Parcours : Jacques Marcille, de l’océanographie au succés de l’eau minérale Kulen

L'entreprise que dirige Jacques Marcille, Kulara Water, vient de remporter le Prix AREA 2020 dans la catégorie « Investment in people ». Une consécration prestigieuse qui récompense un succès à la fois industriel, commercial et humain. Retour sur le parcours atypique d'un homme d'exception.

Parcours

Ancien océanographe, Jacques Marcille est donc depuis 2013 le directeur de la société Kulara Water qui produit la première eau minérale naturelle du Cambodge. Avant cela, son parcours l’avait mené de Madagascar à l’Indonésie et la Birmanie, en passant par la Côte d’Ivoire, Tahiti, la Nouvelle Calédonie et le Vietnam… Spécialiste de la pêche a la crevette puis de la pêche au thon il a aussi dirigé un armement de pêche puis une conserverie de thon, une fabrique de serviettes périodiques, une ferme de crevettes et deux usines de production d’eau minérale. Interview :

Jacques Marcille, directeur de la société Kulara Water

CM : Vous êtes océanographe de formation…

Oui, j’ai fait des études d’océanographie puis me suis  spécialisé dans l’évaluation des stocks de poissons et autres animaux marins. J’ai travaillé dans la recherche océanographique pendant une quinzaine d’années, au sein d’un organisme français, l’ORSTOM (Office de la recherche scientifique et technique outre-mer), aujourd’hui devenu l’IRD (Institut de recherche pour le développement). J’ai commencé ce métier en 1969 au Congo Brazzaville alors que j'effectuais mon service militaire dans la coopération.

« En 1971, j’ai été envoyé quatre ans à Madagascar dans l’ile superbe de Nosy-Be. J’y ai longuement participe aux premières prospections thonières faites dans l’Océan Indien tout en travaillant sur l’évaluation des stocks de crevettes activement exploités dans ce pays »

Rentré en France pour préparer, à l’ENS Ulm, ma thèse de Doctorat d’État, j’ai travaillé ensuite, en Côte d’Ivoire, sur la dynamique des populations de thons avant d’être muté à Tahiti pour y monter le département « pêche » de l’ORSTOM. Je travaillais alors sur l’amélioration de la pêche artisanale des bonitiers.

Nouvelle Calédonie

Un an après, j’étais, en Nouvelle Calédonie, responsable d’un programme de prospection aérienne en vue d’étudier les zones de concentration de thon de Nouvelle Calédonie, du Vanuatu, et de Polynésie Française. Il m ‘avait aussi été demander de rédiger une étude de synthèse sur l’ensemble des pêcheries existantes de thon du Pacifique. C’est à cette époque que j’ai rencontré pour la première fois Bernard Forey (actuel CEO de Kulen), avec qui j’ai travaillé par la suite plus de trente ans.

CM : Comment s’est passé cette rencontre ?

À cette époque, Bernard Forey, qui avait fait fortune dans l’exploitation forestière à Sumatra, cherchait à développer une activité de pêche au thon, en Indonésie. Breton d’origine cet intérêt pour la pêche n’était-il pas naturel ? Quelqu’un lui avait conseillé de me contacter, au vu de mes expériences dans le domaine de la pêche au thon dans l’Océan Indien puis le Pacifique.

Archipel du Vanuatu

Lui-même avait eu une vie pleine d’aventures, prospecteur au Sahara avec des équipes de géophysique, prospecteur minier dans les montagnes iraniennes, géomètre au barrage de Jatilur en Indonésie puis prospecteur de bois dans les forêts de Sumatra. Dès le premier contact, nous avons sympathisé.

En 1982, alors que j’avais été envoyé en Indonésie par l’ORSTOM pour être « conseiller des pêches » auprès du gouvernement indonésien, j’ai pu conseiller Bernard Forey qui mettait en place son projet de pêcherie dans l’île de Biak en Irian Jaya. Je décidais peu après de quitter l’ORSTOM et la recherche et devenais conseiller technique de la société MTI « Multi Trans pêche Indonésie » qu’il dirigeait depuis Singapour, tandis que Jacques De Roux, un ancien commandant de sous-marin nucléaire, prenait la direction de la base de pêche à Biak.

Le prix du thon était très bas en 1983 et au bout d’un an et demi je m’interrogeais sur la pérennité de l’affaire. Il y avait un responsable compétent à Biak, Jacques de Roux, plus besoin de conseiller technique. C’est alors que je reçu un fax de John Alan Gulland un mathématicien anglais spécialiste de la dynamique des populations, qui me proposait de le rejoindre dans le département des pêches de la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), à Rome. J’avais une chance inouïe.  Après avoir travaillé pour un « Grand Monsieur », Bernard Forey, c’était, cette fois-ci, un « Grand Scientifique » qui me proposait de le rejoindre. J’y suis resté trois ans très occupé car je devenais secrétaire technique de deux comités chargés de la gestion des stocks de thon dans l’océan Indien et dans l’Indo-pacifique.

CM : Pourquoi vous avoir choisi ?

Je n’étais pas que théoricien, comme le reste de l’équipe de la FAO. En Indonésie, j’avais beaucoup travaillé au contact des pêcheries artisanales indonésiennes. J’avais aussi l’expérience de l’industrie et des navires industriels. Je connaissais les océan Atlantique, Indien et Pacifique et leurs ressources en thon….

En 1986, J’ai cependant quitté la FAO, après trois ans, pour retourner travailler avec Bernard Forey. Jacques De Roux qui dirigeait la base de pêche était parti refaire, pour la seconde fois, la course autour du monde en solitaire à la voile. Il avait disparu en mer. Bernard Forey m’a demandé si je voulais le remplacer. J’ai finalement repris la direction de la société MTI. Nous y avons construit alors une conserverie de thon ou nous transformions plus de 35 tonnes par jour. Je suis resté sur cette île lointaine d’Indonésie jusqu’à ce que MTI soit vendue par Bernard fin 1990.

CM : Du secteur de la pêche, comment en êtes-vous arrivé à travailler dans l’eau minérale ?

Après la vente de Multi-Trans pêche Indonésie, je me suis rendu au Vietnam sur les conseils de Bernard Forey, pour chercher une activité à y développer. Bernard pensait alors monter une société d’eau minérale, notamment dans la région de Hô-Chi-Minh Ville, car il se doutait que la ville se développait très vite. Je passait donc un an à rechercher une source avec l’aide d’un hydrogéologue vietnamien.

Bernard avait fait, grâce à un ami, la connaissance de Yves Jacques, un ingénieur retraite spécialiste de l’eau minérale qui avait été directeur technique d’Évian pendant de nombreuses années. Pendant trois ans, il va nous conseiller.

« C’est lui qui m’a appris tout ce que je sais sur l’eau minérale : les bons minéraux, ceux à éviter absolument, comment avoir une bonne protection du puits, assurer un contrôle sanitaire, etc.…Je lui posais mes questions depuis le Vietnam, il me répondait depuis sa résidence d‘Évian. J’aurai pu tomber sur plus mauvais professeur ! »

Pour info, le frère de Yves Jacques est le fameux Claude Jacques, professeur à l’École Française d’Extrême Orient, le grand spécialiste d’Angkor.

La Vie

Je trouve finalement la bonne source en 1992 à 50 kilomètres d’Hô-Chi-Minh Ville dans la province de Long Anh. Bernard investit seul dans ce projet et sa femme Margareth décide du nom « La Vie » qui sera donnée à notre eau minérale. Dès 1994, Nestlé prend une participation, avant de racheter l’ensemble en 1998. Une très bonne affaire pour Bernard Forey et pour Nestlé (pour moi aussi bien que très petit actionnaire). Je passe ensuite deux ans à rechercher d’autres sources en Asie du Sud Est, Chine, Philippines, puis en Birmanie ou un ami de Bernard nous conseillait d’aller.  Je passe alors beaucoup de temps à me promener un peu partout avant de me concentrer sur la Birmanie.

MYCARE

Outre l’eau minérale Bernard souhaitait aussi monter dans ce pays un projet de fabrication de produits d’hygiène féminine. Nous y avons créé la société MYCARE (Myanmar Care Product) dont je fus le premier directeur. Cette société deviendra leader au Myanmar dans la production de serviettes périodiques puis des couches culottes pour bébés.  Elle sera revendue en 2013 à un grand groupe japonais. En 2000 j’avais monté également une ferme de crevettes dans l’archipel des Mergui au large de Myek. Une autre belle aventure qui se terminera mal. La ferme fera faillite suite à une infection du site par un virus.

Archipel des Mergui

CM : Et le Cambodge, dans tout ça ?

En 2004 je suis rentré en France, pour prendre ma retraite. J’ai fait des petites missions de conseil ainsi qu’un travail via Internet pour le WWF. Bernard Forey m’a rappelé un jour, car il voulait se lancer dans des plantations au Cambodge. Je suis alors reparti avec lui car je m’ennuyais un peu en France. Bernard envisageait également un projet de production d’eau minérale. Il avait un jour survolé le plateau de Kulen en hélicoptère et m’avait dit « c’est dans ce coin qu’il faut chercher notre source ».

« Il n’y avait pas encore de production d’eau minérale naturelle au Cambodge. Toutes les eaux minérales étaient importées »

CM : Pourquoi le mont Kulen ?

Le Plateau des Kulen est très connu au Cambodge, car il est au centre du développement de la crande civilisation khmère, celle qui a construit les fameux temples d’Angkor Vat et de tant d’autres. Ces temples sont justement construits avec les grès des Kulen.  Ces grès sont des dépôts marins qui ont concentré, aux cours des ères géologiques, de nombreux minéraux accumulés par les organismes planctoniques qui vivaient dans ces mers.

Les dépôts de sable sont enrichis de ces minéraux tels que calcium et magnésium. Le plateau des Kulen est aussi une réserve sans véritable plantation intensive. De ce fait il y a très peu d’utilisation d’engrais et de pesticides dans les petites plantations villageoises. J’ai pour ma part une hantise des pesticides. Il n’y en a absolument aucun dans l’ « eau Kulen » et aucun nitrate qui serait indicateur de pollution…Restait à trouver un bon puits en déterminant la zone ou des fissures seraient assez nombreuses pour accumuler de l’eau en quantité suffisante avec un débit constant pouvant assurer la pérennité du projet.

CM : Comment vous démarquez-vous de la concurrence ?

« Eau Kulen « est de loin l’eau minérale la moins onéreuse du Cambodge. L’usine d’embouteillage est moderne et la qualité de l’eau est contrôlée en permanence. La minéralisation de l’eau est comparable aux meilleures eaux importées et très proche de ce qui est recommandé par l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé).

CM : Quels sont les avantages de l'eau minérale ?

Le régime alimentaire moyen au Cambodge est très pauvre en magnésium. Or, le magnésium entre dans la composition de protéines qui permettent au corps de fixer, par exemple, le calcium. Donc une carence en certains minéraux peut créer d’autres carences. Boire de l’eau minérale pallie en partie ces carences. L’eau minérale tend par ailleurs plus facilement à rester dans le corps et facilite l'hydratation.

CM : Avez-vous pour projet d’exporter Kulen dans d’autres pays ?

Pas n’importe où et pas à n’importe quel prix. Mous avons une autorisation pour Singapour… Mais pour chaque pays, obtenir les autorisations spécifiques représente un coût élevé en frais administratifs et en transport. Je songe tout de même à exporter l’eau Kulen au Japon, car les Japonais sont sensibles à la qualité exceptionnelle de cette eau par sa minéralisation équilibrée, son absence de nitrates et de tout pesticide et de son abondance en magnésium et silicium.

CM : Vous avez aussi des projets environnementaux, pouvez-vous nous en parler ?

Notre objectif est de protéger au maximum notre eau de toute contamination éventuelle par des polluants extérieurs, nitrates ou pesticides. Pour cela, nous avons acheté en 2017 tous les terrains qui sont situés entre le pied de la montagne et notre source. Au vu de la déforestation qui est un problème majeur au Cambodge, j’ai dressé la liste des arbres en voie de disparition dans la région et, avec Bernard Forey, nous avons décidé d’en planter sur ces terrains que nous contrôlons.

Bee Sanctuary

43 000 arbres ont été plantés, dont près de 8 000 sur les 40 ha détenus par Kulara Water. Le programme implique également, grâce à un partenariat de premier plan avec la Fondation Archaeology and Development (ADF), un travail de sensibilisation des jeunes générations à la protection de la ressource et de la biodiversité. Trois écoles primaires de Phnom Kulen et plus de 400 enfants sont impliqués pour le bénéfice direct de plus de 2100 villageois et 430 familles.

AT & CG - Cambodge Mag

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