Arts : Le Cambodgien Shanghai Chang, l'art de tisser les identités
- La Rédaction

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En résidence à Kep depuis le 20 juin, le photographe, cinéaste et créateur de mode Shanghai Chang façonne, à partir des déchets ramassés sur le littoral, une pièce de mode conceptuelle. Portrait d'un artiste phnompenhois qui a fait de l'indiscipline une méthode.

Une pièce née des déchets de la mer
Chaque jour, Shanghai Chang parcourt Kep à la recherche de matériau : filets échoués, cordages, plastiques rejetés par la marée — tout ce que la mer et la petite économie de la pêche locale laissent sur le sable. Il observe aussi la ville, les gens, la façon dont ils vivent, les matériaux qu'ils utilisent au quotidien. De ces repérages naît le projet qu'il développe en résidence : une pièce de mode conceptuelle et avant-gardiste, entièrement conçue à partir de déchets marins.
Le processus occupe toute la semaine : étudier le matériau, tester ce qui tient et ce qui casse, esquisser, recommencer. Rien n'est encore arrêté. « C'est la meilleure résidence où être », dit-il, saluant un cadre qu'il juge idéal pour les artistes cambodgiens comme internationaux, une équipe qui l'a traité en hôte dès le premier jour, et un accompagnement — de la direction jusqu'à la cuisine — qui lui a permis de se consacrer pleinement à son travail. Il se dit conscient de sa chance d'avoir été sélectionné.


Une vocation sans modèle
Trente ans, natif de Phnom Penh, benjamin d'une fratrie de cinq. Enfant, il ignore que le métier de créateur de mode existe : on coud des vêtements, pense-t-il, on ne les invente pas. Il étudie le design de mode et la photographie à la Limkokwing University. À sa sortie, il y a dix ans, aucune figure locale à laquelle se raccrocher — la profession n'existe quasiment pas au Cambodge. Il se considère comme faisant partie de la toute première génération de créateurs du pays, dans une économie où le royaume, l'un des premiers exportateurs mondiaux de vêtements bon marché, ne laisse aucune place à une marque locale. Vendre à l'étranger ou disparaître : tel était alors l'unique horizon.
Le détour par l'image
C'est un cours de photographie de mode, suivi presque par accident, qui l'entraîne ailleurs. En 2017, le commissaire d'exposition Roger Nelson lui fait découvrir des films expérimentaux venus de Thaïlande et d'Europe. L'année suivante, il réalise Mélancolie (n.), court-métrage sur le traumatisme, l'isolement et la mémoire, sélectionné dans la catégorie Cambodia In Shorts du Cambodia International Film Festival puis au SeaShorts Film Festival, avec des projections dans toute l'Asie du Sud-Est. En 2019, il signe un second court-métrage, Prey Sar, présenté au Phnom Penh International Film Festival puis, en 2021, à l'Institut français du Cambodge.

Le Homeless Artists Collective
Peu après ses débuts au cinéma, Shanghai Chang fonde avec Many Sin et Sosoth « Kwan » Sovankong le Homeless Artists Collective, en 2018 à Phnom Penh. Le nom naît d'une rencontre fortuite avec un vendeur de nouilles, après une discussion organisée à Kon Len Khnhom, l'espace d'art communautaire de Meta Moeng. Le collectif tiendra huit ans. Pour sa seconde exposition, « 180° », au Mirage Contemporary Art Space de Siem Reap, les trois artistes montrent leurs textiles, peintures et sculptures côte à côte — une rareté dans le paysage artistique local, où la création pluridisciplinaire se conjugue rarement avec une telle exigence conceptuelle.
Créer, ne pas produire
« C'est dans mon éducation, c'est dans mon ADN. » Sa mère cousait. Son grand-père aussi.
Reste la couture, jamais tout à fait quittée. Ce qui l'intéresse n'est pas la production en série, qu'il juge répétitive, mais l'expérimentation : façonner du neuf à partir de matériaux qu'on croyait connaître.
Ses pièces textiles, inspirées de la mode européenne du XVIIᵉ siècle, prolongent un rêve d'enfance improbable pour un garçon d'une famille modeste cambodgienne — devenir danseur classique. Cette tension entre héritage et hybridité traverse tout son travail, du vêtement à l'installation. Il a aussi effectué une résidence au Kon Len Khnhom Art Space en 2018. Un premier long métrage de fiction, lui, reste un projet pour « un jour ».
Kep comme miroir
Sa résidence s'inscrit dans le programme Art for Kep, hébergé sur le domaine de Knai Bang Chatt et structuré en trois volets — art, musique et conservation marine. Il est présidé par Jef Moons, installé au Cambodge depuis 2003, avec un comité de pilotage réunissant Satcha, le Cambodia International Film Festival, Kep Music City et Marine Conservation Cambodia. Les résidents logent dans les chambres rénovées de la résidence, avec atelier, hébergement, repas et accès aux réseaux du complexe. La sélection revient à un comité indépendant : la Dr LinDa Saphan, artiste et historienne de la culture, Pierre-André Romano, fondateur de Satcha et du Sar Modern Art Museum à Siem Reap, et Reaksmey Yean, commissaire cambodgien et cofondateur de Silapak Trotchaek Pneik.
Avant lui, la résidence a accueilli, en mars 2026, un travail photographique de Walter Koditek sur le patrimoine moderniste de Kep. Une cohorte plus récente a réuni Karona Hoeuy, qui s'est intéressé aux casiers à crabes envahis par la vie marine, et Kanha Hul, qui a travaillé sur les communautés de pêcheurs à partir de papier recyclé. L'écrivain français Emmanuel Pézard, lui, a passé plusieurs mois à Kep à écrire douze nouvelles traversant un siècle d'histoire cambodgienne.
Sous le protectorat français, la petite ville balnéaire du golfe de Thaïlande fut la villégiature privilégiée du pays. Les villas modernistes qui s'y élevèrent dans les années 1950 lui conférèrent une distinction architecturale rare au Cambodge, avant que les Khmers rouges n'en chassent les habitants dans les années 1970. Beaucoup restent aujourd'hui à l'état de ruines. C'est dans ce décor que Shanghai Chang développe une pièce qui interroge, comme le reste de son travail, l'identité et le déplacement.


Sans détour
Interrogé, mi-sérieux mi-amusé, sur ce qu'il veut devenir, Shanghai Chang répond sans détour : riche. Pas riche et célèbre — riche, pour pouvoir continuer à créer et en vivre. Refuser la marque, refuser l'usine, refuser de choisir entre les disciplines : c'est la même logique qui, à Kep, transforme des déchets en vêtement.







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