Phnom Penh vs Empires du Scam : Guerre Souterraine au Cambodge et Efforts Payants
- Christophe Gargiulo

- il y a 3 heures
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Dans quelques casinos clinquants de Bavet et tours fantômes de Sihanoukville, un empire invisible a prospéré pendant des années : les "scam centers", ces usines clandestines à fraudes en ligne qui drainent des milliards de dollars tout en asservissant des milliers de victimes.

Le 31 janvier dernier, un raid titanesque au complexe A7 de Svay Rieng a permis l'interpellation de 2 044 suspects étrangers, marquant un record absolu dans l'histoire de ces opérations.
Pourtant, malgré plus de 5 000 arrestations en 2025 et la fermeture de 92 sites, ces réseaux rebondissent avec une résilience stupéfiante. Soupcons de corruption, raids sabotés, relocalisations fulgurantes : cette enquête révèle les rouages d'une guerre asymétrique où l'État cambodgien mène une guerre difficile face à des syndicates ultra-organisés.
Le raid géant de Bavet : un coup d'éclat spectaculaire
Le 31 janvier 2026, à l'aube, environ 700 officiers d'élite de la police nationale, placés sous les ordres du général Sar Thet, commissaire général, ont investi le complexe casinotier A7 – également connu sous le nom de Wan Cheng –, un bastion frontalier avec le Vietnam dans la province de Svay Rieng.
Le bilan de cette opération est impressionnant : 2 044 étrangers ont été détenus, dont 1 792 Chinois, 179 Birmans, 177 Vietnamiens, 36 Indiens, 30 Népalais, ainsi que des ressortissants de Taïwan, de Malaisie, du Laos et même du Mexique.
Les forces spéciales ont fouillé 22 bâtiments, saisissant des ordinateurs, des serveurs et des preuves accablantes de fraudes sophistiquées, telles que les arnaques "pig-butchering" – ces escroqueries romantiques piégées –, les deepfakes et la sextorsion.
Cette intervention n'est pas un cas isolé, mais s'inscrit dans une série d'opérations récurrentes à Bavet.
En novembre 2025, un raid similaire avait déjà permis l'arrestation de 658 étrangers dans deux composés distincts, révélant des techniques vicieuses comme les relations fictives générées par intelligence artificielle ou les offres d'emploi frauduleuses. Un casino entier avait alors été fermé, avec trois cerveaux présumés – deux Taïwanais et un Malaisien – placés sous les verrous, tandis que 20 victimes potentielles étaient libérées.
Dès 2024, 450 arrestations avaient été enregistrées pour des jeux illégaux masquant des activités de scams.
À Sihanoukville, l'épicentre historique de ces réseaux, les assauts se succèdent eux aussi : plus de 1 000 suspects appréhendés en juillet 2025 – dont 200 Vietnamiens –, 263 au Galaxy World Casino en octobre, et 450 dès mars 2024. Au total, les autorités ont mené 48 raids majeurs au cours des neuf premiers mois de 2025, entraînant 2 722 expulsions, tandis que la période de juin 2025 à janvier 2026 a vu la neutralisation de 118 sites et l'arrestation de 4 983 suspects issus de 23 nationalités différentes, dont 4 039 ont été expulsés.
Une justice expéditive : entre expulsions massives et condamnations sélectives
Que deviennent ces milliers de suspects après leur arrestation ? Les autorités privilégient massivement la déportation rapide des étrangers, comme en témoigne le cas de Bavet en novembre 2025 : 529 Vietnamiens placés en attente d'expulsion et 71 transférés à l'immigration.
Sur les 118 sites traités récemment, 35 cas ont été portés devant les tribunaux, aboutissant à 168 ou 172 condamnations ciblées contre les "grosses têtes" – les leaders présumés – pour des chefs d'accusation tels que blanchiment d'argent et trafic d'êtres humains. L'extradition la plus emblématique reste celle de Chen Zhi, magnat du Prince Group, vers la Chine en janvier 2026 ; cet homme d'affaires, sanctionné par les États-Unis pour des fraudes massives en cryptomonnaies.
Le Comité de coordination contre les scams (CCOS), créé en février 2025 et présidé par le Premier ministre Hun Manet lui-même, revendique le traitement de 37 affaires judiciaires majeures.
Le vice-Premier ministre et ministre de l'Intérieur, Sar Sokha, a élevé cette lutte au rang des six priorités absolues de son département, menaçant de destitution immédiate et de poursuites tout fonctionnaire complice ou négligent.
Pourtant, les détails sur les peines individuelles restent rares : les petits acteurs sont souvent "éduqués" et relâchés, tandis que les condamnations se concentrent sur une poignée de leaders. Selon l'indice mondial de la criminalité organisée (GI-TOC 2025), le Cambodge figure parmi les 20 pays les plus touchés par la criminalité organisée, avec un score de résilience très faible de 3,46 sur 10.
Un impact réel, mais encore limité
Sur le papier, les résultats sont éloquents. Les autorités rapportent 5 106 suspects arrêtés au cours des sept derniers mois de 2025, dont 4 534 expulsés, et la fermeture de 93 composés entre fin 2024 et octobre 2025. Les raids se poursuivent à un rythme effréné en 2026, avec par exemple 75 arrestations mi-janvier.
La coopération internationale progresse : échanges d'intelligence avec le FBI et la Thaïlande pour traquer les actifs financiers, task forces impliquant la Corée du Sud et le Japon. Des saisies massives d'équipements – téléphones, ordinateurs, serveurs – ont été effectuées, et Phnom Penh assure avoir restauré une partie de son image internationale ternie.
La réalité sur le terrain est bien plus difficile. Des estimations font état de 350 sites encore actifs, générant entre 12 et 19 milliards de dollars par an. Après chaque raid, les opérations reprennent en quelques semaines seulement. Amnesty International, qui a cartographié 53 composés en juin 2025 – souvent installés dans des casinos ou hôtels –, dénonce des tortures systématiques et un esclavage moderne ; sept de ces sites resteraient opérationnels en janvier 2026.
L'énigme de la résilience
Comment ces empires cybercriminels parviennent-ils à rebondir aussi vite ? La première explication réside dans une corruption supposée que le gouvernement s'emploie à éradiquer à tous les niveaux.
Ces criminels ne sont pas de simples délinquants impulsifs, mais des opérateurs astucieux recrutant talents qualifiés via de fausses offres d'emploi en IT ou support client, pour ensuite les forcer à exécuter des arnaques comme le "pig butchering" (escroqueries romantiques à l'investissement crypto).
Leur ingéniosité se manifeste dans l'utilisation d'IA générative pour des deepfakes et traductions automatisées, augmentant l'échelle des fraudes mondiales. Ils adaptent rapidement leurs bases, migrant de casinos vers des zones économiques spéciales (SEZ) frontalières pour esquiver les rafles.
Investissements légitimes via coquilles
Ces syndicats canalisent leurs profits illicites vers des conglomérats légaux via des sociétés écrans. Ils infiltrent l'immobilier, les banques et les casinos, créant un "lavage de réputation" qui brouille les pistes économiques. Par exemple, des fonds d'escroqueries financent des resorts de luxe à Palau ou des ports, tout en recyclant l'argent via cryptos et immobilier.
Pour légitimer leur présence, ces réseaux investissent massivement dans des projets sociaux : construction d'écoles (Prince Group : 2 millions de dollars sur 7 ans), bourses et dons à la Croix-Rouge cambodgienne (7,2 millions de dollars de donateurs liés à la cybercriminalité depuis 2020). Ces actes de "CSR weaponisé" (responsabilité sociétale d'entreprise militante) leur donnent une couverture médiatique favorable.
Complexité des structures légales
Démêler ces réseaux exige une expertise forensic poussée : couches de holdings offshore (100 sociétés écrans pour Prince Group). Les rafles (plus de 5 000 arrestations en 2025) visent souvent les exécutants, laissant intactes les hauts dirigeants de ces structures.
L'enquête bute sur une extrême complexité, les relocalisations rapides et le chevauchement victime-offenseur, rendant les poursuites transfrontalières ardues.
Une autre faille opérationnelle est le sabotage interne des raids. Les opérateurs reçoivent des alertes via Telegram ou des fuites, leur permettant d'évacuer en urgence. Les interventions se concentrent sur les petits poissons – les travailleurs forcés, estimés à 100 000 personnes –, qui sont libérés ou expulsés après interrogatoire, tandis que certains leaders parviennent à s'évanouir dans la nature, ou ne résident tout simplement pas dans le Royaume.
Les composés sont fortifiés comme des bunkers : connexions internet par satellite, générateurs autonomes, et outils d'intelligence artificielle pour scaler les fraudes à une vitesse industrielle.
Une mobilité transnationale achève le tableau. Comme les narcos, ces réseaux relocalisent sans peine vers le Laos, la Birmanie, le Timor oriental ou même le Pérou, en masquant leurs opérations derrière des investissements étrangers légitimes comme des casinos ou des zones économiques spéciales. Les profits colossaux financent cette adaptation perpétuelle.
Enfin, l'attractivité économique du modèle joue un rôle clé. Beaucoup de "recrues" arrivent comme volontaires, appâtés par des promesses de salaires mirifiques dans un contexte de désespoir régional.
Perspectives incertaines : un enfer pour les criminels...
Le Premier ministre Hun Manet a érigé cette lutte en priorité absolue, répétant que « le Cambodge n'est pas un havre pour les criminels, mais un enfer pour eux ». Il menace de limogeages massifs et ordonne des raids continus.
Des succès partiels émergent : baisse des plaintes internationales, extraditions comme celle de Chen Zhi. Pourtant, le GI-TOC insiste sur des failles dans la lutte anti-blanchiment. Pour un impact durable, il faudrait traquer les complices, soutenir les victimes de manière systématique et renforcer la coopération au sein de l'ASEAN, avec les États-Unis et l'Union européenne. Sans cela, ces empires invisibles, dopés à l'IA et sans frontières, continueront de hanter le royaume.
Le Cambodge se trouve à un carrefour décisif avec ce stigmate persistant de « sin city ».







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