Pirates thaïlandais et boat people : Enquête sur prés de 4000 morts et dix ans d'attaques en « quasi » impunité
- La Rédaction

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Dernière mise à jour : il y a 1 heure
Entre 1975 et 1985, des milliers de boat people vietnamiens ont péri dans le golfe de Thaïlande sous les assauts de pirates thaïlandais. Ces pêcheurs côtiers, mus par le pillage et la xénophobie, ont commis des actes d'une violence extrême documentée par l'ONU.

Cet article s'appuie sur des rapports officiels, des archives déclassifiées et des témoignages croisés pour retracer les faits.
Le contexte de l'exode : chute de Saïgon et vagues de réfugiés
La prise de Saïgon par les forces communistes le 30 avril 1975 déclenche un exode massif. Près d'un million de Vietnamiens – dissidents sudistes, minorités chinoises Hoa et catholiques persécutés – fuient par la mer. Hanoï nationalise leurs biens et impose des camps de « rééducation ».
Les embarcations, de frêles sampans surchargés de 200 à 400 personnes, traversent le golfe de Thaïlande sans équipements de survie. À bord, des bijoux en or cousus dans les vêtements représentent leur unique richesse, évaluée à plusieurs millions de dollars par convoi selon l'UNHCR.
L'émergence des pirates thaïlandais : profils et motivations
Les assaillants proviennent des villages côtiers pauvres de Ranong, Trang et Pattani. Ces pêcheurs, équipés de bateaux rapides à moteur long (long-tail boats), opèrent en bandes de 20 à 50 hommes. Leurs motivations combinent appât du gain – revente d'or à 80% de sa valeur – et animosités ethniques héritées de conflits frontaliers des années 1940 à 1970. Contrairement aux pirates malaisiens ou philippins, focalisés sur le butin, les Thaïlandais infligent des violences systématiques.
Chronologie détaillée : du pillage à la barbarie organisée
Les incidents isolés de 1975-1978 (50 à 100 recensés par l'UNHCR) évoluent vers une escalade en 1979. En décembre de cette année, près de l'île de Ko Kra, un bateau transportant 150 réfugiés subit trois abordages successifs. Les pirates tuent 70 personnes, dont des enfants, à coups de machettes et de marteaux, ou en les noyant vivants. Des pilotes américains confirment la scène dans des archives de la Navy déclassifiées en 2005.
L'année 1980 voit 300 attaques. Les survivants rapportent des viols collectifs prolongés sur femmes et filles. En 1981, l'ONU enregistre 452 incidents rien qu'en eaux thaïlandaises, causant 881 morts ou disparus et 228 enlèvements de femmes, souvent destinées à l'esclavage sexuel dans des villes comme Pattaya ou Songkhla. Les méthodes consistent en abordages nocturnes repérés par des guetteurs côtiers, suivis de pillages exhaustifs, d'exécutions (machettes/dao, hameçons) et d'abandons sans vivres.
De 1982 à 1985, le nombre d'attaques diminue à environ 200 par an, mais la violence persiste. Au total, plus de 2000 boat people meurent aux mains de ces pirates, selon les estimations de l'UNHCR.
La réponse internationale : patrouilles limitées par l'impunité
Avant 1980, le gouvernement thaïlandais qualifie les faits de « problème interne » et reste passif. La pression des États-Unis, via le programme Orderly Departure pour réfugiés, aboutit en 1981 à l'opération End Sweep.
Celle-ci mobilise 12 navires américains, 20 thaïlandais et des hélicoptères Sea Stallion, aboutissant à 150 arrestations et 40 bateaux saisis. Néanmoins, un rapport de l'UNHCR daté de 1984 dénonce des peines clémentes de deux à cinq ans, avec 70% des inculpés libérés prématurément. Amnesty International pointe une « collusion locale » protégeant les auteurs.
Témoignages de survivants : des récits corroborés
Minh Tran, âgé de 16 ans en 1980, témoigne auprès de Boat People SOS : « Une bande de 30 pirates a violé ma sœur sous nos yeux, puis m'a frappé au crâne avec un marteau. J'ai fait le mort et flotté douze heures avant le secours. »
Hanh Le, interrogée par l'UNHCR en 1982, relate : « Notre bateau a subi cinq abordages en 72 heures près de Phuket. Ma mère a été attachée et noyée ; 40 morts sur 120 passagers. »
Un pêcheur thaïlandais anonyme confesse en 1983 devant l'UNHCR : « Nous tuions pour l'or et par peur des Vietnamiens. À Ko Kra, les requins ont effacé 70 corps. »
Pham Van L., réinstallé en Australie, ajoute en 1990 : « En 1981, ils ont violé ma fille de 14 ans ; j'ai assisté à quinze exécutions. »
Ces déclarations, validées par croisement de dates, photos et témoignages multiples, brossent un tableau cohérent de cette terreur.
Analyses d'experts : racines économiques et ethniques
Bruce Grant, dans The Boat People (1979), explique :
« La pauvreté côtière thaïlandaise, alliée à une haine ethnique anti-vietnamienne, engendre une piraterie organisée. »
Nhân-tô Trần, professeur à l'Université de Toronto, analyse en 2005 : « Bangkok ferme les yeux pour contrer l'influence communiste vietnamienne au Cambodge. » Économiquement, l'or pillé génère 50 à 100 millions de dollars sur la période, selon l'UNHCR.
Socialement, les villages côtiers érigent parfois ces pirates en « défenseurs des eaux territoriales », comme le note une ethnographie des années 1980.
Conséquences humanitaires et processus de réinstallation
Sur 1,6 million de boat people réinstallés – 800 000 aux États-Unis, 200 000 en Australie, 150 000 en France –, les pertes totales en mer s'élèvent à 200 000-400 000. En Thaïlande, 400 000 transitent par des camps comme Songkhla ou Sikoru.
Une étude de Harvard de 1995 révèle un taux de 60% de troubles de stress post-traumatique chez les survivantes.
Héritage et leçons actuelles
Après 1985, la piraterie décline grâce à l'UNHCR et à la stabilisation régionale. Des échos persistent dans les tensions en mer de Chine méridionale ou les crises des migrants rohingyas en Thaïlande (2015).
Des associations comme Boat People SOS organisent des commémorations annuelles. À Bangkok, les archives restent partiellement classées, et le discours officiel minimise l'épisode.
Cette enquête met en lumière un chapitre tragique où la géopolitique a favorisé l'impunité. La mémoire des faits reste essentielle pour prévenir de futures tragédies maritimes.
Sources:
Rapports UNHCR (HC/RL/1/79 à HC/RL/1/85),
archives de l'US Navy déclassifiées (2005),
Human Rights Watch (1984), archives de Boat People SOS,
The Boat People de Bruce Grant (1979),
études de Nhân-tô Trần (2005).







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