« La Danse au fil du temps » : d’Angkor à Édith Piaf, le Cambodge et la France sur la même scène
Ce week-end, l’École de danse Princesse Buppha Devi a présenté au Théâtre Chaktomuk sa nouvelle création, « La Danse au fil du temps ». L’idée vient du prince Sisowath Tesso : faire dialoguer les danses traditionnelles et populaires du Cambodge et de la France. Soixante-quinze artistes sur scène, une heure et demie de spectacle et un public conquis. Le voyage part des temples d’Angkor, passe par la cour de Louis XIV et finit sur le cha-cha-cha et la danse moderne.

Un gala pour les 22 ans de règne du Roi
Le rideau s’est levé le vendredi 30 octobre, pour une soirée de gala. Elle marquait le 22e anniversaire du règne de Sa Majesté le Roi Norodom Sihamoni, couronné le 29 octobre 2004. Deux représentations ouvertes au grand public ont suivi, le samedi et le dimanche, à 17 heures.
Le thème parle au souverain. Avant de monter sur le trône, Norodom Sihamoni a étudié la danse et la musique à Prague, dès l’âge de neuf ans. Il a ensuite enseigné la danse classique à Paris, où il a fondé le Ballet Deva.
Une école gratuite, fondée par la première Apsara
L’école a été fondée par la princesse Norodom Buppha Devi, grande figure du ballet royal khmer. Son but était de faire connaître la culture khmère à l’étranger. En 1962, sa grand-mère, la reine Kossamak, avait créé pour elle la danse de l’Apsara. La princesse en fut la première interprète.
Depuis sa disparition, en 2019, c’est le prince Sisowath Tesso qui dirige l’école, à la demande des enfants de la princesse. Les cours y sont gratuits et ouverts à des élèves de tous horizons. Les meilleurs peuvent se produire en public dans le répertoire classique. Tous participent à des créations nouvelles, comme celle-ci.

Une distribution franco-cambodgienne
Le prince Tesso a produit et mis en scène le spectacle. Sur le plateau, 60 artistes de l’école côtoient 15 danseurs de la Cambodian Dancesport Federation. Les danses classiques ont été confiées aux professeurs Duk Sytha et Florian Tilly. La professeure Miwako Fujiwara assure la direction musicale. La princesse Jenna Norodom fait partie de la distribution, cette fois au micro.

Vishnou, les Apsaras, puis le Roi-Soleil
La première partie est consacrée à la période classique. Elle s’ouvre dans les temples. Sur l’écran géant, les tours d’Angkor se découpent dans un ciel orangé. Une statue de Vishnou aux bras multiples domine le fond de scène. Devant elle, le souverain khmer coiffé d’une couronne dorée prend place sur un trône. Autour de lui, des danseurs agenouillés déroulent les gestes lents de la Danse du Dieu Vishnou.
Viennent ensuite les danseuses. Coiffes effilées, sampots de soie dorée, elles avancent en ligne sous une lumière bleue. Derrière elles, deux drapeaux flottent au-dessus de l’estrade. C’est la Danse des Apsaras, celle-là même que la reine Kossamak avait imaginée pour sa petite-fille.

Puis le décor bascule. La galerie des Glaces de Versailles apparaît à l’écran, avec ses lustres et ses plafonds peints. Perruques poudrées et masques vénitiens prennent possession de la scène. Au centre, un danseur porte un soleil brodé sur la poitrine et un grand plumet sur la tête. C’est Louis XIV.
Le clin d’œil a une base historique. En février 1653, Louis XIV, alors âgé de 14 ans, dansait lui-même dans le Ballet royal de la Nuit. Huit ans plus tard, en 1661, il fondait l’Académie royale de danse.

Le Phnom Penh des années 60 refait surface
La seconde partie, tournée vers les répertoires contemporain et moderne, change de rythme. Valse, tango, roamvong, cha-cha-cha, Madison, rock’n’roll et danse moderne se succèdent. Les danseurs de la fédération enchaînent les figures en robes à volants et chemises blanches. Le plancher, lustré, renvoie chaque pas.
Un tableau ressuscite la capitale des années 1960. Pantalons pattes d’éléphant, chemises à fleurs et robes jaunes, les couples se croisent devant une pagode projetée à l’écran. Plus loin, deux cyclos verts traversent la scène. À leur bord, le prince Sisowath Tesso et l’actrice Dy Saveth, figure du cinéma cambodgien des années 1960. Derrière eux, l’écran affiche la photo d’un cyclo-pousse dans une rue de la ville.


Sur l’écran, Édith Piaf en noir et blanc veille sur les valses et les danses latines. Le Madison, lui, faisait fureur dans le Phnom Penh des années 60. En 2012, près de 1 000 jeunes l’ont dansé dans la capitale pour établir un record du monde. En 2023, Siem Reap a repris le titre avec 2 015 participants.

Un pari risqué, tenu de bout en bout
L’exercice était périlleux. Passer d’un temple angkorien à la galerie des Glaces, puis à une rue de Phnom Penh dans les années 60, sans perdre le spectateur en route, n’a rien d’évident. La mise en scène du prince Tesso y parvient avec une vraie maestria. Les époques, les musiques et les décors s’enchaînent sans temps mort, et chaque transition semble couler de source.
Dans la salle, le public a suivi avec enthousiasme. Les applaudissements ont éclaté à de nombreuses reprises, et les téléphones se levaient vers la scène.
Parler aux jeunes Cambodgiens
Pourquoi faire voisiner l’Apsara et la danse moderne ? Chhoeut Chansokha, costumier et régisseur de l’école, a une réponse directe. « Les Cambodgiens aiment la K-pop et le montrent beaucoup », explique-t-il. La danse classique, elle, reste peu visible pour le public local. Mélanger les genres sert à aller le chercher.
Au salut final, toute la troupe se retrouve sur scène, genou à terre et mains jointes, autour d’un bouquet d’orchidées.

À deux semaines du Sommet de la Francophonie
Le spectacle précède de deux semaines le XXe Sommet de la Francophonie, à Phnom Penh du 14 au 16 novembre. C’est une première pour le Royaume, et la deuxième fois seulement que le sommet se tient en Asie-Pacifique. Le Roi a présenté l’événement comme l’occasion pour le Cambodge de réaffirmer son attachement aux valeurs francophones, et de faire connaître la place singulière de la Francophonie dans la région.
En septembre, trois élèves de l’école ont suivi le prince Tesso à Strasbourg et à Colmar, pour le jumelage des Alliances françaises de Siem Reap et de Strasbourg.
En décembre 2024, l’école avait présenté « Zhou Daguan au Royaume de Chenla », du nom du voyageur chinois qui a décrit Angkor à la fin du XIIIe siècle. Des cours d’initiation à la danse classique khmère ont lieu à Phnom Penh les mercredis, vendredis et samedis.
Retrouvez l’album photo complet du spectacle sur la page Facebook de Cambodge Mag.








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