les anciens savaient peut-être depuis toujours : un temple, dont nul archive officielle ne portait la trace, gisait dans les entrailles du district de Koh Nhek.
Les photographies diffusées le 25 avril par le DC-Cam sur les réseaux sociaux montrent des blocs de latérite envahis par la végétation, des linteaux fracturés, des soubassements que les décennies n'ont pas entièrement effacés. Pas de grand pyramide à la Prasat Thom, pas de galeries d'Angkor. Mais quelque chose d'infiniment précieux : un sanctuaire hors des sentiers balisés, préservé par l'oubli lui-même.
Un territoire longtemps tenu à l'écart de l'histoire officielle
Le Mondulkiri, officiellement créé en province en 1960 à partir de la partie orientale de Kratié, est depuis des siècles la terre des peuples des hautes terres, au premier rang desquels les Bunong, d'origine mon-khmère.
Ce peuple des collines, dont la culture associe croyances animistes et connaissance approfondie de la nature, aurait migré du nord du Vietnam et du sud de la Chine. Leur histoire est orale, leur mémoire collective, longtemps ignorée par les grandes institutions académiques khmères.
Mondulkiri est, aux yeux des archéologues, une province quasi vierge. Les regards se sont toujours portés vers Angkor, vers Koh Ker — ancienne capitale rivale de l'Empire khmer entre 928 et 944 après J.-C., fondée par le roi Jayavarman IV et récemment inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO — ou vers les plaines du Tonlé Sap. Les hautes terres du nord-est, difficiles d'accès, peu cartographiées du point de vue patrimonial, sont restées en marge des grandes fouilles.
C'est précisément ce silence archéologique qui rend la découverte de Koh Nhek si singulière.
Le DC-Cam, gardien d'une double mémoire
Depuis début 2023, le Documentation Center of Cambodia a lancé le projet de Hill Tribes Memory Community Center dans le village de Putang, à Sen Monorom, afin de soutenir les survivants du génocide khmer rouge et de renforcer les activités de développement communautaire.
Ce n'est donc pas un organisme archéologique au sens classique — c'est une institution vouée à la mémoire des traumatismes du XXe siècle : la guerre américaine, les bombardements de 1969, le régime de Pol Pot, les déplacements forcés.
Mais la mémoire est indivisible. En recueillant les témoignages des aînés Bunong, les équipes du Centre ont progressivement touché à une mémoire plus ancienne encore — celle d'un territoire habité, structuré, sacré, bien avant que l'histoire moderne ne vienne le dévaster.
Dans les forums organisés par le Centre, les survivants évoquent indissociablement les éléphants de travail, les rizières, les rites animistes et les décennies de guerre — un tissu de mémoire vivante où le pré-colonial et le contemporain se rejoignent. La découverte du temple de Koh Nhek s'inscrit dans ce continuum.

Ce que la forêt a gardé
Les détails précis sur la datation et la nature du temple restent à confirmer par des experts en archéologie khmère. Les images révèlent néanmoins une architecture en briques et en latérite cohérente avec les techniques de construction de l'Empire khmer, peut-être entre le IXe et le XIIe siècle. La présence d'un tel édifice dans le district de Koh Nhek — situé à plus de 150 kilomètres de la capitale provinciale, au bord de la rivière Sre Pork — suggère que les routes commerciales et spirituelles de l'Empire s'étendaient bien au-delà de ce que l'on supposait.
Pour les archéologues, chaque nouveau temple découvert en zone périphérique est une invitation à reconsidérer la géographie du pouvoir khmer : non pas un centre rayonnant seul, mais un réseau de lieux sacrés irrigant des territoires entiers, y compris les plus inhospitaliers.
La mémoire comme méthode
Ce qui frappe dans cette découverte, c'est la façon dont elle s'est produite. Ce n'est pas une mission archéologique internationale qui a repéré le site depuis un lidar aéroporté. C'est une équipe de chercheurs locaux, engagés dans un travail de mémoire communautaire, qui ont — en écoutant, en marchant, en faisant confiance au savoir Bunong — mis au jour ce que les cartes ignoraient.
Le Centre, porté par le DC-Cam, ambitionne de faire des jeunes élèves Bunong les héritiers conscients d'une histoire complexe, en leur donnant les outils pour comprendre leur passé et protéger leur territoire.
La découverte du 22 avril donne à cette ambition une dimension inattendue : les peuples des hautes terres ne sont pas seulement les témoins d'une histoire récente et douloureuse. Ils sont peut-être aussi les gardiens d'une civilisation ancienne que la forêt, seule, a su préserver.
Les autorités cambodgiennes compétentes et les institutions archéologiques internationales devraient désormais être associées à une mission d'évaluation du site. Avant, espérons-le, que d'autres forêts de Mondulkiri ne disparaissent sous les tronçonneuses des concessions agricoles.
Le Hill Tribes Memory Community Center est une initiative du Documentation Center of Cambodia (DC-Cam / Queen Mother Library), Phnom Penh.







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