Agriculture & Tradition : L’Élevage des vers à soie au Cambodge - Première partie

La culture du ver à soie restait au Cambodge du XXe siècle une activité familiale, principalement destinée à fournir aux femmes les fils de soie qu’elles tissaient elles-mêmes. Jusqu’en 1930 dans la province de Takeo, et vers 1950 dans des régions plus reculées, les femmes portaient surtout les jupes qu’elles avaient tissées elles-mêmes (en soie dans les zones d’élevage du ver à soie, en coton ailleurs).

Dans une économie très peu monétarisée, il n’y avait autrefois pas d’argent disponible pour acheter des tissus industriels, et de toute façon on n’en trouvait pas au village. À partir des années 1950, l’apparition d’usines textiles locales a permis aux femmes de se procurer au marché des jupes de coton imprimées, réclamant moins de peine et d’heures de travail pour les acheter que pour les tisser soi-même à la maison. Et les dessins des cotonnades se renouvelaient fréquemment, apportant du nouveau et de la fantaisie. (Rostand 1944)

Les villages expérimentés se sont alors spécialisés dans la production d’étoffes de soie plutôt de luxe, destinées surtout à l’exportation vers la capitale, à l’intention de la nouvelle classe des citadines aisées qui ne tissaient plus elles-mêmes (alors que leur mère ou leur grand-mère ne portaient souvent pas d’autres jupes que celles qui étaient sorties de leur métier).

À l’époque moderne

L’élevage du ver à soie est réservé aux régions bien irriguées, le long des fleuves et des rivières, car il requiert d’importantes quantités de feuilles de mûrier : les vers sont nourris grâce aux feuilles cueillies sur les rangées de pieds de mûriers plantés dans les jardins derrière les maisons. Dans les régions rurales où il se pratiquait, l’élevage des vers apportait un complément aux revenus assurés par la riziculture. Les hommes cultivent les rizières, tandis que le soin à donner aux vers à soie, le dévidage des cocons, la préparation du fil, le tissage et souvent la teinture sont des activités féminines ; et les femmes gèrent elles-mêmes l’argent obtenu de la vente des fils ou des tissages.

« Le mari n’intervient que lorsque le travail exige les efforts et l’activité de toute la famille. Quant aux enfants, ils secondent d’ordinaire leur mère dans la cueillette des feuilles de mûrier et la distribution de la nourriture aux éducations des vers »

La province de Takeo avait gardé jusqu’en 1970 sa tradition d’élevage des vers à soie. Les femmes pratiquent un élevage familial, en saison des pluies, de mai à novembre, non pas pour la vente des fils, mais en vue de leurs propres tissages. La tradition, très ancienne, débordait sur la province voisine de Kampot dans le district de Banteay Meas. Ailleurs dans le pays, les zones d’élevage comprenaient Phnom Sruoch dans la province de Kompong-Speu, et les deux rives du Mékong à l’ouest de Kompong-Cham (Kang Meas, Srei Santhor) (Dupaigne 1980). Les autres zones étaient plus dispersées, centres résiduels d’une activité autrefois beaucoup plus répandue.

Souvent, l’élevage du ver à soie allait de pair avec une activité domestique de tissage : les villages situés à l’ouest de Kompong-Cham, comme au srok Sithor Kandal (dans le nord de la province de Prey-Veng), abritaient une tradition raffinée de tissage, ainsi que, au nord-ouest du pays, le district de Phnom Srok (canton, khum, de Sras Chik) en Banteay Mean Chey. Dans le srok Phnom Sruoch en Kompong-Speu, aux environs de Trapeang Traleng, la persistance de l’élevage et du tissage s’expliquait par un mode de vie encore largement autarcique ; mais, par contre, les groupes kouays isolés dans les forêts de Preah-Vihear et Oddar-Mean-Chey ne pratiquaient plus l’élevage des vers.

L’élevage intensif du ver à soie, cette fois non plus pour le tissage familial, mais en vue de la vente des fils, se rencontrait surtout autour des Quatre-Bras du Mékong, au sud de la capitale, dans les provinces de Kandal et de Prey-Veng, et principalement sur les deux rives du fleuve Bassac et du cours inférieur du Mékong. Sur les deux rives du Mékong inférieur et du Bassac, au sud de la province de Kandal près de la frontière vietnamienne, cet élevage intensif destiné à la vente était pratiqué jusqu’en 1970 par des immigrants vietnamiens, nombreux dans cette région proche du Vietnam : ne disposant pas de terres cultivables, l’élevage des vers et le dévidage des cocons étaient pour eux une des activités économiques principales. Plusieurs récoltes étaient obtenues par an, se succédant tous les quarante jours en saison des pluies, de mai à décembre. Cette activité avait été encouragée par le Protectorat français, qui avait facilité l’installation de véritables ateliers spécialisés dans le dévidage des cocons de soie produits localement, équipés de machines spécialement importées du Japon. Ces ateliers étaient tenus par les Vietnamiens, tandis que les Khmers se contentaient de leur vendre les feuilles de mûriers. Au nord-est de la Thaïlande, dans la zone de plaine peuplée de Khmers et de Kouays, beaucoup de villages élèvent encore les vers à soie et dévident leurs cocons avec un appareillage plus simple qu’au Cambodge ; leurs tissages restent proches de ce qui se fait au Cambodge.

Dévidage des cocons, sans renvidoir. Khmères de Thaïlande. Kukhan, 1978

Le ver à soie

Le ver à soie élevé au Cambodge est polyvoltin : il permet plusieurs élevages par an, tandis que les espèces de climats plus tempérés, en Europe, au Moyen-Orient, en Chine ou au Japon ne peuvent se reproduire qu’une seule fois chaque année, au printemps. Les cocons obtenus ici sont plus petits que les cocons univoltins (européens, chinois ou japonais) ; ils sont de couleur jaune, tandis que les cocons européens et japonais sont blancs. Une bonne productrice du Cambodge, du Laos ou de Thaïlande pouvait élever les vers quatre fois l’an (ou jusqu’à six fois). Les œufs proviennent de l’élevage familial : six cents cocons de la récolte étaient d’ordinaire sauvegardés pour que les papillons achèvent leur développement, sortent du cocon, s’accouplent et pondent. Les trois cents femelles issues des cocons pondent des œufs d’où éclosent des vers qui, à l’âge d’environ trente jours, s’enferment dans leur cocon, fournissant ainsi 20 à 30 kg de cocons de soie. Ces cocons étaient dévidés dans un cadre familial pour donner deux à trois kilos de fil de soie, quatre fois par an ; soit une production annuelle par famille d’environ dix kilos de fils de soie. L’élevage se pratique en saison des pluies (de mai à novembre, quand les mûriers procurent des feuilles abondantes pour nourrir les vers), et jusqu’en décembre et janvier après les moissons des rizières irriguées (qui se terminent en décembre).

Chaque élevage dure environ trente-cinq jours, de l’éclosion des œufs à la récolte des cocons, et cinquante jours de l’éclosion des œufs à la ponte des œufs de la génération suivante. Quatre élevages par an prennent donc plus de la moitié de l’année, dans les temps libres du travail des rizières. Les vers sont le plus souvent élevés dans une pièce située au premier étage de la maison sur pilotis, rarement dans un bâtiment (magnanerie) qui leur serait réservé.

Sur dix éleveurs réguliers de la province de Takeo (village d’Ang Andet, srok Prey Krabas), quatre achèvent en janvier leur dernier élevage ; les autres ont déjà terminé et ne reprendront qu’avec l’arrivée des pluies. Si on voulait élever les vers à soie en saison sèche, quand il n’y a plus de feuilles de mûrier dans le jardin familial, il faudrait en acheter, ce qui coûterait plus d’un tiers du revenu espéré de l’élevage. Certaines zones de berges du bas Mékong et du Bassac, par contre, se trouvent inondées en saison des pluies : l’éducation des vers se fait alors après décembre durant la période de décrue, et au printemps quand les mûriers poussent partout sur les rives de berges fertiles.

Pour la reprise de l’élevage, vers mai, après l’interruption due à la saison sèche, les hommes du district de Prey Krabas en Takeo allaient chercher des œufs à Koki et dans les villages voisins des berges de la rive droite du Mékong, dans la province de Kandal, villages de zones inondées qui élèvent des vers au début de la saison sèche, quand les mûriers donnent encore des feuilles abondantes. Plus tard, à la décrue du Mékong, à partir de décembre, ces gens de Koki, qui veulent reprendre leur activité sur leurs terres libérées de l’inondation, viendront se fournir en œufs à Takeo. Il s’agit là d’un échange entre familles de connaissance, et non d’une opération commerciale : à cause du climat chaud, ni les uns ni les autres ne peuvent conserver leurs œufs pendant l’interruption de la saison d’élevage. Des sachets d’œufs japonais importés, sélectionnés et de bonne qualité, étaient disponibles du temps du prince Sihanouk, mais il fallait en racheter chaque année, et les éleveuses craignaient de ne plus pouvoir s’en procurer.

Élevage des vers à soie dans les grands plateaux. Province de Takeo, commune de Bati. 1968

L’éducation des vers

Les œufs sont conservés sur les papiers forts où les papillons femelles les ont pondus, et placés dans une assiette installée en hauteur sous une moustiquaire pour les protéger des mouches et des fourmis. Pour retarder l’éclosion des œufs, l’éleveuse asperge régulièrement l’assiette d’eau froide si les mûriers du jardin n’ont pas encore retrouvé assez de feuilles. Les œufs deviennent noirs quand ils sont près à éclore : on aperçoit le ver par transparence. Les éleveuses disent alors qu’ils sont « mûrs ». En saison sèche, elles les exposent deux à trois jours consécutifs à la rosée, de 4 à 5 h du matin. Les œufs éclosent le matin, sept à dix jours après la ponte, à la température ambiante de 27 ou 28 degrés. Certains ne vont éclore que le lendemain ; et ce n’est que quand tous les vers seront sortis de l’œuf que des feuilles de mûrier leur seront apportées, ceci pour réduire au maximum le décalage de croissance entre les vers, et aussi, dit un éleveur de Kandal, parce qu’« on attend que la bouche des vers soit bien dure avant de les nourrir ».

Les jeunes vers ont environ trois millimètres de long ; ils sont très fins, recouverts de poils (qui tombent au bout de trois jours), avec un dos de couleur pourpre et un ventre gris. Au début, on leur donne des bourgeons de feuilles de mûrier. Les vers s’agitent lentement, mais aussitôt qu’on leur fournit des feuilles, ils se placent dessus pour commencer à les manger : les femmes et les jeunes filles les recouvrent d’une légère couche de ces jeunes feuilles tendres de mûrier très finement hachées, et trois ou quatre fois durant cette première journée (au moins à 6 h, midi et 18 h), elles apportent de nouvelles feuilles hachées, en les éparpillant légèrement. Les vers délaissent aussitôt les feuilles anciennes pour se diriger vers les fraîches. Les feuilles sont coupées par les hommes au tranchoir sur un billot, le matin ou le soir (jamais en milieu de journée, car elles seraient trop chaudes). Si elles sont salies, avec des traces de terre, les vers ne les mangeront pas. Une propreté constante est un facteur essentiel dans la réussite de l’élevage, ainsi qu’une bonne aération de la pièce : l’éleveuse doit se laver les mains régulièrement. Les plateaux, tchân chéam, contenant les vers sont placés sur chacun des quatre ou cinq niveaux d’un bâti de bois, kveng, ou kvey, recouvert d’une moustiquaire de tulle de coton pour les protéger des moustiques et des mouches : un insecte qui déposerait ses larves sur des vers causerait leur mort. Chacun des quatre pieds du bâti de bois repose dans un bol rempli d’eau, ce qui empêche les fourmis, les rats et les lézards de monter le long des montants et de manger les jeunes vers.

Plateaux portant les vers. Province de Takeo, Chambak. 1969

Dans le cas d’un élevage plus important, le bâti peut comporter jusqu’à dix étages de plateaux superposés. Au début de l’élevage, des plateaux de taille ordinaire, en lames de bambou tressées (comme ceux employés pour trier le riz) suffisent, mais quand les vers ont grandi, il faut utiliser des « plateaux géants », de 1,60 m de diamètre14. Des grands plateaux sont préférables, car ils évitent que les vers soient trop entassés : s’ils sont placés trop prêt les uns des autres, ils risqueraient de se blesser en se redressant. L’on n’en trouve pas à vendre, et souvent de tels plateaux géants sont loués à des paysans pauvres qui n’élèvent pas les vers : les autres n’ont pas toujours le temps de les confectionner.

Pour provoquer un courant d’air, aérer et rafraîchir les vers, la porte de la pièce où sont disposés les plateaux est ouverte et le mur de bambou du fond enlevé. Le soir, une claie de bambou est rabattue pour fermer cette paroi. Au contraire, s’il fait froid, on peut réchauffer la pièce avec un fourneau à charbon de bois.

Le deuxième jour au matin, la femme fait passer les vers dans un autre plateau. Cette opération de délitage, appelée « le premier enlèvement des excréments », a pour but, comme les suivantes, de débarrasser les vers des feuilles mortes et des déjections qui risqueraient en se corrompant de les rendre malades. Il reste dans le premier plateau les grandes feuilles de papier fort sur lesquelles les femelles avaient pondu, qui sont parsemées de minuscules coquilles d’œufs vides restées collées. La couche de feuilles sur laquelle ont grimpé les vers est transférée dans un autre plateau. Souvent, ce n’est qu’après qu’ils soient restés quatre jours sur le premier plateau qu’on fait passer les vers sur un deuxième, car ils sont encore trop petits : on risquerait de les jeter avec les feuilles sèches et les excréments. Durant quatre jours, trois fois par jour, les femmes regarnissent les plateaux de feuilles de mûrier bien hachées ; et, régulièrement, les vers sont transférés délicatement dans un plateau propre. Les feuilles sèches et les excréments des vers seront utilisés comme engrais pour les légumes du jardin ou la rizière.

Délitage des vers à soie. Province de Takeo, commune de Bati. 1969

Le cinquième jour a lieu la première mue, chol dek muoy. Les vers ont perdu les poils qui les garnissaient et sont maintenant de couleur blanchâtre. Ils arrêtent de manger : « ils dorment ». Certains sont en retard et continuent à se nourrir : on les met sur un plateau à part pour qu’ils ne gênent pas les autres. La mue consiste pour les vers à perdre leur peau avant qu’une autre ne repousse : leur peau ne peut s’étirer aussi vite que les vers grandissent, et l’ancienne se craquelle avant d’être remplacée par une nouvelle. Il ne faut pas déranger les vers durant ces périodes de mue. « Pendant que les vers muent, ils s’efforcent d’élargir la peau du cou pour enlever l’ancienne peau. Les vers sont presque évanouis : les vers couchent », dit une éleveuse.

Chaque mue dure une nuit, pendant laquelle les vers ne bougent pas et ne mangent pas. Quand les vers se réveillent de leur première mue, ils se mettent à manger trois ou quatre fois par jour des feuilles qu’il n’est plus alors nécessaire de hacher18. Cette période dure de nouveau quatre jours. Si la nourriture leur est fournie régulièrement, les vers croissent très vite ; une semaine après l’éclosion, ils ont déjà doublé de taille. La « deuxième mue », chol dek pî, le neuvième jour, n’a pas non plus lieu au même moment pour tous les vers : certains sont en retard, et il ne faut pas déranger ceux qui sont « alités ».

On délite en transportant les vers sur le troisième plateau. À leur réveil, on les nourrit durant six jours. Ils sont déjà grands, « en pleine forme »

La troisième mue, chol dek bey, a lieu vers le seizième jour, et dure une journée également. Le lendemain, les vers sont délités : la partie supérieure de la litière de branchages où ils sont installés est enlevée et transportée sur le quatrième plateau. Les vers sont nourris là six jours, avant la quatrième et dernière mue, « le dernier jour où les vers dorment ». Ils ne se déplacent pas pour chercher des feuilles s’ils ne les ont pas à portée immédiate.

Quelquefois, on abrège leur sommeil nocturne, pour qu’ils mangent plus et grossissent plus vite. Le cinquième plateau après la quatrième et dernière mue est « un plateau géant ». Les chenilles mangent beaucoup. Il faut leur fournir des branches entières quatre à cinq fois par jour. Quand elles ont faim, elles se dressent et bougent la tête en ayant l’air de chercher des feuilles. Au bout de deux jours, on les transfère dans un nouveau plateau géant. C’est la période de la « grande faim ». Les chenilles dévorent sans arrêt, et il faut les nourrir même la nuit. On les délite de nouveau chaque jour. Elles consomment plus de feuilles dans cette période que depuis le début de leur croissance19. Certaines commencent déjà à prendre une couleur dorée. Huit jours après leur dernière mue, les chenilles sont tout à fait « mûres », tum thom, ou « couleur d’or ». Elles ont plus que décuplé de taille, et arrêtent progressivement de se nourrir, protégées sous la moustiquaire.

À suivre...

Texte et photographies : Bernard Dupaigne, Professeur honoraire, Muséum national d'Histoire naturelle, UMR Eco-anthropologie et ethnobiologie

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