Blaise Kilian : « Pour la jeunesse cambodgienne, un musée doit parler »
Commandée par la Banque nationale du Cambodge pour l’année du Sommet de la Francophonie, l’exposition « Angkêt de mots » raconte les mots français entrés dans la langue khmère. Près de 12 000 visiteurs sont venus en cinq mois. Le karaoké des années 60 fait chanter les jeunes, et la pièce de théâtre du dimanche affiche complet. Blaise Kilian, co-directeur du musée Sosoro, revient sur ce succès et sur le programme francophone de l’automne. L’exposition reste ouverte jusqu’à fin novembre.

Une exposition en khmer et en français
Cambodge Mag : Blaise Kilian, pouvez-vous nous rappeler le concept de l’exposition, et le succès qu’elle a rencontré depuis son ouverture ?
Blaise Kilian : C’est une exposition qui nous a été commandée par la Banque nationale du Cambodge à l’occasion de l’année du Sommet de la Francophonie. Nous avons choisi de parler des emprunts français dans la langue khmère, en rendant l’exposition la plus vivante et la plus interactive possible. Après un peu plus de cinq mois, elle a déjà attiré près de 12 000 visiteurs. C’est un très bon score.
Comme toujours, une écrasante majorité de nos visiteurs sont cambodgiens. Nous ne voulons certainement pas moins de Cambodgiens, mais nous pourrions accueillir davantage de visiteurs francophones. C’est la particularité de cette exposition : elle est en khmer et en français, pas en anglais. Aujourd’hui, environ 15 % de nos visiteurs ne sont pas cambodgiens. Le visiteur peut lire, écouter, jouer, chanter, apprendre.
Cambodge Mag : Deux mots sur les jeux. C’est de la phonétique ?
Blaise Kilian : Ils portent sur les emprunts, et sur les mots composés qui font référence au français ou qui lui empruntent. Les visiteurs se prennent au jeu, je le vois quand je passe dans les salles. La partie karaoké plaît beaucoup. Certains écoutent, d’autres chantent au micro. On y passe des chansons françaises, comme la fameuse « Aline » de Christophe, évidemment. Mais aussi beaucoup de classiques cambodgiens, de Sinn Sisamouth par exemple, qui sont des adaptations en khmer de chansons très connues. « Histoire d’un amour » de Dalida a ainsi été reprise par Sinn Sisamouth.
Beaucoup de jeunes utilisent cet espace, où nous avons recréé l’atmosphère des années 1960. C’est à cette époque que le français s’est le plus épanoui au Cambodge.
Ces mots que le khmer doit au français
kafé (កាហ្វេ) : café
kado (កាដូ) : cadeau
num pang (នំប៉័ង) : le pain, « pang » venant de « pain »
ampoul (អំពូល) : ampoule
dâmlaung barang (ដំឡូងបារាំង) : la pomme de terre, littéralement la « patate douce française »
poar sokola (ពណ៌សូកូឡា) : marron, de « couleur » et « chocolat »
Un tourne-disque à puce
Cambodge Mag : Il y a un paradoxe sympathique. On parle de vintage, d’âge d’or, mais vous utilisez une technologie très sophistiquée
Blaise Kilian : Sosoro reste fidèle à son image de marque, si j’ose dire après seulement sept ans : utiliser les technologies modernes pour rendre les expositions interactives, et donc attrayantes pour les jeunes. Nous avons recréé un salon des années 1960, dans la décoration, le mobilier, les photos et les films qui passent sur la vieille télévision. Et dans la partie karaoké, il y a un soi-disant vieux tourne-disque. Il utilise une puce pour déclencher la chanson et projeter les paroles sur l’écran.

Cambodge Mag : C’est la première fois qu’on voit ça ici
Blaise Kilian : Au Cambodge, sans doute. Au Sosoro, non. Pour notre exposition sur les peintures perdues et retrouvées de la Pagode d’argent, le visiteur posait déjà une plaque d’acrylique sur un meuble équipé d’une puce. La peinture était projetée au mur, et une voix racontait en khmer ou en anglais le jataka auquel elle se rapportait. Ce qui est nouveau ici, c’est le lidar pour les jeux interactifs : on touche la projection et cela déclenche l’animation. Ça, c’est une première.
Cambodge Mag : Combien de temps faut-il pour préparer une exposition comme celle-ci ?
Blaise Kilian : Celle-ci nous a pris environ six mois. Ce n’est pas long. Nous avons bénéficié de l’extraordinaire science du commissaire scientifique, Jean-Michel Filippi, qui a produit le contenu en un temps record. L’agence Melon Rouge l’a ensuite retravaillé, non pas sur le fond, mais pour le rendre accessible à tous.
Elle est aussi plus osée que les précédentes, avec des composantes interactives encore plus poussées. Le karaoké, ce côté ludique, c’était une première. Et ça marche très bien. Les jeunes Cambodgiens adorent ça. Beaucoup de lycéens viennent pour apprendre, ou pour l’ambiance. C’est le but. Pour que les jeunes aient envie d’entrer dans un musée, il faut que le musée leur parle un peu.
Le Sangkum, une référence absolue
Cambodge Mag : L’exposition fait beaucoup référence au Sangkum. La génération du Sangkum vient-elle aussi ?
Blaise Kilian : Le Sangkum reste une référence absolue pour tout le monde. Il suffit de regarder Facebook : les vidéos et les photos des années d’or du Sangkum marchent toujours. Des personnes de tous âges viennent, même si l’exposition est surtout populaire auprès des jeunes. Cet espace karaoké a aussi beaucoup plu aux gouverneurs des banques centrales francophones venus en mai, y compris nos amis d’Afrique centrale et d’Afrique de l’Ouest.

Ouverte pendant le Sommet
Cambodge Mag : L’exposition sera-t-elle encore ouverte pendant le Sommet de la Francophonie ?
Blaise Kilian : Elle a été créée pour cela. Nous l’avons ouverte en mai, en avant-première pour les gouverneurs de banques centrales francophones, puis inaugurée officiellement un peu plus tard. Il a été décidé, à l’unanimité, de la laisser en place jusqu’à la fin du Sommet, donc jusqu’à fin novembre.
Mais pour nous, la Francophonie, c’est toute l’année. Nous avons publié en français, notamment un petit livre sur l’histoire économique du Cambodge avec Sipar, et nous préparons une réédition prestige du « Pèlerin d’Angkor » de Pierre Loti. Côté conférences, l’une portera sur l’impact du discours de Phnom Penh du général de Gaulle, en 1966. Une autre, en français, traitera de la francophonie en Asie du Sud-Est. Elle sera animée par Jérémy Jammes, directeur de l’IRASEC.
Bientôt un centre d’éducation financière
Cambodge Mag : Sosoro est à l’origine un musée de la monnaie, mais il s’ouvre à bien d’autres sujets. Jusqu’où ?
Blaise Kilian : Nous n’oublions pas notre mandat : raconter l’histoire économique et monétaire du pays, et la place de la monnaie dans la société. Nos conférences sur l’histoire et le patrimoine vont continuer, mais nous donnons de plus en plus de place à l’économie. Nous réfléchissons en ce moment, en phase de préconception, à un centre d’éducation financière. Les milliers d’élèves que nous recevons chaque année repartent avec une éducation économique et monétaire. Il s’y ajoutera bientôt l’alphabétisation financière, pour appeler les choses par leur nom. Cette année, nous allons passer le cap des 200 000 visiteurs, avec en moyenne 50 % de jeunes et d’élèves.
« Le Cambodge qui va de l’avant, c’est ici »
Cambodge Mag : Comment donner envie à encore plus de visiteurs de venir ?
Blaise Kilian : C’est le concept du Sosoro : on apprend en s’amusant. Les jeunes Cambodgiens réalisent soudain que certains mots qu’ils emploient sont des mots français. C’est une exposition temporaire, elle va disparaître. Nous la mettrons ensuite en 360° sur notre site, mais c’est maintenant qu’il faut la voir, pendant qu’on célèbre la francophonie.
Notre premier public reste les jeunes Cambodgiens. Mais l’autre jour, l’ambassadeur du Bénin au Cambodge, basé à Pékin, est venu à l’improviste. Nous n’avions pas été prévenus. C’est son officier de liaison, qui connaissait l’exposition, qui l’avait encouragé. Il a beaucoup aimé, la partie chanson aussi. Ce sont des choses qui nous font extrêmement plaisir.
Les autres musées sont très bien, j’insiste. Le Musée national, le Sosoro et le Palais royal offrent des expériences différentes et complémentaires. Pour la beauté du patrimoine culturel, il faut aller au Musée national. Pour l’histoire du Cambodge racontée, il faut venir ici. Et le Cambodge moderne, le Cambodge qui va de l’avant, le Cambodge génération Bakong, c’est ici.
(NDLR : Bakong est le système de paiement numérique de la Banque nationale du Cambodge.)
Du théâtre chaque dimanche
Cambodge Mag : Un mot sur vos collaborations artistiques ?
Blaise Kilian : Il y a le Sbek Touch, le théâtre d’ombres réalisé par Khmer Art Action, avec cette projection très impressionnante. Et il y a The Last Stage, qui propose une déambulation théâtrale à travers l’exposition tous les dimanches après-midi. Je l’ai vue, toute notre équipe l’a vue. C’est très drôle, émouvant par moments, avec une partie interactive où tout le monde joue le jeu. Ces jeunes comédiens cambodgiens sont capables de vous faire passer du rire aux larmes en deux minutes.
Cambodge Mag : Il y a du monde ?
Blaise Kilian : Toutes les représentations affichent complet. Il n’y a que 20 places parce que l’espace est petit, et souvent il y a 23 ou 25 spectateurs. La pièce dure 45 minutes, à 14 h ou à 16 h, pour 20 000 riels. Il faut réserver. Honnêtement, ça m’a fait rire, ça m’a ému. Cela montre qu’une jeune génération de Cambodgiens sait faire du théâtre moderne de façon captivante.
Pratique
« Angkêt de mots », exposition en khmer et en français. Musée Sosoro (Musée de l’économie et de la monnaie), Phnom Penh. Jusqu’à fin novembre 2026.
Déambulation théâtrale par The Last Stage : tous les dimanches à 14 h et à 16 h, environ 45 minutes. 20 places, 20 000 riels. Réservation indispensable, paiement possible via ABA.








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