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Ancre 1

L'Influenceur Humanitaire : petit guide pour donner un vernis caritatif à son vernissage au Cambodge

Il y a une nouvelle créature au vernissage, et elle a évolué à une vitesse inquiétante. Elle porte du lin comme un bernard-l'ermite porte sa coquille — pour se protéger, et parce que ça rend admirablement bien en photo.

La photo de groupe, saisie en pleine conversation
La photo de groupe, saisie en pleine conversation

Elle tient son verre de vin orange comme un calice. Et elle se positionne, invariablement, à un angle de quarante-cinq degrés précis par rapport à une banderole proclamant « En soutien à [Population Vulnérable] » — l'angle exact où l'artiste et la cause tiennent tous deux dans le même cadre. Voici l'Artiste Cause-Compatible. Elle n'a pas choisi sa cause. Sa cause l'a choisie, comme un smoking choisit un mariage.

Personne ne lui a confié cette mission. Elle se l'est attribuée elle-même, comme un chat s'attribue un carré de soleil qu'il n'a ni construit ni entretenu.

La cause elle-même se choisit sur des critères purement esthétiques, comme on choisit un coussin décoratif. L'eau potable, c'est un peu municipal. Le plastique dans les océans, c'est fort mais suffisamment vu — toutes les tortues ont déjà leur paille dans la narine. Le vrai trophée, c'est quelque chose avec de la texture : une tradition de tissage menacée, par exemple, avec des métiers à tisser, de l'indigo, et idéalement un artisan âgé photogénique qu'on placera en flou artistique pendant que l'artiste, elle, se tient bien nette légèrement devant — comme une lampe chauffante posée devant ce qu'elle est censée réchauffer.

La documentation est, il faut le noter, facultative. L'empathie aussi. Ce qui n'est pas facultatif, en revanche, c'est que la cause tienne bien dans une légende de 220 caractères.

Vient ensuite l'ONG, qui n'est pas tant un partenaire qu'un décor de rêve pour repéreur de lieux : réelle, enracinée, et — c'est là l'essentiel — déjà digne de confiance auprès de la population, ce qui évite à tout le monde la peine de construire cette confiance soi-même. Une structure épuisée et sous-financée reçoit un courriel poli, une maquette Canva avec son logo réduit à la taille d'un timbre-poste, et la promesse d'une « visibilité ». En échange, elle recevra : une (1) mention pendant le toast, environ quatre verres du fameux vin orange, et — le gros lot — une photo à publier pour ses 340 abonnés Instagram, dont sept sont des cousins.

Personne ne demandera à voir un budget. Demander à voir un budget, dans ce contexte, équivaut socialement à demander le poids de la mariée.

Puis vient l'incantation : « une partie des bénéfices ». Existe-t-il, dans la langue française, une formule de trois mots qui promette autant tout en garantissant si peu ? Cela pourrait vouloir dire quarante pour cent. Cela pourrait vouloir dire quatre pour cent. Cela pourrait vouloir dire quatre dollars, virés dix-huit mois plus tard, motif du virement : « divers ». Le génie de la formule tient à ce que la préciser romprait le charme — alors personne ne le fait, de la même façon que personne, dans une séance de spiritisme, ne demande au médium ses sources.

Les connaisseurs passent au niveau supérieur avec « une partie des bénéfices sur une sélection d'œuvres », une clause d'une élégance si glissante qu'elle mériterait sa propre aile dans un musée du langage d'entreprise, juste à côté de « synergies » et de « repenser notre empreinte ».

Mais le véritable clou de la soirée — ce pour quoi tout le monde est en réalité réuni — c'est la photo de groupe. L'artiste, un représentant de l'ONG, un notable local mineur et, idéalement, un enfant placé bien au centre, dont les parents ont signé un document dans une langue qu'on parlait un peu trop vite pour qu'ils la traduisent entièrement. Cette photo aura une carrière plus longue que la plupart des œuvres accrochées aux murs. Elle vivra sur le site de l'artiste sous la rubrique « Impact ». Elle vivra dans le rapport annuel de l'ONG sous la rubrique « Partenariats ». Elle ne vivra, à aucun moment, à proximité d'un tableur.

Si un invité mal élevé demandait ce que la soirée a réellement accompli, il existe une seule réponse correcte, prononcée avec le sourire pâle et souffrant d'un saint de tableau Renaissance : « La sensibilisation. » La sensibilisation est la monnaie parfaite, car elle ne peut être ni auditée, ni dépensée, ni retournée, ni — c'est le point crucial — réfutée. On ne demande pas de reçu pour de la sensibilisation. C'est, historiquement, tout le modèle économique.

Pendant ce temps, hors champ, une chargée de programme qui passe depuis onze ans sa vie à réellement faire reculer l'illettrisme dans la province rafraîchit un tableur et attend que le rapport de subvention de vendredi s'écrive tout seul, ce qu'il ne fera pas. Personne ne lui a proposé un verre de quoi que ce soit. Elle se contenterait qu'on lui pose une seule vraie question — des résultats, des chiffres, un nom, n'importe quoi — plutôt que de complimenter la guirlande lumineuse.

Personne ne le fait. De l'autre côté de la pelouse, quelqu'un lève son téléphone, l'incline légèrement, essayant de capter la banderole dans les derniers rayons du jour.

Ce texte est une satire. Toute ressemblance avec des artistes, des ONG ou des galas de bienfaisance précis — vivants, dissous, ou actuellement en tournée promotionnelle — reflète la banalité du phénomène décrit, et non une allusion à une personne ou une organisation réelle.

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