Parcours : Yvon Chalm, architecte, écologiste et entrepreneur

Yvon Chalm sera la tête de liste pour l’association reconnue d’utilité publique Français du Monde lors des prochaines élections des conseillers consulaires au Cambodge qui auront lieu en mai prochain. Architecte de talent d’abord, ce Breton d’origine se révèle aussi un écologiste passionné qui a pris conscience des enjeux stratégiques auxquels se trouve confrontée la planète en matière d’environnement et d’énergie.

Pour l’architecte, discret et assez peu engagé sur les réseaux sociaux, l’avenir passe par une sérieuse prise de conscience, mais aussi un engagement à tous les niveaux. Cet engagement, il a décidé de le prendre tant au sein de son activité d’architecte que pour celle d’entrepreneur. En effet, M. Chalm monte également des projets dans le secteur du solaire avec l’entreprise K- Box solution, une nouvelle aventure cambodgienne dans laquelle ce Français de 46 ans entend également privilégier la responsabilité sociale de l’entreprise.

Yvon Chalm architecte et écologiste

Sur le chemin de son usine, l’architecte se raconte, son parcours, ses difficultés, sa vision du pays et son engagement auprès de ses compatriotes :

CM : Quelles sont les conditions qui vous ont amené au Cambodge ?

C’est une histoire un peu longue… je travaillais avec ACYC, un cabinet d’architecte que j’ai créé à Paris avec Armel Cassin. De 2001 à 2007, nous travaillions essentiellement en sous-traitance pour les Aéroports de Paris (ADP). C’était l’époque durant laquelle ADP envisageait sa privatisation. Pour les dirigeants, il fallait alors se montrer rentable et pour cela, l’agence d’architecture intégrée aux Aéroports de Paris nous sous-traitait un grand nombre de projets, essentiellement des projets de façades très complexes. Il y avait un bon flux et nous avons eu jusqu’à 25 collaborateurs sous notre responsabilité. Ensuite, nous avons commencé à avoir nos propres projets. Et, nous avons décidé d’arrêter la sous-traitance avec ADP tout simplement pour des soucis d’indépendance, de disponibilité et de créativité. Il y a eu un moment où cette sous-traitance cumulée avec les concours que nous remportions devenait difficilement gérable. Nous avons alors travaillé sur des projets sur appel d’offres publics d’écoles maternelles, de lycées et de stades.

CM : Ensuite ?

En 2007, la conjoncture est devenue bien plus difficile. Les projets publics se sont raréfiés sous la volonté du gouvernement Sarkozy. Entre-temps, j’avais trouvé un projet au Cambodge. Je suis donc venu travailler dans le royaume en juillet 2008 avec l’intention de ne rester que le temps du projet, entre six mois et deux ans. La crise est effectivement survenue en France et, malheureusement, le projet cambodgien pour lequel je travaillais s’est arrêté. Ce fut alors une période assez difficile, car ni ACYC en France ni ACYC au Cambodge ne fonctionnaient correctement. J’ai donc trouvé plusieurs projets de petite taille au Cambodge et, progressivement, j’ai obtenu des contrats plus importants et cela a commencé à aller beaucoup mieux. Je me suis créé une clientèle, d’expatriés, puis de Cambodgiens.

CM : Vous avez beaucoup travaillé à Sihanoukville

J’ai obtenu plusieurs projets sur Sihanoukville, ville où il n’y avait pas d’architectes français, et j’ai commencé à avoir beaucoup de travail dans cette région tant pour des projets touristiques que pour de l’immobilier privé. C’était avant le « rush » de Sihanoukville. Pendant ce boom, j’ai eu cinq projets de tours de quelques dizaines d’étages.

CM : Justement, parlez-nous un peu ce fameux « rush » sur Sihanoukville

J’ai vu le rush s’installer, puis repartir. On peut dire qu’il ne s’agit que d’une pause, car je pense que l’activité va redémarrer. Mes cinq projets sont toujours en cours, car ce sont des ventes en l’état futur d’achèvement, donc je n’ai pas de problèmes. D’autres projets se sont mis en route. Quand le gouvernement a interdit les casinos en ligne en janvier dernier, cela a provoqué le départ de toute une main d’œuvre et une clientèle chinoise travaillant dans les casinos. Le phénomène du boom économique a aussi été amplifié, car Sihanoukville est une ville qui compte de nombreux habitants financièrement aisés qui ont beaucoup et rapidement investi. Il y a eu une escalade impressionnante dans les projets et, même ceux qui avaient les moyens ont eu recours aux banques et se retrouvent aujourd’hui dans une situation difficile.

CM : Comment voyez-vous le futur de la ville et de la région ?

Le gouvernement a récemment signé un accord avec la ville de Shenzhen pour le design et perçoit donc des subventions de Chine pour les infrastructures. Aujourd’hui, c’est donc une ville en chantier absolu, surtout pour ses infrastructures. Ce n’est pas une mauvaise chose.

« Le rythme de développement que nous observions précédemment, à mon avis, risquait de précipiter la ville dans le mur. Trop de constructions privées se sont développées sans prise de conscience collective »

CM : Pourtant, il y a une dizaine d’années, Vinci a élaboré un schéma directeur pour Sihanoukville…

Le schéma directeur est en partie suivi. L’urbanisation d’Otres, par exemple, était préconisée par ce schéma. Dans l’esprit des concepteurs du document, Sihanoukville avait vocation à devenir une ville et non pas seulement une station balnéaire « romantique ». Il y a des zones industrielles, un port marchand et des touristes. Et, qu’on le veuille ou non, le jeu est aussi un attrait touristique. Le tourisme exotique, lui, s’est déplacé vers les îles environnantes. J’ai eu l’occasion de faire deux hôtels à Koh Rong, c’est tout simplement magnifique. On y retrouve l’atmosphère d’Otres il y a une dizaine d’années.

Hôtel Tamu à Koh Rong

CM : Après Sihanoukville, sur quels projets avez-vous enchaîné ?

Le développement de Sihanoukville m’a procuré pas mal de travail pendant quelques années et cela m’a également aidé à obtenir quelques projets sur Phnom Penh. À ce moment, nous étions une vingtaine au cabinet d’architecture. Puis le projet de panneaux solaires est arrivé.

CM : Quel type de projet ?

Il s’agit d'une grande entreprise française qui développe un projet appelé Solar GEM®. L’entreprise cherchait à implanter son unité de construction au Cambodge. Ils m’ont contacté, nous avons beaucoup discuté. Et, il s’est trouvé que j’avais monté une petite structure de charpente métallique. Je leur ai donc proposé de participer modestement à une partie du projet. Ils ont créé une entité locale, qui s’occupe des assemblages. J’ai alors décidé de m’y consacrer à fond.

Assemblage de pièces chez K Box solution

CM : Quel est le principe ?

Le Solar GEM® est une solution conteneurisée pour la production d’énergie solaire, grâce à des panneaux photovoltaïques entièrement pré-assemblés et pré-câblés. Il s’agit d’une véritable solution « plug & play » de 74KWc, qui se déploie en un temps record de 30 minutes. Nous fabriquons ces solutions à partir de conteneurs importés de Chine.

J’étais ravi de participer à un projet durable et écologique. Les débuts de notre structure, K-box solution, ont été un peu difficiles, mais, après un an, nous produisons régulièrement des armatures pour panneaux solaires avec une qualité satisfaisante. En 2019, nous avons produit l’équivalent de 5,8 Mégawats et, cette année, nous atteindrons 12 MW.

CM : Au sein de cette structure, quelle est votre politique de responsabilité sociale ?

Il s’agit d’une activité industrielle de précision extrême — la tolérance d’erreur pour un alignement de rails par exemple est de 1 mm — pour laquelle les ouvriers utilisent des machines qui pourraient s’avérer dangereuses sans un minimum de sécurité et de formation. Je suis donc intransigeant sur la sécurité, ils portent tous l’équipement de sécurité nécessaire. En ce qui concerne la formation et s’agissant de tâches assez lourdes physiquement, nous avons des retraités de l’association AGIR qui viennent dispenser des cours pendant plusieurs semaines. Ces retraités, d’anciens spécialistes du secteur, apprennent à nos ouvriers à maximiser leur poste de travail, à gérer leur rythme et leur temps, c’est très important.

CM : Et, en dehors du travail ?

Ils habitent sur site. C’est un grand atelier assez isolé et les distractions ne sont pas très nombreuses. Nous avons créé un esprit et des structures de « communauté utile ». Il y a un étang qui permet de se relaxer et de pêcher, nous avons construit un poulailler, un potager et un terrain de volley. Ces projets ludiques les occupent et les responsabilisent tout en leur évitant de s’ennuyer en dehors des heures de travail.

« Je suis également attentif à leur évolution de carrière, à leurs requêtes et à leur avenir »

Ceux qui travaillent ici viennent de la province, beaucoup d’entre eux étaient des itinérants et ils ont trouvé avec cette entreprise un projet durable tant à titre économique qu’individuel.

Yvon Chalm

CM : Et, que devient le cabinet d’architecture ?

Nous sommes toujours opérationnels. Mais, je voudrais préciser que, depuis dix ans, les constructions sont devenues sophistiquées et les professions du bâtiment se sont beaucoup plus spécialisées. Notre agence a donc été réduite aux missions purement d’architecture. Nous ne souhaitons plus assurer l’intégralité de la mise en œuvre d’un projet. Auparavant, les clients s’adressaient aux cabinets d’architecte dans une démarche consistant à se dire : « un projet = un architecte maître d’œuvre ». Ils souhaitaient un package complet. Aujourd’hui, chacun a pris conscience de la nécessité de séparer les rôles. Que les métiers tendent vers de plus en plus de spécialisation est intéressant pour nous. En effet, chaque profession est valorisée et surtout, nous architectes, ne sommes plus obligés de gérer des tâches qui logiquement doivent être déléguées à des professionnels spécialisés. De surcroît, l’usine me prend beaucoup de temps, j’ai pu ainsi me concentrer uniquement sur de l’architecture, plans, dessin et 3D en ce qui concerne l’agence.

CM : Comment avez-vous décidé de prendre un virage écologique ?

À titre personnel, j’ai pris conscience des problèmes climatiques et, n’étant pas au départ un spécialiste de la question, je me suis énormément documenté. Les statistiques aujourd’hui montrent que le pic pétrolier conventionnel a été franchi.

« Il faut s’attendre à de grandes transformations. J’aime bien le concept de confort de vie. Le mot de décroissance est devenu à la mode avec pour certains une connotation pessimiste ou péjorative, mais ce n’est pas le cas »

C’est une mauvaise interprétation. Nous devons trouver des alternatives à moins de production et plus de confort de vie.Je suis également en train de monter une autre activité : la fourniture et l’installation de panneaux solaires et convertisseurs pour des entités de taille modeste, bureaux, habitations et petites usines. Le Cambodge présente un avantage majeur, car la couverture solaire est constante et uniforme.

Même démarche avec mon activité d’architecte, je ne cherche que des projets écologiques et durables. Nous travaillons actuellement sur deux hôtels de ce type. Pas de climatisation, un maximum d’autosuffisance énergétique, du recyclage et des jardins organiques. Contrairement aux idées reçues, la démarche est assez technique et pointue. La technologie est relativement simple, mais cela demande beaucoup d’organisation et de soin, car l’organique est fragile.

« Je suis pour la « low-Tech with smart people ». Il faut réduire notre dépendance à l’électronique, car cela pèse lourd sur l’environnement »

Prenons Internet par exemple, la pollution émise par les réfrigérants de grands centres de données consomment des quantités d’énergie considérables et deviennent donc de très grands pollueurs, l’émission de CO2 du numérique et des communications est comparable à celle du fret maritime. Il y a toutefois des projets de mettre les centres des quatres géants du numérique sous panneaux solaires.

CM : Pour revenir sur votre parcours, comment êtes-vous devenu architecte ?

J’ai eu envie de devenir architecte dès le lycée. C’est une filière particulière. L’accès à une école d’architecte est libre et il n’y a pas de classe préparatoire. On se dit qu’un bon architecte peut venir d’une filière scientifique, mais l’histoire de certains grands architectes prouve le contraire. Les deux premières années sont très difficiles. Je crois que nous étions 300 en première année, seulement 30 en seconde. Je me suis aussi expatrié en Irlande dans une école d’ingénieurs qui m’a permis de renforcer mon cursus technique tout en obtenant une équivalence.

CM : Quel a été votre premier travail ?

Dès la première année d’études, j’ai travaillé avec des agences. Le lendemain de l’obtention de mon diplôme et de ma prestation de serment, je déposais déjà un permis de construire, car j’avais déjà des clients… j’ai eu la chance de travailler avec des agences d’ingénierie assez prestigieuses et très orientées vers le high-tech.

CM : Parlons de votre engagement communautaire avec Français du Monde

En 2009 – 2010, j’ai de grosses difficultés à la suite du projet qui s’est arrêté. Cela a duré deux ans durant lesquels il fallait soutenir ma famille. Mon épouse cambodgienne et moi-même avions du mal. J’étais un peu perdu et on m’a aidé, notamment à obtenir des bourses scolaires. Quand les choses se sont améliorées, j’ai voulu aider à mon tour. En 2013, la section Cambodge de Français du Monde n’existait pas encore, mais j’ai pu me faire connaitre auprès de l’ambassade et, avec Christophe Bourdon, nous avons créé Français du Monde au Cambodge. En 2014, nous avons gagné les élections des conseillers consulaires avec deux postes sur trois. J’ai assisté en tant que président de l’association à toutes les réunions consulaires auprès de nos deux élus.

CM : Et aujourd’hui ?

Après quelques petites discussions, j’ai été élu par les adhérents de l’association pour conduire la liste Français du Monde lors des prochaines élections en mai 2020.

CM : Quel projet ?

Je souhaite mettre l’accent sur quelques aspects internes des commissions consulaires, privilégier les projets écologiques et aussi éviter la politisation de la fonction. Même si les conseillers consulaires constituent le collège des Grands Électeurs pour les sénateurs de l’étranger, notre mission doit d’abord s’orienter vers le social et l’associatif.

CM : Quel est le rôle d’un conseiller consulaire ?

Les conseillers consulaires, qui se dénommeront Conseillers des Français de l’étranger après l’élection de mai, représentent les Français de l’étranger auprès des ambassades et consulats de France. Ces conseillers sont élus au suffrage universel direct par les votants de leur circonscription pour un mandat de six ans. Ils émettent des avis sur les questions concernant la vie quotidienne des Français de l’étranger. Ils sont aussi consultés pour des questions relatives à l’emploi, la santé, l’enseignement ou la sécurité de ces Français. Les conseillers consulaires se prononcent également sur les demandes de bourses effectuées par les Français pour étudier dans les lycées français à l’étranger. Ils donnent aussi leur avis sur les subventions STAFE accordées aux associations ayant un lien avec la France ou la langue française.

L’association Français du monde a lancé dès le début du mandat un fonds d’aide aux écoles alimenté par les réserves parlementaires et par les indemnités que nos deux conseillers consulaires reversent à l’association.

« De plus, nous nous sommes positionnés immédiatement contre toute forme de clientélisme dans les commissions »

Nous sommes à l’initiative des bourses accordées aux enfants scolarisés en province dans des écoles françaises loin des deux écoles homologuées par l’AEFE en faisant valoir leur droit lors des commissions. Les écoles françaises dans les provinces sont essentielles pour l’implantation de familles nationales ou binationales. Les enfants issus de cette double culture sont de véritables pépites pour le tissu entrepreneurial français au Cambodge.

CM : Comment vous définiriez-vous dans votre fonction de président de l’association aujourd’hui, éventuellement comme conseiller consulaire demain ?

Comme quelqu’un d’engagé auprès de ceux qui ont réellement besoin de soutien, comme quelqu’un de droit et d’honnête sur les questions sensibles, comme quelqu’un qui évite les conflits, mais qui n’hésite pas à prendre des décisions impopulaires lorsque cela s’impose. Ce fut parfois le cas lors de mon action auprès de l’association en tant que président. Le cap de l’association a été discuté et voté lors d’une journée démocratique avec l’ensemble des adhérents. Il en est sorti à une écrasante majorité d’axer nos efforts sur la transition écologique.

CM : Quelles sont les forces en présence lors de cette prochaine élection ?

Il y aurait la liste de l’association Union des Français de l’Étranger de Victor Remigi, deux candidats indépendants anciens de l’association, Jean Lestienne et Florian Bohême, et une liste proche du Rassemblement national. Avec notre liste, il y aurait donc cinq listes pour trois postes. Vu qu’il s’agit d’un scrutin proportionnel à un tour, cela pourrait se jouer à quelques voix seulement, que les meilleurs gagnent et surtout se montrent dignes de la responsabilité qui est celle de la gestion rigoureuse et équitable de l’argent public dans les affaires sociales.

Propos recueillis par Christophe Gargiulo

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