Tourisme & Enquête : Labels verts au Cambodge, promesse sincère ou vitrine marketing ?
- Christophe Gargiulo

- il y a 12 heures
- 17 min de lecture
Du Sofitel Angkor certifié Green Globe aux jungloos bioclimatiques de MAADS, en passant, hélas pour certains, par des salles de sport allumées, climatisées en permanence et quasi vides — enquête sur ce que valent vraiment les certifications éco-hôtelières dans un pays où la réglementation reste fragile, et sur le rôle central de la formation dans la construction d’un tourisme véritablement durable. Important : les établissements cités ont tous été visités par la rédaction du magazine.

Le Cambodge se réveille vert. Ou du moins, il s’affiche comme tel. De Siem Reap à Kep, en passant par Phnom Penh et les forêts des Cardamomes, une nouvelle génération d’hôtels brandit des labels, des certifications, des engagements.
Panneaux solaires, zéro plastique, partenariats ONG, plantations d’arbres : le vocabulaire du tourisme responsable s’est imposé dans presque tous les lobbies du Royaume. Mais derrière les discours, que vaut réellement ce « vert » cambodgien ?L’enjeu n’est pas anodin. Dans un pays où la réglementation environnementale reste largement lacunaire, où les certifications sont volontaires et non obligatoires, et où les capacités d’inspection sont limitées, la frontière entre engagement authentique et greenwashing peut être mince — voire invisible pour le voyageur lambda.
Un secteur en mutation rapide, des règles encore floues
Le Cambodge a accueilli plus de six millions de visiteurs internationaux en 2024. La demande pour un tourisme plus responsable croît. Des lodges dans les Cardamomes à Koh Kong ont adopté les énergies renouvelables et l’approvisionnement local. Koh Rong et Mondulkiri sont devenus des hotspots de l’écotourisme. Mais l’infrastructure réglementaire qui devrait encadrer tout cela ? Elle est quasi inexistante.
Les standards ASEAN Green Hotel — le cadre régional de référence — impliquent 11 normes, mais leur application reste entièrement volontaire. Il n’existe ni obligation légale ni sanction pour les hôtels qui affichent du vert sans le pratiquer.
« Une certification n’est pas une garantie absolue. C’est un signal — un point de départ pour une démarche de vérification, pas un blanc-seing. » Principe fondamental de l’éco-certification hôtelière.
Ce vide juridique crée une asymétrie d’information radicale : les hôtels savent ce qu’ils font vraiment ; les voyageurs, eux, ne voient que ce qu’on leur montre.
L’École Paul Dubrule — la formation, pilier discret de toute durabilité sincère
Avant même de parler de panneaux solaires ou de labels verts, il faut aborder une question que l’industrie hôtelière cambodgienne esquive trop souvent : celle du capital humain. Un hôtel peut se targuer d’être certifié Green Globe ou d’afficher zéro plastique ; si son personnel n’a pas été formé aux pratiques durables, ces engagements restent des postures de façade.

C’est précisément le vide que comble depuis plus de vingt ans l’École d’Hôtellerie et de Tourisme Paul Dubrule, fondée en 2002 et soutenue par Accor et l’École Hôtelière de Lausanne, qui s’est progressivement imposée comme l’une des écoles vocationnelles les plus reconnues du secteur hôtelier et touristique au Cambodge, ayant formé plus de 4 400 Cambodgiens à ce jour.Fondée par Paul Dubrule, cofondateur du groupe Accor, après un périple à vélo de huit mois entre Fontainebleau et Siem Reap, l’école a été conçue pour offrir une formation hôtelière à des jeunes défavorisés dans une région encore marquée par les séquelles de l’ère des Khmers rouges. Le geste fondateur était déjà, en lui-même, un acte de durabilité sociale : investir dans les êtres humains, pas seulement dans les infrastructures.
MAADS Hotels — l’innovateur discret
Fondé en 2006 par Alexis de Suremain, le groupe MAADS (Managing A Different Spirit) représente sans doute l’approche la plus originale de la durabilité dans le secteur hôtelier cambodgien. Sa philosophie écologique précède la mode du « vert » — et cela se voit dans ses projets.
Le Jungloo : quand l’architecture devient climatisation
Le Jungloo — contraction de « jungle igloo » — est peut-être la contribution la plus remarquable de MAADS à l’hôtellerie durable. Ce bungalow bioclimatique sous tente, spécifiquement conçu pour les environnements chauds et humides, exploite sa double peau et sa forme cylindrique pour générer un effet de cheminée solaire, aspirant l’air frais de la végétation environnante pour rafraîchir ses parois — sans climatisation classique.

Le Templation Angkor Resort, fleuron du groupe à Siem Reap, revendique être le premier hôtel du Royaume à avoir tenté d’alimenter la majorité de ses besoins en électricité via l’énergie solaire — 352 panneaux capables de produire environ 1 000 kilowattheures par jour ensoleillé. Toits végétalisés, climatisation limitée aux espaces de sommeil, matériaux locaux : la cohérence architecturale est réelle. En février 2025, MAADS a franchi une étape supplémentaire : son prototype de refroidissement sans batterie, développé en partenariat avec le Cambodia Institute of Technology et des chercheurs de l’INSA de Lyon, a été récompensé du prix « Smart Cooling Champion » du WWF. Une validation externe rare, et crédible.
MAADS incarne une durabilité systémique et antérieure aux modes. Ses actions vont de l’architecture bioclimatique aux filières agricoles avec IGP européenne. Limite principale : absence de certification internationale tierce annuelle. Son engagement repose davantage sur l’innovation vérifiable que sur les labels.

Kep West / Knai Bang Chatt — le champion inattendu
Dix-huit chambres sur la côte sud du Cambodge. Un nom peu connu hors des cercles du voyage de luxe responsable. Et pourtant : Knai Bang Chatt, resort boutique opéré sous l'ombrelle Kep West, détient probablement la certification la plus exigeante de tout le secteur hôtelier cambodgien — et l'une des plus rares au monde. Le resort est l'un des six hôtels au monde à détenir la certification Platine Green Growth 2050.
Ce positionnement exceptionnel n'est pas un accident de marketing. Pour chaque réservation internationale, dix boutures de mangroves sont plantées en partenariat avec Marine Conservation Cambodia et des membres de la communauté locale. Chaque arbre absorbe environ 308 kg de CO₂ sur 25 ans — soit plus de 7,7 tonnes de compensation par séjour, un engagement carbone chiffré et traçable, rare dans le secteur.

Ce qui frappe davantage encore, c'est l'échelle de l'établissement par rapport à l'ambition de sa certification. Dix-huit chambres, c'est une structure où chaque décision opérationnelle est visible, chaque pratique potentiellement vérifiable, et où il n'est pas possible de masquer une incohérence derrière la taille.
La certification Platine Green Growth 2050, qui couvre des dimensions allant de la biodiversité marine à la gouvernance sociale locale, impose une rigueur que des hôtels dix fois plus grands peinent souvent à atteindre. Knai Bang Chatt illustre ainsi un paradoxe fécond du tourisme durable : les établissements les plus modestes, lorsqu'ils ont la volonté et la compétence, peuvent atteindre des niveaux de performance environnementale que les grands complexes, malgré leurs ressources, n'approchent pas. Dans la province de Kep, à quelques kilomètres des crabiers du marché local et des mangroves en régénération, ce petit resort discret est peut-être l'étalon-or de ce que le tourisme responsable cambodgien peut produire de mieux.
Anjali by Syphon — l’éco-hôtel boutique à la chaîne d’approvisionnement irréprochable
Reconnu comme le meilleur hôtel éco/vert de luxe en Asie du Sud-Est aux World Luxury Hotel Awards 2019, Anjali by Syphon s’est construit depuis son ouverture en 2018 une réputation solide sur des pratiques concrètes et cohérentes.L’hôtel est entièrement sans plastique — des pailles aux bouteilles d’eau, jusqu’aux cartes de chambre fabriquées en bambou certifié durable. Mais c’est dans sa chaîne d’approvisionnement que la démarche est la plus impressionnante : les plateaux d’aménités sont fabriqués par Cambolac, une entreprise cambodgienne employant des jeunes adultes malentendants ; les paniers sont confectionnés par Manava, tissés par des femmes artisanes ; les poubelles des chambres sont produites par OSMOSE, une ONG promouvant des moyens de subsistance alternatifs.

Même les fournisseurs de l’hôtel reçoivent leurs livraisons dans des contenants sans plastique.
La limite d’Anjali est paradoxale : malgré la profondeur et la cohérence de son engagement, l’hôtel n’affiche pas de certification internationale tierce majeure renouvelée annuellement. Sa démarche repose davantage sur une reconnaissance sectorielle — et sur la sincérité vérifiable de ses pratiques — que sur un audit continu.
Farmhouse Resort & Spa — la durabilité comme modèle social intégral
À environ 65 km au nord de Phnom Penh, dans la province de Kampong Chhnang, le Farmhouse Resort & Spa représente un cas à part dans le paysage hôtelier cambodgien : ce resort boutique fait partie de l’organisation sociale Smiling Gecko et fonctionne comme un hôtel-école au cœur d’un projet agricole communautaire, avec ses 24 chambres en bungalows de style khmer classique et ses 10 suites contemporaines.Smiling Gecko Cambodia a acquis un petit terrain en zone rurale de Kampong Chhnang en 2014 pour offrir un lieu de vie et une formation aux techniques agricoles à des familles issues des quartiers défavorisés.

Le resort en est le bras économique : chaque nuit réservée finance directement l’école, la ferme et les infrastructures communautaires.Ce modèle — tourisme comme levier de développement rural, et non comme superposition étrangère sur un territoire — représente peut-être la forme la plus intègre de durabilité hôtelière. Ici, pas besoin de label : la transparence est architecturale. Le voyageur voit l’école depuis sa chambre, mange les légumes cultivés à vingt mètres, et peut accompagner le personnel dans la tournée matinale de la ferme.
Terres Rouges Lodge — la durabilité par l’enracinement culturel à Ratanakiri
À l’extrémité nord-est du Cambodge, dans la province de Ratanakiri — l’une des zones les plus reculées et les plus riches en biodiversité du pays — le Terres Rouges Lodge, seul hôtel boutique de toute la province, occupe l’ancienne résidence du gouverneur de la province sur les rives du lac Banlung, combinant villa cambodgienne et bungalows luxueux au milieu d’un jardin exotique.La durabilité du Terres Rouges ne se revendique pas à travers des certifications — elle se vit dans l’ancrage territorial.

Le lodge soutient le projet AÏRAVATA, une initiative de conservation à la fois culturelle, écologique et sociale autour des derniers éléphants de la province de Ratanakiri, permettant une réelle interaction avec ces animaux dans leur environnement naturel, la forêt protégée d’Okatieng, tout en transmettant les savoirs ancestraux des mahouts.
Dans un contexte où le déversement des basses terres cambodgiennes transforme le Ratanakiri à grande vitesse — convertissant forêts et terres tribales en agriculture intensive — un établissement qui finance des circuits auprès des minorités ethniques Tampoun, Kroeung et Jaraï, tout en restant le seul hébergement de qualité de la province, joue un rôle de stabilisateur écotouristique difficile à quantifier mais essentiel. La durabilité, ici, c’est aussi la résistance à l’effacement culturel.
Hôtel Indépendance — Sihanoukville, la durabilité comme résilience patrimoniale
Dans une ville dont le visage a été brutalement reconfiguré par le béton et la spéculation ces dernières années, l’Hôtel Indépendance de Sihanoukville incarne une forme de durabilité que les grilles d’audit ne savent pas bien mesurer : la continuité historique.Achevé en 1964 et conçu par le duo d’architectes français Leroy et Mondet comme un symbole de l’optimisme du pays à la suite de l’indépendance, le bâtiment — surnommé localement « sept étages » car il était de loin le plus haut du pays — a accueilli des personnalités comme Catherine Deneuve et Jacqueline Kennedy, et servait de vitrine pour la famille royale, le roi Norodom Sihanouk ayant personnellement supervisé la décoration intérieure originale.

Aujourd’hui, niché dans 22 acres de forêt tropicale et de jardins, au bord de la baie de Sihanoukville, l’hôtel prend des initiatives pour réduire sa consommation énergétique et soutient les communautés locales, notamment les enfants défavorisés vivant dans la pauvreté. Dans un contexte urbain où Sihanoukville a été ravagée par une décennie de construction anarchique, maintenir en vie un bâtiment moderniste d’exception sur un terrain menacé par la spéculation représente en soi un acte de durabilité patrimoniale et environnementale. Le défi de l’hôtel reste d’aligner ces intentions déclarées avec une stratégie environnementale formalisée et vérifiable — le fossé entre discours et données reste à combler.
Koh Russey Villas & Resort — la durabilité insulaire comme paradigme
Sur l’île de Koh Russey (Bamboo Island), dans l’archipel de Koh Rong, le resort Alila Villas incarne un paradigme relativement rare dans l’hôtellerie cambodgienne : une durabilité inscrite dès la conception dans les fondations architecturales et opérationnelles du projet.La conception du resort a été validée par EarthCheck, un organisme australien qui a certifié les domaines de durabilité environnementale et les émissions de CO₂ d’Alila Villas Koh Russey.

La majorité du couvert végétal naturel de l’île a été préservée, les structures à faible densité ne représentant que 15% des 60 acres de terrain. Parmi les autres caractéristiques durables figurent des systèmes de villa qui ajustent automatiquement l’éclairage et la température selon les entrées et sorties des occupants, une zone d’exclusion de pêche autour du resort pour préserver l’environnement marin, et une pépinière spéciale visant à protéger plus de 20 espèces d’arbres indigènes de l’île.
L’hôtel fait partie du Global Sustainable Tourism Council, une organisation qui s’assure que le tourisme fonctionne de manière aussi durable que possible, allant de l’approvisionnement local ou de la production sur site jusqu’à l’objectif de neutralité carbone.La leçon de Koh Russey est que la vraie durabilité insulaire commence avant le premier coup de pioche : réserver 85% de l’île à la nature, c’est une décision commerciale contraire aux logiques d’optimisation foncière, et c’est précisément pour cela qu’elle mérite d’être soulignée.
Sofitel Angkor Phokeethra — la puissance du grand groupe
Sofitel Angkor Phokeethra constitue l'exemple le plus documenté de certification formelle dans le secteur haut de gamme. Le Sofitel Angkor Phokeethra a décroché la certification Green Globe pour la troisième année consécutive.
Les engagements sont impressionnants sur le papier : partenariat avec Schneider Electric pour le suivi carbone, collaboration avec un consortium de 500 familles d'agriculteurs locaux, programme de biodiversité sur 127 hectares incluant 75 espèces d'oiseaux, et surtout un programme social qui a formé gratuitement plus de 1 500 jeunes Cambodgiens défavorisés aux métiers de l'hôtellerie de luxe en 16 ans.
Mais ce qui frappe le voyageur qui séjourne dans l'établissement, c'est que ces efforts ne restent pas confinés aux brochures : ils se perçoivent. Les légumes servis en restaurant portent l'indication de leur provenance locale. Le personnel, manifestement bien formé, sait répondre aux questions sur les pratiques de l'hôtel sans réciter un script — signe que la culture de la durabilité a été internalisée, pas simplement affichée. Le jardin, vivant et entretenu avec soin, abrite effectivement une biodiversité observable.

On sent, dans les petits gestes du quotidien, qu'une consigne existe et qu'elle est suivie. C'est précisément ce que les certifications sont censées produire — et que certains établissements certifiés ne produisent pas.
Ce qui distingue néanmoins le Sofitel Angkor dans le paysage de la certification formelle, c'est moins l'accumulation de ces indicateurs que leur cohérence dans le temps. Trois certifications Green Globe consécutives ne s'obtiennent pas par un effort ponctuel : elles supposent un système de mesure interne permanent, des équipes formées à la durabilité au quotidien, et une gouvernance qui intègre les enjeux environnementaux dans les décisions opérationnelles courantes — pas seulement lors des semaines d'audit. Le fait que l'établissement appartienne à un grand groupe international (Accor) n'est pas anodin : il dispose d'outils de reporting, de standards globaux et d'un regard externe que les structures indépendantes n'ont pas toujours les moyens de s'offrir. La durabilité, dans ce cas, bénéficie de l'infrastructure d'un groupe — ce qui constitue à la fois sa force et, pour certains, sa limite.
Les deux Raffles — l’héritage comme engagement nouveau
Le Raffles Grand Hotel d’Angkor à Siem Reap et le Raffles Hotel Le Royal à Phnom Penh occupent une place à part dans l’hôtellerie cambodgienne. Ce ne sont pas simplement des hôtels de luxe : ce sont des monuments vivants, des témoins de l’histoire du Cambodge au XXe siècle. Le Raffles Le Royal a ouvert ses portes en 1929 ; des générations de diplomates, de correspondants de guerre et de personnalités mondiales y ont séjourné.Les deux établissements ont obtenu la certification Green Globe.
Leurs démarches portent sur la réduction du gaspillage alimentaire, l’optimisation de la consommation énergétique, le recyclage systématique et un approvisionnement local progressif. Les deux Raffles s’impliquent également dans des activités communautaires, des plantations d’arbres annuelles et des formations à la gestion durable pour leurs équipes.Le Raffles Le Royal s’est distingué comme le premier hôtel « plastic-free » du Cambodge — bouteilles en verre rechargeables dans toutes les chambres, élimination des plastiques à usage unique dans l’ensemble de ses espaces.

La Plantation Kampot — la durabilité agricole comme fondation hôtelière
À une trentaine de minutes de Kampot, sur les hauteurs douces qui regardent vers le golfe de Thaïlande et l'île de Phu Quoc, La Plantation occupe une place singulière dans ce panorama de l'hébergement durable cambodgien — celle d'un projet dont la logique s'inverse par rapport à la plupart des établissements de cette enquête. Ici, l'hôtellerie n'est pas le cœur du projet auquel on a greffé une démarche verte : c'est la durabilité agricole qui est fondatrice, et l'hébergement n'en est que le prolongement naturel.
Lancée en 2013 par un couple franco-belge, Nathalie Chaboche et Guy Porré, La Plantation s'est construite autour de la culture du poivre de Kampot, production traditionnelle locale qu'ils ont entrepris de relancer selon des principes biologiques et équitables. Les épices y sont cultivées de manière traditionnelle, récoltées à la main, et transformées selon des standards élevés de qualité et d'hygiène — l'ensemble étant certifié biologique par Ecocert. Avec une certification ISO et des exportations vers une cinquantaine de pays, la marque a contribué à inscrire le poivre cambodgien sur la carte gastronomique mondiale.

La Villa de La Plantation — le volet hébergement du projet, avec ses quelques chambres en architecture brutaliste à flanc de colline — ne ressemble à aucun autre établissement de la région. La Plantation travaille en étroite collaboration avec les producteurs locaux pour garantir des pratiques agricoles responsables et des conditions de travail équitables. La propriété a été bâtie à partir de maisons traditionnelles khmers en bois démontées et restaurées sur le site — un geste patrimonial qui témoigne d'une conscience du territoire qui va bien au-delà de la simple certification environnementale. Environ 90% du personnel est issu des villages environnants, et le projet soutient depuis ses débuts une école locale en finançant des bourses annuelles pour des élèves issus de milieux défavorisés.
La limite de La Plantation, du point de vue de cette enquête, est symétrique à celle d'Anjali : la profondeur de l'engagement est réelle et vérifiable, mais elle ne s'est pas encore traduite par une certification hôtelière tierce internationale à renouvellement annuel. La démarche reste essentiellement portée par la certification agricole Ecocert et l'IGP Kampot Pepper — des labels solides pour la filière épices, mais qui ne couvrent pas les pratiques opérationnelles de l'hébergement lui-même. Ce n'est pas une critique : c'est une invitation. Un établissement de cette cohérence mériterait de se soumettre à l'audit qu'il passerait sans doute haut la main.
Rosewood Phnom Penh — la durabilité de haute altitude
Perché dans les 14 derniers étages de la Vattanac Capital Tower — l’immeuble le plus haut de la capitale — le Rosewood Phnom Penh représente l’exemple le plus documenté et le plus ambitieux de durabilité hôtelière urbaine au Cambodge.En avril 2025, le Rosewood Phnom Penh a réaffirmé son engagement en matière de durabilité environnementale et d’enrichissement communautaire à travers une série d’initiatives innovantes, dont le retrait de 1 050 kg de plastiques « orphelins », la plantation de 2 000 palétuviers dans la province de Koh Kong, et la collaboration avec Vattanac Property pour nettoyer les berges de la rivière, collectant 900 kg de déchets plastiques en 2024.
Sur le plan culinaire, le Rosewood Phnom Penh a lancé un jardin hydroponique intérieur, le premier de ce type au Cambodge, qui produit 70% des légumes-feuilles et des herbes aromatiques de l’hôtel, réduisant ainsi les besoins en approvisionnement extérieur et limitant les émissions liées au transport.

Ce qui distingue le Rosewood de ses concurrents est la rigueur de ses certifications : l’hôtel a obtenu une note de trois étoiles — la plus haute — du programme Food Made Good Standard de la Sustainable Restaurant Association en octobre 2024, devenant le premier hôtel au Cambodge et au sein du groupe Rosewood à recevoir cette distinction, avec des scores de 77% en approvisionnement, 83% en impact sociétal et 85% en initiatives environnementales.
En mars 2025, le groupe Rosewood dans son ensemble a reçu une certification multisite du Global Sustainable Tourism Council délivrée par Bureau Veritas, couvrant 47 propriétés à travers ses trois marques.
Mais c’est peut-être sur le volet formation que le Rosewood Phnom Penh apporte sa contribution la plus durable. À travers son programme « Open Door », géré en partenariat avec l’École d’Hôtellerie et de Tourisme Paul Dubrule, le Rosewood Phnom Penh a recruté plus de 400 employés issus de milieux ruraux ou défavorisés depuis 2018, et a alloué des fonds significatifs à la formation linguistique, informatique et professionnelle. Aujourd’hui, la part des étrangers dans les effectifs est réduite à seulement 3%, et la plupart des postes de direction sont occupés par des Cambodgiens. Cette localisation du management est, en soi, un indicateur de durabilité que les certifications environnementales ne mesurent pas encore.
Amber Kampot — le luxe 5 étoiles comme levier de durabilité locale
Sur la rive opposée à la vieille ville coloniale de Kampot, face au bâtiment néoclassique de la Banque Nationale, Amber Kampot s'est imposé depuis son ouverture comme le premier — et jusqu'ici unique — resort cinq étoiles de la province. Niché sur un domaine de deux hectares bordé de mangroves, au pied des Montagnes des Éléphants, l'établissement marie minimalisme contemporain et esthétique forestière khmère, dans un ensemble de 25 pool villas conçues pour s'effacer devant le paysage plutôt que s'en imposer.
Sur le plan environnemental, les engagements sont concrets et vérifiables. Le resort fonctionne sur un micro-réseau solaire hybride alimenté par 144 panneaux photovoltaïques, couvrant la majorité de ses besoins énergétiques. Une politique stricte d'élimination du plastique à usage unique est appliquée à l'ensemble de l'établissement — des distributeurs en céramique remplacent les flacons individuels, et les bouteilles d'eau sont rechargées plutôt que jetées. Les déchets organiques de cuisine sont donnés aux agriculteurs locaux, et un système de tri des déchets est mis en œuvre. Des initiatives de protection des mangroves complètent ce dispositif, dans un écosystème riverain particulièrement fragile.

La dimension sociale du projet mérite également d'être soulignée. L'établissement s'approvisionne en céramiques, textiles et articles en rotin auprès d'artisans cambodgiens, et la formation du personnel constitue un levier explicite de développement des moyens de subsistance locaux. Dans une province où l'hôtellerie de qualité internationale était quasi inexistante, l'existence même d'un resort de ce niveau crée une demande de compétences — et donc un débouché pour la formation hôtelière locale.
La limite d'Amber Kampot, à ce stade, est celle que l'on retrouve chez plusieurs établissements de cette enquête : l'absence de certification tierce internationale renouvelée annuellement. Les pratiques sont réelles, les investissements tangibles, mais ils reposent sur une communication interne plutôt que sur un audit externe contradictoire. Dans une région où Kampot commence tout juste à s'affirmer sur la carte du tourisme responsable, Amber représente néanmoins un signal fort : la durabilité et le luxe cinq étoiles ne sont pas, ici, des oxymores.
Les questions qui dérangent
Un hôtel de luxe de Phnom Penh, fièrement annoncé comme certifié, peut-il prétendre sérieusement à une certification verte tout en climatisant et en éclairant en permanence deux salles de sport pourtant presque vides toute la journée ? C’est la contradiction que souligne un client régulier d'un établissement de la capitale. Elle illustre parfaitement la limite structurelle des certifications par accumulation de points : un hôtel peut compenser de mauvaises pratiques dans un domaine par d’excellentes performances ailleurs.
L’auditeur Green Globe, présent de manière ponctuelle, ne passera probablement jamais vérifier si la salle fonctionne à plein régime un mardi à 14 heures, en pleine saison creuse. Or le standard lui-même exige de mesurer la consommation d’énergie et de mettre en œuvre des mesures pour la réduire, ce qui rend d’autant plus légitime la question de la cohérence réelle de la certification.
Peut-on enfin tolérer qu’un hôtel de bord de mer laisse son personnel pêcher de petits poissons de récif colorés pour sa consommation personnelle ? Les récifs coralliens abritent une biodiversité essentielle, et la pression exercée par la pêche sur ces espèces fragiles est un enjeu environnemental bien connu.
Ce que les certifications ne voient pas
Les certifications hôtelières reposent sur des audits annuels déclaratifs, complétés d’une inspection ponctuelle. Or, un auditeur qui visite l’hôtel deux jours par an ne capturera jamais les pratiques d’exploitation quotidiennes — les équipements de prestige maintenus pour l’image, la climatisation qui tourne dans les couloirs de nuit, les déchets de cuisine triés pendant la semaine d’audit et mélangés le reste du temps. Les certifications à système de points aggravent ce problème : un hôtel peut accumuler des points dans plusieurs catégories et « absorber » des pratiques peu vertueuses sans jamais les corriger.
La beauté d’un jardin botanique certifié compense un gymnase vide climatisé 24h/24. C’est mathématiquement légitime ; c’est éthiquement discutable. La véritable transparence — celle que les experts en durabilité réclament depuis des années — passerait par la publication en temps réel des données de consommation d’énergie par zone, par équipement, accessible aux clients et aux auditeurs. Aucun hôtel cambodgien n’en est là.
Ce que le voyageur exigeant doit retenir
La hiérarchie des preuves dans l’éco-certification hôtelière est claire : une certification annuelle renouvelée par un organisme tiers indépendant vaut plus qu’un prix décerné une fois, qui vaut lui-même plus qu’une déclaration d’intention sur un site web.
Sur ce critère, Kep West, le Sofitel Angkor, les Raffles et le Rosewood Phnom Penh se distinguent. MAADS, Anjali, Terres Rouges et le Farmhouse méritent néanmoins d’être reconnus pour la profondeur et la cohérence de leur engagement — même sans label affiché en bonne place à la réception.
Et derrière tous ces établissements, une institution mérite d’être mentionnée à chaque fois qu’on parle de tourisme durable au Cambodge : l’École Paul Dubrule. En formant plus de 4 400 Cambodgiens en lien étroit avec des partenaires comme Accor et l’École Hôtelière de Lausanne, elle construit, diplôme après diplôme, le socle humain sans lequel toutes les certifications du monde ne sont que du papier.
Mais la leçon ultime de cette enquête est peut-être celle qu’un client attentif a formulée sans le savoir : aucun label ne remplace l’observation directe. Et parfois, deux salles de sport vides, climatisées et éclairées en permanence en disent plus long sur la réalité d’un engagement « vert » que n’importe quel certificat encadré dans le lobby.







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