Rithy Panh : « filmer, c'est résister à l'effacement, à la dictature des algorithmes, à la solitude connectée »
- La Rédaction

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Inquiet pour l'avenir du cinéma, le cinéaste cambodgien, qui présidait le jury du Festival de Locarno en 2025, livre une critique acerbe des réseaux sociaux et de leur impact sur notre rapport au monde et à la mémoire. Rencontre avec un artiste - dans le cadre de Locarno meets - pour qui filmer est un acte de résistance.

« Qui suis-je pour juger ? »
Présider un jury n'a jamais été une sinécure pour Rithy Panh. Lorsqu'on l'interroge sur cette responsabilité, le cinéaste esquisse un sourire gêné. « Oh oui ! J'ai fait partie de jurys dans le passé, mais c'est toujours très difficile, parce que je suis un cinéaste aussi. Je sais à quel point c'est difficile d'avoir une idée, de trouver un budget, beaucoup de responsabilités. Parfois j'ai failli, parfois j'ai réussi. »
Cette humilité, rare dans un milieu où les ego s'entrechoquent, dit long sur l'homme qui a consacré sa vie à filmer l'indicible.
Pourtant, c'est avec cette même humilité désarmante que le réalisateur franco-cambodgien de 61 ans avait accepté, en août 2025, la présidence du jury de la 78e édition du Festival de Locarno. Un rôle qu'il assume en conscience, mais non sans malaise : « Qui suis-je pour juger quelque chose ? C'est très difficile de dire ce qui est bon, ce qui ne l'est pas, et d'essayer de trouver des arguments. »
Mais très vite, la conversation dérive. Loin des considérations protocolaires sur la compétition, Rithy Panh préfère parler de ce qui le brûle : l'état de notre civilisation numérique, la solitude derrière les écrans, et la mémoire qu'on assassine à coups d'algorithmes.
L'isolement derrière l'écran
Pour Rithy Panh, le constat est sans appel. Les « réseaux sociaux » sont un leurre, un oxymore qui masque une réalité plus sombre. « J'aime débattre avec eux [les jeunes] et j'essaie d'apprendre. Je suis très intéressé par ce qui se passe dans les réseaux sociaux. Parce que je ne vois pas ce qui est social à l'intérieur. Les réseaux sociaux, oui. Les réseaux sociaux, non. Ils appellent ça les réseaux sociaux, mais je ne vois pas... »
Cette attention portée aux jeunes générations n'est pas nouvelle chez Rithy Panh, qui multiplie les rencontres dans les écoles. Il y cherche une perspective différente.
Mais ce qu'il observe l'inquiète. La culture TikTok, le format court, la consommation frénétique de vidéos entre deux stations de bus : tout cela compose un nouveau rapport à l'image, fragmenté, solitaire.
Et puis il y a ce geste, cette posture universelle devenue symptôme. Panh la mime, le cou ployé, les yeux baissés :
« Vous avez du cinéma dans votre main, vous avez de la photographie dans votre main, mais tout le temps, vous mettez votre tête en bas comme ça. Et vous êtes dans votre chambre, vous êtes dans votre transport, vous êtes dans votre toilette, mais vous n'êtes pas dans le théâtre. Vous n'êtes pas avec l'autre. »
Cette tête baissée, c'est celle de l'absence au monde. Celle qui vous coupe du regard de l'autre, de la présence partagée. « Quelle est la culture ? C'est de mettre les gens ensemble et d'échanger. » La formule est simple, presque enfantine, mais elle touche au cœur du problème : nous avons confondu connexion technique et lien humain.
Cette posture crée selon lui une génération « isolée, pas en solitude ».
Une nuance essentielle, qu'il prend soin de souligner : « Parfois, la solitude, c'est bien, mais c'est isolé. » La solitude est choisie, habitée, féconde. L'isolement subi est vide, stérile.
Et pourtant, dans cette prison dorée, nous nous croyons souverains. « Mais nous pensons que nous sommes les rois du monde, parce que vous pouvez photographier la pizza sur votre assiette et l'envoyer. »
L'image est cocasse, presque absurde, mais elle dit la toute-puissance illusoire du consommateur numérique, roi d'un monde factice.
Le mirage de la liberté numérique
Le réalisateur de L'Image manquante va plus loin. Il voit dans les plateformes sociales un nouveau visage du totalitarisme, d'autant plus dangereux qu'il se déguise en démocratie participative. « Notre temps maintenant, c'est le temps du totalitarisme. On pense qu'on est libres. »
Libres ? Oui, techniquement. « Vous êtes libres, oui, mais vous n'avez pas besoin d'insulter quelqu'un sur Facebook ou autre chose. Mais tout le monde donne son avis. » Cette liberté de parole, pourtant, n'est qu'un leurre soigneusement conçu par les architectes du numérique.
« C'est très smart des gens de la haute technologie, parce qu'ils vont d'abord à l'ego. Ils vous font croire que c'est une sorte de démocratie. Tout le monde peut dire quelque chose. Mais malheureusement, il y a beaucoup d'idiots qui ont à présent le même pouvoir que des bons poètes ou des bons philosophes. C'est le problème. »
Cette égalité de façade nivelle tout par le bas, donnant la même tribune au penseur et à l'imbécile. Dans ce grand bazar numérique, les repères se brouillent, les hiérarchies de valeur s'effondrent.
Le pouvoir, d'ailleurs, a changé de mains. Panh le constate avec une ironie mordante : « Ce n'est pas un journaliste qui a le pouvoir, c'est un influenceur. Qu'est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire qu'il influence les gens. C'est rapide, c'est manipulatif. Mais les influenceurs sont là pour vendre quelque chose. »
Cette dérive interroge la place même de l'artiste, du penseur, du poète.
« Qu'est-ce que c'est le travail d'un réalisateur ? Qu'est-ce que c'est le travail du journaliste ? Qu'est-ce que c'est la poésie ? Qu'est-ce que c'est la réflexion ? »
Autant de questions qui restent suspendues, sans réponse, dans un monde où tout se vaut et où tout s'achète.
« Je suis un peu inquiet parce qu'on a moins et moins d'espace. Au niveau de la technologie, on a beaucoup de possibilités, mais en fait, on a moins et moins de liberté et moins et moins d'espace. »
Le paradoxe est cruel : jamais nous n'avons eu autant d'outils pour nous exprimer, jamais nous n'avons été aussi peu libres.
La mémoire assassinée par l'algorithme
L'ancien déporté du régime khmer rouge, qui a consacré sa carrière à documenter l'indicible — de S21 : La machine de mort khmère rouge (2003) à L'Image manquante (2013) —, voit dans le flux numérique une machine à détruire la mémoire.
Le cycle infernal de l'actualité —
« Aujourd'hui on parle de l'Ukraine, demain on parle de Gaza, après-demain on parle d'autre chose, Iran ou Trump » — empêche toute pensée profonde. « Donald Trump l'utilise très bien. C'est comme changer de chose tous les jours. Vous n'avez pas le temps d'avoir une réflexion. C'est trop rapide. La chose digitale est quelque chose comme détruire la mémoire. Le cinéma n'est pas comme ça. »
Cette vitesse, cette succession frénétique de crises et d'indignations, produit une forme de voyeurisme impuissant. L'intervieweur lui demande s'il pense que nous sommes devenus des « voyeurs de la nouvelle plutôt qu'actifs ». La réponse fuse : « Bien sûr. Vous avez raison. Comme je vous l'ai dit, c'est trop rapide. Nous sommes des êtres humains. Nous avons besoin de temps. Nous devons apprendre. »
Pourtant, même le septième art n'est pas épargné par cette accélération généralisée. Rithy Panh observe avec mélancolie l'érosion de son langage, la standardisation des images. « Même le cinéma digital affecte déjà. À cause de l'IA, à cause de la lumière. Quand vous regardez un film d'Antonioni et un film d'aujourd'hui, vous voyez comment ils mettent la lumière. »
Son regard se fait plus acéré encore sur les productions contemporaines : « Certains films, comme les films de Netflix, parlent beaucoup. » Beaucoup de bruit, peu de sens. Beaucoup d'effets, peu de lumière au sens propre comme au sens figuré.
Son remède ? Une éducation exigeante.
« C'est pourquoi le cinéma doit être appris à l'école. Pas seulement pour ceux qui veulent faire des films, mais apprendre à l'école, comme vous lisez Shakespeare ou quelque chose comme ça. Prenez un film classique d'Ozu et essayez d'en analyser. »
Apprendre à voir, apprendre à regarder, apprendre à prendre le temps — voilà ce qui pourrait sauver les générations futures de la noyade numérique.
Mais le problème est plus profond : « Le problème avec le cinéma, c'est qu'il n'y a pas d'espace. » Plus d'espace pour les films exigeants, plus d'espace pour les journalistes qui voudraient prendre le temps d'enquêter. « Comme vous, les journalistes. Vous ne pouvez rien faire, mais personne ne vous donnera de l'argent pour passer 20 jours en Inde pour comprendre ce qu'est le Bollywood. Personne. »
Renaître par l'argile et la grâce
C'est peut-être dans son travail avec les figurines d'argile, devenues sa signature depuis L'Image manquante, que Rithy Panh trouve une réponse à ce monde trop rapide. Ces petites sculptures, nées de la terre de la rivière, malaxées à la main, séchées au soleil, portent en elles une mémoire ancienne.
« Elles ne bougent pas. Elles sont comme des masques, des masques africains. Un masque, c'est de l'art. La figurine, c'est de l'art aussi, quand on la met dans le film. Mais dans notre vie quotidienne, le masque, c'est l'esprit. »
Ces figurines, Panh refuse de les animer, de les faire bouger en stop-motion. Leur force est ailleurs, dans leur immobilité même. « Le mouvement est dans la caméra, dans le regard, dans le spectateur. La figurine, elle, demeure, impassible, témoin silencieux. J'ai filmé pendant trois mois et j'ai découvert une idée. Ce qui m'est arrivé, c'était une petite figurine en argile. Je me suis dit, c'est celle-là. Parce que c'est juste de l'argile de la rivière, qu'on a travaillée avec les mains, secouée par le soleil, et on a fait le film. »
Cette découverte, presque accidentelle, dit la part d'inspiration qui échappe à tout contrôle, toute planification. Le cinéma comme rencontre, y compris avec la matière la plus humble.
« Je ne suis pas un survivant, je suis un cinéaste »
Cette distinction, Rithy Panh tient à la formuler clairement, presque avec véhémence. « Je ne suis pas un survivant. Je suis un filmmaker. Je l'accepte, mais parfois, je me sens insoutenable. »
Le mot « survivant » le blesse, le réduit à ce qu'il a subi, non à ce qu'il a construit. « Personnellement, ça m'affecte beaucoup. C'est pourquoi j'essaie d'amener la créativité. J'essaie de mettre dans tous mes films mon point de vue, ma sensibilité, ma cinématographie. Cela signifie juste que je suis là. Le totalitarisme ne peut pas détruire. C'est mon imagination. »
L'imagination comme dernière forteresse, comme preuve irréfutable que l'oppression n'a pas gagné. Filmer, c'est exister. C'est dire au bourreau : tu n'as pas eu ma peau, tu n'auras pas mon âme, tu n'auras pas mon regard.
La quête de l'innocence
Face au streaming triomphant et à la chute des salles obscures, Rithy Panh confie son désarroi : « J'ai perdu mon espoir du cinéma. J'ai préféré aller au cinéma comme vous allez à l'église. Je crois au cinéma. J'ai un intérêt au cinéma. »
Cette foi vacille quand il voit « très peu de films qui vont au cinéma, pour montrer à l'audience, quand je vois l'audience tomber année après année ». Alors il cherche une issue, un chemin de retour vers l'essentiel. « J'aime trouver mon enfance et mon innocence. Il n'y a pas de CGI, il n'y a pas d'IA, quelque chose comme ça. »
Pas de trucages, pas d'effets spéciaux, pas d'intelligence artificielle. Juste un œil, un objet, une lumière. Retrouver le regard de l'enfant qui découvre le monde, et avec lui le pouvoir de le transfigurer par l'image.
L'outil importe peu, finalement. Ce qui compte, c'est l'intention, la fraîcheur du regard, la liberté du geste.
Car Panh enseigne beaucoup, et de cet enseignement il tire autant qu'il donne : « Quand j'enseigne, j'apprends beaucoup de ces jeunes-là. » Il évoque un projet à Saint-Domingue, un étudiant qui chaque semaine lui envoie quelque chose, avec son téléphone, sa caméra, ses archives.
Les saints du cinéma
Dans cette quête, Rithy Panh a ses intercesseurs, ses figures tutélaires. Il en parle avec une ferveur presque religieuse. « J'ai dit à mes étudiants, j'ai un saint dans le cinéma. Son nom est Chris Marker. Vous devez avoir un saint, quel que soit le saint, ça peut être Tarkovski, Fellini, ou autre, mais le mien c'est Chris Marker. »
Cette dévotion a quelque chose de touchant chez cet homme pourtant si peu porté à la piété conventionnelle. « Quand j'ai des problèmes, je lui parle. Il me dit, Chris, viens m'aider. Viens m'aider maintenant. Parce qu'il existe quelque chose dans son cinéma, quelque chose de puissant. Le plus essentiel pour le cinéma, c'est la liberté, ne pas perdre la liberté. »
La liberté, maître-mot du cinéma selon Panh. Celle qu'il a dû conquérir de haute lutte, lui qui est venu au cinéma « très tard, par accident ».
L'histoire de cette découverte mérite d'être contée. « Quand on est immigrant, on parle très mal, on va au fast-food chinois. C'est votre travail. Vous allez au taxi. Parce que vous devez survivre. Vous devez oublier. Oubliez et reconstruisez votre vie. »
Dans cette vie de survie et d'oubli, il voulait être menuisier. « Je voulais être un menuisier parce que c'est le travail d'un homme silencieux. Vous ne parlez pas. Le bois sent bon. Vous devez lire le bois. Vous ne pouvez pas couper comme vous voulez. Vous devez le lire d'abord. » Cette lecture du bois, cette écoute de la matière, préfigure déjà son rapport au cinéma.
« Par accident, heureusement pour moi, mon professeur m'a donné une caméra avec trois bobines de Super 8. Sans connaître le cinéma, je suis allé faire des images comme ça. Parce que je suis silencieux. Je ne parle pas. Le cinéma est comme ça. »
Cette entrée en cinéma par le silence, par l'image pure, marquera tout son œuvre. « C'est très drôle. Je fais un film magnifique et je ne sais pas ce qu'est le montage. » Un ami lui prête une machine, lui apprend les bases. Et quand ce dernier visionne le film, il le compare à Bresson. « C'est bien. Mais je ne sais pas qui est Bresson. Qui est ce gars ? »
À l'époque, pas d'internet, pas de vidéo à portée de main. « C'était très difficile de trouver un film de Bresson. Je n'avais pas de vidéo parce que c'était très cher. » Quelqu'un lui parle alors d'une école de cinéma à Paris, où l'on peut voir tous les films gratuitement. « Ça a l'air d'un rêve. Oui, je prends le train et je vais à Paris. »
La grâce selon Tarkovski
Quel film l'a marqué en premier ? La réponse surprend : « Le premier film qui m'a touché c'était Andreï Roublev. » Un film russe, sur un peintre d'icônes du XVe siècle, tourné en noir et blanc, d'une durée de trois heures. Un choix étonnant pour un jeune Cambodgien ne parlant pas français, ignorant tout du christianisme et de la culture slave.
« Quand j'ai regardé le film, bien sûr, je ne comprenais pas ce qu'était le christianisme, ce qu'était la culture de ce film russe. Je ne savais même pas qui était Andreï Tarkovski. Mais le film a l'air plein de grâce. »
La grâce. Le mot revient, insistant. « J'ai regardé le film et je suis revenu. J'ai l'air de marcher. Mes pieds ne touchaient pas le sol. Le film avait l'air de flotter. J'ai eu un sentiment très étrange. »
Cette expérience quasi mystique le bouleverse au point de le faire douter de sa propre vocation.
Pourtant, il persévère, traverse des périodes de doute profond. « Un mentor m'a dit que j'étais un philosophe très déprimé. C'était une période très déprimante. Je viens d'un pauvre pays. Faire un film coûte cher. »
Cette interrogation, vertigineuse, le hante. La réponse viendra d'Afrique, d'une rencontre avec le cinéaste malien Souleymane Cissé. « Je suis allé au Mali pour faire un film avec Souleymane Cissé. Il m'a dit qu'il avait raison sur l'image. On avait quelque chose à discuter ensemble. »
Une nuit, il le réveille à une heure du matin. Cissé raconte un rêve. Panh filme. La voix nocturne n'est pas la même, elle a « un accent magnifique ». Mais Panh ne comprend pas un mot : Cissé parle en bambara. « Tu sais ce que c'était ? Non, jusqu'à l'édition. Qu'est-ce que c'était ? Lumière, grâce, douceur, quelque chose comme ça. »
Cette expérience le marque à jamais. « Dans chaque personne, il y a une sorte de grâce. Je comprends ça. La grâce, c'est comme la dignité dans mon esprit. Elle doit être l'une des choses les plus belles et importantes que la caméra doit capturer. Ça a changé beaucoup dans ma décision de revenir au cinéma. »
Survivre, filmer, transmettre
Le chemin n'a pas été facile. « C'est très difficile quand tu n'as pas de famille, tu es immigrant, tu dois vivre. Au cinéma, c'est très bourgeois. Tu dois avoir de l'argent, tu dois avoir de la famille, tous mes collègues ont une famille, ils ont un studio, quelque chose comme ça. Ou alors tu dois faire des affaires avec des grandes entreprises, des gouvernements. »
Mais il a tenu, porté par cette conviction que filmer est nécessaire. Un ami lui prête sa maison pour six mois. Il vit chichement, économise, persévère. »
Ce « vous », c'est nous, spectateurs, critiques, amoureux du cinéma. C'est à nous qu'il lance cet appel, cette invitation à ne pas désespérer, à chercher encore la lumière, la grâce, la dignité dans les images.
À prendre le temps de regarder, vraiment, comme on irait à l'église. À résister, par le regard, à la vitesse du monde et à l'oubli programmé.
Car au bout du compte, c'est peut-être cela, l'essentiel du message de Rithy Panh : filmer, c'est résister. Résister à l'effacement, à la dictature des algorithmes, à la solitude connectée. Résister, simplement, en levant la tête. Pour voir l'autre. Pour être avec lui. Pour que le cinéma reste ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être : une rencontre.







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