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La paix par défaut : À Cebu, l'ASEAN n'a pas résolu la crise frontalière, elle l'a juste empêchée d'empirer.

Au 48e sommet de Cebu, les dirigeants de l'Asie du Sud-Est ont réaffirmé leur attachement à un multilatéralisme fondé sur des règles — tandis que les tensions entre la Thaïlande et le Cambodge, au plus bas depuis des décennies, ont failli faire éclater la façade unitaire du bloc régional.

Au 1er plan : Le Premier ministre cambodgien, Samdech Moha Borvor Thipadei Hun Manet
Au 1er plan : Le Premier ministre cambodgien, Samdech Moha Borvor Thipadei Hun Manet. @AKP

À Cebu, aux Philippines, les dix chefs d'État et de gouvernement de l'ASEAN se sont réunis sous le signe d'une ambition aussi ancienne que fragile : « naviguer ensemble vers notre avenir ». Derrière la rhétorique de l'unité, c'est la capacité de l'organisation à demeurer un acteur souverain dans un monde bipolaire qui était en jeu — mais aussi, en coulisses, la gestion d'une crise bilatérale explosive entre deux de ses membres fondateurs.

Le Premier ministre cambodgien, Samdech Moha Borvor Thipadei Hun Manet, a tenu à rappeler ce que ses homologues savent mais expriment rarement avec une telle netteté : l'ASEAN « demeure un phare du multilatéralisme fondé sur des règles, une force pour la paix, le dialogue et la coopération constructive ». La formule est presque rituelle. Mais dans le contexte de 2026 — où les grandes puissances redessinent leurs zones d'influence avec une brutalité assumée — elle prend une résonance particulière.

Ce qui frappe, à la lecture du communiqué cambodgien, c'est moins ce qui est dit que ce qui est sous-entendu.

L'expression de « paysage mondial de plus en plus fragmenté » revient dans la bouche du Premier ministre comme un euphémisme pudique pour désigner la rivalité sino-américaine, la guerre en Ukraine, l'embrasement du Moyen-Orient. L'ASEAN, en tant qu'« interlocuteur neutre et de confiance capable d'engager toutes les parties avec équité et crédibilité », se pose en espace de médiation — un rôle que ni Washington ni Pékin ne sauraient remplir aux yeux du Sud global.

« La pertinence et le soft power de l'ASEAN découlent de son rôle d'interlocuteur neutre et crédible capable d'engager toutes les parties. »

Sur le plan économique, le sommet a mis en avant l'impératif de l'intégration numérique. L'accélération de la fenêtre unique ASEAN 2.0, les négociations avec le Canada et le Conseil de coopération du Golfe, et la perspective d'un Accord-cadre sur l'économie numérique dessinent une ambition de modernisation — mais aussi une course contre la montre dans un contexte de reconfigurations commerciales mondiales.

Bangkok contre Phnom Penh : le gouffre en héritage

C'est en marge du sommet, le 7 mai, que s'est joué l'épisode diplomatique le plus chargé de la semaine. Le président philippin Ferdinand Marcos Jr., en sa qualité de président de l'ASEAN 2026, a convoqué une réunion trilatérale à huis clos entre Hun Manet et son homologue thaïlandais Anutin Charnvirakul.

Une initiative présentée comme un acte de médiation régionale — mais qui signalait surtout à quel point la crise entre Bangkok et Phnom Penh était devenue ingérable sans intervention extérieure.

Les relations entre les deux pays n'ont jamais été simples, mais 2025 les a conduites à leur point le plus bas en plusieurs décennies. Deux éruptions d'affrontements armés le long des 817 kilomètres de frontière commune ont provoqué des déplacements massifs de populations des deux côtés. Un cessez-le-feu, obtenu en décembre dans des circonstances troubles — avec une intervention, selon certaines sources, de l'administration Trump —, tenait depuis lors par un fil.

Chronologie d'une crise

  • Janvier 2026 : Le Cambodge ratifie la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM/UNCLOS), dernier membre de l'ASEAN à le faire, après 40 ans de délai — motivé en partie par la menace thaïlandaise.

  • 8 mars 2026 : L'accession du Cambodge à l'UNCLOS entre en vigueur.

  • 5 mai 2026 : Le cabinet thaïlandais approuve la résiliation unilatérale du mémorandum d'entente de 2001 (MOU 44), seul cadre bilatéral régissant les revendications maritimes chevauchantes dans le golfe de Thaïlande. Phnom Penh annonce le même jour le déclenchement d'une procédure de conciliation obligatoire sous l'UNCLOS.

  • 7 mai 2026 : Réunion trilatérale à Cebu sous l'égide des Philippines. Premiers engagements de désescalade.

L'enjeu central est maritime : une zone de revendications chevauchantes d'environ 26 000 km² dans le golfe de Thaïlande, potentiellement riche en hydrocarbures, dont les contours n'ont jamais été définitivement tracés depuis les années 1970.

Pendant 25 ans, le MOU 44 — signé en 2001 par Thaksin Shinawatra et Hun Sen dans un climat de bonne volonté réciproque — avait servi de cadre minimal pour gérer cette ambiguïté sans la résoudre. Cinq rounds de négociations en un quart de siècle, sans résultat tangible.

La résiliation unilatérale de cet accord par Bangkok, au motif que les négociations n'avaient « pas avancé depuis 25 ans », a été vécue à Phnom Penh comme une rupture délibérée. Le ministre des Affaires étrangères cambodgien Prak Sokhonn a qualifié la décision thaïlandaise d'abandon du « spirit and political will » qui avait permis de maintenir un dialogue pacifique. Le recours cambodgien à l'UNCLOS — activé dans l'heure même où le cabinet thaïlandais votait — n'était pas une improvisation : Phnom Penh avait préparé cette option juridique pendant seize mois, en anticipation exacte du scénario qui s'est produit.

« La Thaïlande n'a plus le MOU 44. Quelles que soient les discussions à venir, de nouvelles règles devront être convenues ensemble. » — Premier ministre Anutin Charnvirakul

À Cebu, les deux premiers ministres n'ont pas résolu leurs différends — c'eût été illusoire. Mais la réunion, décrite par le porte-parole du gouvernement thaïlandais comme « constructive, franche et tournée vers l'avenir », a produit quelques engagements concrets : les deux pays assigneront leurs ministres des Affaires étrangères à travailler sur des mesures de confiance immédiates, et s'engagent à reprendre les mécanismes bilatéraux existants — Commission mixte des frontières, Comité général des frontières — que la crise avait suspendus.

Hun Manet a réaffirmé la voie cambodgienne : la conciliation obligatoire sous l'UNCLOS est « un chemin pacifique vers une solution juste pour les deux parties ».

Anutin, de son côté, a appelé à « ouvrir un nouveau chapitre avec sincérité et bonne volonté ». Deux discours qui ne se contredisent pas frontalement, mais qui ne parlent pas tout à fait de la même chose : l'un internationalise le différend, l'autre préférerait le bilatéraliser.

Cette rencontre de Cebu n'aura peut-être pas résolu la crise, mais elle aura empêché qu'elle s'aggrave davantage — ce qui, dans le lexique de la diplomatie ASEAN, représente déjà un succès non négligeable.

Ce sommet aura confirmé, une fois de plus, que l'ASEAN excelle dans l'art du consensus apparent. Et que sa doctrine de non-ingérence se heurte parfois à ses propres contradictions : comment prétendre à la neutralité dans les affaires du monde quand ses membres sont eux-mêmes en conflit ? La véritable épreuve viendra dans les mois qui suivent, lorsqu'il s'agira de traduire les déclarations de Cebu en politiques concrètes — et de démontrer que la paix régionale ne repose pas uniquement sur la discrétion des crises.

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