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Yeay Mao : La très mystérieuse gardienne de la côte cambodgienne

Dans les hautes terres brumeuses du Cambodge et le long des routes sinueuses qui longent la côte sud, règne un esprit singulier : Yeay Mao, la légendaire matriarche et protectrice des voyageurs, des pêcheurs et des chasseurs.

Son effigie monumentale accueille les visiteurs au sommet du mont Bokor, tandis que d'innombrables sanctuaires et offrandes au bord des routes témoignent de sa présence immuable dans la vie quotidienne et la conscience spirituelle des Cambodgiens
Son effigie monumentale accueille les visiteurs au sommet du mont Bokor, tandis que d'innombrables sanctuaires et offrandes au bord des routes témoignent de sa présence immuable dans la vie quotidienne et la conscience spirituelle des Cambodgiens

Bien plus qu'une relique du folklore, son histoire mêle héroïsme, tragédie et transformation, fusionnant des éléments de l'animisme, du bouddhisme et de l'histoire locale pour former une légende typiquement cambodgienne.

Naissance d'un mythe

Yeay Mao, également connue sous le nom de Lok Yeay Mao (« grand-mère Mao »), est l'une des neak ta (esprits ancestraux) les plus célèbres du Cambodge, particulièrement vénérée dans les provinces de Kampot, Kep, Koh Kong et dans la ville portuaire animée de Sihanoukville.

Sa vénération s'étend le long d'artères vitales telles que la route nationale 4, où les conducteurs s'arrêtent rituellement pour lui rendre hommage, cherchant à se protéger contre les malheurs qui peuvent s'abattre sur les imprudents sur les routes dangereuses du Cambodge.

Les premiers récits tissent une trame d'incertitude. Certains racontent que Mao était une belle femme mariée à un puissant guerrier ; à la mort de celui-ci, elle prit le commandement de l'armée, orchestrant des campagnes audacieuses contre les forces siamoises envahissantes et devenant une célébrité et une héroïne nationale bien avant que les forces coloniales françaises ne mettent le pied sur le sol cambodgien.

D'autres versions présentent Mao comme l'épouse de Ta Krohom-Koh (Grand-père Couleur de Sang), un personnage tragique dont l'abandon a conduit à sa mort violente aux mains d'un tigre, une horreur qui a lié à jamais son esprit agité à cette terre, lui valant la loyauté, le respect et parfois la terreur des voyageurs pendant des générations.

Légendes et lamentations

Les traditions orales cambodgiennes offrent des récits concurrents et souvent contradictoires sur Yeay Mao, chacun imprégné de couleurs et de significations locales. Dans certaines versions, elle est dotée de puissants pouvoirs surnaturels, capable de conjurer des armées d'herbes ou de feuilles de tamarin pour tourmenter les soldats ennemis et renverser le cours de la bataille. Dans d'autres, son pouvoir est une vengeance brute : abandonnée par son mari et dévastée par la mort de ses enfants, Mao sème le chaos parmi les infidèles et les malheureux, sa rage étant aussi redoutable que sa capacité à protéger. Le riche symbolisme de Yeay Mao résonne encore aujourd'hui dans les rituels.

Lors de sa fête principale en juin, les fidèles offrent des mets sacrés (tête de cochon, soupe de poulet, noix de coco décorées, troncs de bananiers ornés de feuilles finement sculptées) à ses sanctuaires.

Trois statues doivent être présentes : Yeay Sau (une autre femme spirituelle), Ta Snang Long (son fils reconnu rituellement) et Long Mao, une autre incarnation de la matriarche elle-même. Ces cérémonies unissent les communautés dans des actes de dévotion et de commémoration, estompant les frontières entre les anciens rites animistes et les expressions modernes de l'identité collective.

Yeay Mao : La très mystérieuse gardienne de la côte cambodgienne
Yeay Mao : La très mystérieuse gardienne de la côte cambodgienne

Dévotion et châtiment divin

Les récits historiques de la fin du XIXe et du début du XXe siècle évoquent les conséquences désastreuses pour ceux qui négligent de l'honorer : maladies, malheurs, voire la mort. Les suppliants recherchent non seulement ses conseils, mais aussi sa faveur dans les conflits : la légende veut qu'elle puisse venger ses ennemis si on la prie comme il se doit.

Les bouleversements coloniaux ont encore renforcé son mystère. Lorsque l'armée française a démoli le sanctuaire d'origine en 1900, des rumeurs ont commencé à circuler sur des épidémies et des catastrophes qui s'abattaient sur la région, présumées être le résultat de la colère de l'esprit.

Pendant l'occupation japonaise dans les années 1940, le travail forcé et la profanation de son site sacré ont été considérés comme le déclencheur de nouvelles calamités, incitant les habitants à reprendre les offrandes et à restaurer son culte.

Monuments et modernité

La légende de Yeay Mao ne se limite pas au passé. En 2012, une statue de 29 mètres de haut a été érigée au sommet du mont Bokor. Cette imposante silhouette vêtue d'une jupe noire, d'une chemise blanche et d'un foulard jaune contemple sereinement la forêt et la mer. Elle rend non seulement hommage au rôle durable de la matriarche dans la mémoire culturelle, mais reflète également le besoin plus large des Cambodgiens de symboles protecteurs dans un monde en mutation rapide.

Les sanctuaires en bord de route continuent de se multiplier. Après une recrudescence des accidents de la route le long de l'autoroute Phnom Penh-Preah Sihanouk ces dernières années, le gouvernement a construit un nouveau sanctuaire à la station Sre Ambil, encourageant les voyageurs à faire une pause, à réfléchir et à demander la protection de la matriarche avant de poursuivre leur voyage.

Traditions vivantes

La croyance populaire attribue à Yeay Mao des pouvoirs sur la fertilité, la chance et le destin des voyageurs. Les offrandes déposées sur ses sanctuaires comprennent souvent des bananes et des symboles phalliques, destinés à obtenir la faveur des dieux pour la bénédiction de la famille et la sécurité du voyage. Sur la plage de Kep, la statue de la « Belle Dame », parfois associée à Yeay Mao, regarde avec nostalgie vers l'ouest, témoignage silencieux du mythe de la matriarche à la recherche de son mari disparu, une légende racontée par les pêcheurs et les amateurs de plage.

Presque tous les habitants vivant le long de la route côtière peuvent raconter une histoire : des récits de sauvetages miraculeux, d'avertissements étranges dans des rêves ou de tragédies attribuées au fait de ne pas avoir honoré cet esprit redoutable.

L'esprit de Yeay Mao

L'esprit de Yeay Mao perdure, non pas comme une relique statique, mais comme une force vivante qui façonne et reflète les traditions, les craintes et les aspirations du Cambodge. Ses sanctuaires parsèment la jungle et le bord des routes ; son image domine les montagnes et les plages. La matriarche perdure dans l'âme collective du Cambodge, rappelant avec force que la frontière entre le monde des vivants et celui des morts est, dans ce pays, toujours négociable.

Sa légende est aussi intemporelle que le paysage cambodgien lui-même : énigmatique, omniprésente et toujours vigilante. Pour ceux qui voyagent vers le sud, de Phnom Penh à la mer, une brève pause au sanctuaire de Yeay Mao est plus qu'un rituel : c'est une réaffirmation de la foi dans l'invisible, une demande de passage en toute sécurité et un hommage à la magie éternelle de la matriarche protectrice du Cambodge.

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