António da Madalena : le premier Européen à Angkor, une odyssée franciscaine redécouverte
- La Rédaction
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Au cœur des archives poussiéreuses de l’exploration portugaise en Asie, surgit l’histoire captivante d’António da Madalena, un moine franciscain portugais qui, au XVIe siècle, devint le premier Européen à fouler le sol mythique d’Angkor.

Ce document fascinant, publié en 2009 par PlanetaClix sous forme d’une notice biographique collective en anglais et portugais, relate son périple extraordinaire à travers le témoignage qu’il confia à l’historien Diogo do Couto. Disponible sur le site Angkor Database, cette publication de six pages ravive la flamme d’une découverte majeure, longtemps ensevelie sous la végétation tropicale du Cambodge et oubliée des mémoires européennes. À une époque où l’Asie du Sud-Est s’ouvrait aux ambitions coloniales portugaises, Madalena incarne l’esprit d’un explorateur humble, guidé par la foi plutôt que par l’or.
Portrait d’un moine explorateur mystérieux
Peu de choses sont connues des origines d’António da Madalena, ou Magdalena comme l’écrivent certains registres : ni son lieu de naissance, ni sa date précise ne nous sont parvenus, le voile du temps ayant effacé ces détails intimes. Frère laïc franciscain, il émerge dans l’histoire en octobre 1584, lorsqu’il accoste à Malacca, cette place forte portugaise conquise en 1511 et hub commercial bouillonnant entre l’Inde, la Chine et les royaumes d’Asie du Sud-Est. Là, un monastère franciscain florissant servait de base aux missions évangélisatrices, envoyant des frères vers des terres hostiles comme le Cambodge, successeur affaibli du glorieux empire khmer.
Quelques mois après son arrivée, Madalena intègre une mission vers le royaume cambodgien, probablement en 1585 ou 1586, rejoignant Ayutthaya – alors capitale siamois – avant de s’enfoncer dans les forêts denses du Cambodge. Accompagnant le cortège royal, peut-être celui du roi Barom Reachea II ou d’un dignitaire khmer, il brave les marécages, les incursions siamoises et l’hostilité farouche des moines bouddhistes locaux, qui voyaient d’un mauvais œil ces intrus chrétiens. Son périple culmine à Angkor, cité légendaire redécouverte vers 1550-1551 par le roi Stha lors d’une chasse, et partiellement restaurée lors de son règne (1571-1576) avant d’être à nouveau abandonnée. Ce faisant, Madalena entre dans la légende : premier Européen à décrire cette merveille engloutie, il offre un témoignage d’une vivacité rare, capturant l’essence d’une civilisation disparue.
Une description éblouissante d’Angkor la Magnifique
Le récit de Madalena, tel que transcrit par Diogo do Couto, peint Angkor comme une cité d’une splendeur inégalée : « la plus belle, la mieux servie et la plus propre de toutes les villes du monde ». Il s’émerveille des ingénieux systèmes hydrauliques khmers – canaux, digues et réservoirs colossaux comme le Baray occidental, long de 8 km, large de 2 km et profond de 12 m, capable d’emmagasiner plus de 200 millions de mètres cubes d’eau des moussons pour irriguer les rizières. Angkor Thom, avec son plan urbain en damier et ses palais royaux inachevés aux colonnes d’albâtre, frises et sculptures exquises, le subjugue ; quant à Angkor Wat, édifié par Suryavarman II au début du XIIe siècle, il devine avec une prescience remarquable son origine hindoue, avant sa reconversion bouddhiste, notant les apsaras gracieuses et les bas-reliefs typiques des temples hindous.
Chaque ligne transpire l’émerveillement : « D’un côté de cette ville, des édifices inachevés semblent avoir été les palais des rois, par leur œuvre, magnificence et grandeur royales, avec leurs nombreuses colonnes d’albâtre, feuillages, figures et autres beautés qui ravissaient la vue et attestaient du talent de leurs sculpteurs. ». Madalena séjourne suffisamment longtemps pour saisir la topographie précise – au nord du Tonle Sap, au sud des monts Kulen – et l’ingéniosité agricole qui soutint un empire millénaire.
Diogo do Couto, le gardien discret du témoignage
C’est à Diogo do Couto (1542-1616), chroniqueur officiel et « guarda-mor » des archives portugaises en Asie, que nous devons la préservation de ce trésor. Initiateur du sixième volume des Décadas da Ásia, commencé par João de Barros, Couto recueille le récit de Madalena sans l’y intégrer, peut-être par prudence ou manque d’espace. À sa mort, ses papiers personnels passent à son beau-frère, le prêtre Deodato da Trindade, époux de Luisa de Melo ; ils sommeillent ainsi jusqu’en 1947, quand l’historien britannique Charles R. Boxer les exhume, révélant au monde ce chapitre oublié.
Couto lui-même, jamais ne posa le pied au Cambodge, mais sa plume fidèle restitue l’émotion brute du moine. Le destin tragique de Madalena achève son aura : en 1589, alors qu’il rentre au Portugal après des années en Inde, Malacca et Ayutthaya, son navire, le São Tomé, sombre dans une tempête au large du Natal (Afrique du Sud). Ironie du sort, le roi Barom Reachea II lui rend hommage post-mortem par trois lettres au gouverneur de Malacca : la première exprime le désir de liens avec les franciscains ; la seconde promet pouvoir, liberté et autorité aux prêtres ; la troisième remercie pour des présents et jure de satisfaire toutes les demandes du frère.
Angkor dans le contexte indo-chinois du XVIe siècle
Pour saisir l’exploit de Madalena, replongeons dans l’Indochine du XVIe siècle : après la chute d’Angkor en 1431 sous les assauts siamois – un siège de six mois couronnant des décennies de batailles sanguinaires –, le royaume khmer migre vers Lovek ou Ayutthaya, fuyant les raids vietnamiens et siamois. La mémoire d’Angkor s’efface, ses temples envahis par la jungle, faute de témoignages écrits – un vide historiographique persistant aujourd’hui. Les Portugais, post-Malacca et feitorias au Pegu (Birmanie), entendent parler du « royaume intérieur du Cambodge » ; marchands et aventuriers s’y risquent, suivis de missions franciscaines depuis Malacca.
Mais l’évangélisation échoue face à l’opposition bouddhiste. Un épisode touchant, rapporté par le franciscain Jacinto de Deus, montre Madalena mendiant dans les rues, suscitant chez un mandarin local une compassion si pieuse qu’elle déconcerte les chrétiens eux-mêmes. Après lui, d’autres Européens – Portugais et Espagnols – visitent Angkor, mais leurs récits, qualifiés d’inférieurs par Bernard-Philippe Groslier, n’apportent rien de neuf. La prise de Malacca par les Hollandais en 1641 enterre définitivement la cité aux yeux de l’Europe, jusqu’au redécouverte française par Charles-Émile Bouillevaux en 1850.
L’importance du document PlanetaClix et son legs historiographique
Ce fascicule PlanetaClix, enrichi de cartes (Indochine au XVIe, localisation d’Angkor), photos (Angkor Wat, apsaras) et bibliographie (Manuel Teixeira sur les missions à Malacca, Groslier sur Angkor au XVIe, National Geographic), n’est pas qu’une notice : c’est un pont vers un passé vibrant. Il éclaire les échanges Portugal-Cambodge, l’ingénierie khmère et la fascination européenne pré-coloniale pour l’Asie.
Redécouvert via Angkor Database, il invite à méditer sur ces pionniers anonymes, dont les pas dans la jungle préfigurèrent l’ère des explorateurs modernes.
Aujourd’hui, alors que Angkor attire des millions de visiteurs, le témoignage de Madalena rappelle que derrière les pierres moussues se cache une histoire humaine : celle d’un moine simple, dont les yeux émerveillés capturèrent l’âme d’une cité éternelle. Ce document, humble mais précieux, mérite une place dans toute bibliothèque consacrée à l’histoire khmère et portugaise.



