Histoire : Le Cambodge du milieu du XIXe siècle : une quête héroïque de survie (1840-1863)
- La Rédaction

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Le Cambodge du milieu du XIXe siècle : une quête héroïque de survie (1840-1863)
Au cœur du XIXe siècle, le Cambodge se trouve au bord de l’abîme, pris en étau entre les ambitions expansionnistes du Vietnam et du Siam.

La thèse de maîtrise de Bun Srun Theam, Cambodia in the Mid-Nineteenth Century: A Quest for Survival, 1840-1863, soutenue en 1981 à l’Australian National University, offre une analyse magistrale de ces années pivotales. Récemment publiée intégralement en ligne sur angkordatabase.asia, cette œuvre d’un historien exilé révèle comment le roi Ang Duong et son successeur Norodom ont lutté pour préserver l’identité khmère face à la menace d’extinction .
L’auteur : un témoin exilé de l’histoire khmère
Bun Srun Theam incarne le parcours tragique de tant d’intellectuels cambodgiens. Chargé d’affaires du Cambodge à Canberra dès septembre 1974, il pétitionne pour l’asile politique en Australie afin d’échapper à la terreur du régime Khmer rouge.
Sa thèse, fruit d’années de recherche rigoureuse, devient une référence incontournable pour les historiens de l’Asie du Sud-Est . Opposé aux extrémismes, Theam consulte des sources primaires variées : chroniques royales khmères (Preah Reach Pongsavadar), annales thaïlandaises (Phraratchaphongsawadan), archives vietnamiennes (Dai-Nam Thuc-Luc) et rapports français, contredisant les thèses simplistes accusant la France de pure propagande coloniale.
Theam dépeint un Cambodge non comme une invention française, mais comme un royaume authentiquement menacé. « Le Cambodge du milieu du XIXe siècle était libre de présence militaire étrangère grâce à la pression française sur le Vietnam et à la rivalité occidentale au Siam », écrit-il, soulignant le pragmatisme du roi Duong qui voit en France un moindre mal face à ses voisins. Cette perspective équilibrée fait de son travail un antidote aux narratifs postcoloniaux réducteurs.
Contexte géopolitique : un royaume assiégé
De 1840 à 1863, le Cambodge émerge d’une domination vietnamienne humiliante (1807-1839). Les Nguyen, après avoir absorbé le Champa et la Cochinchine, visent à assimiler le royaume khmer : imposition de fonctionnaires annamites, destruction de temples, conversions forcées au confucianisme. Les chroniques khmères rapportent une population décimée – famines, déportations, épidémies – et une économie ruinée par les corvées interminables.
L’année 1840 marque un tournant : une rébellion nationale, fomentée par les oknha provinciaux et soutenue par le peuple, chasse les occupants vietnamiens. Les Thaïlandais interviennent alors, profitant de la pression française sur Hué. Après des guerres sino-vietnamiennes dévastatrices (1840-1845), un modus vivendi s’installe en 1846 : Bangkok et Hué reconnaissent Duong comme roi, lui accordant une indépendance relative. Le royaume, réduit à une fraction de sa surface angkorienne – Battambang et Siem Reap aux Thaïlandais, delta du Mékong aux Vietnamiens –, compte environ un million d’habitants, majoritairement khmers bouddhistes.
Société khmère : traditions et fractures
Theam excelle à décrire une société décentralisée, héritière d’Angkor. Contrairement aux États centralisés de Hué et Bangkok, le pouvoir repose sur les oknha régionaux, quasi-autonomes, gérant provinces (chauvay srok) et appanages royaux. Le roi, figure semi-divine, exerce via un réseau de 318 hauts dignitaires – dont 121 à la cour –, assistés de milliers de clients (kamlang). Les super-gouverneurs (sdach tranh) des six dey (territoires) – comme le Decho de Kampong Svay ou l’Archun de Thbaung Khmum – détiennent un pouvoir réel, loin de la capitale Oudong.
Les minorités structurent cette mosaïque : Chinois commerçants (17 oknha), Cham-Malais musulmans (8 oknha, pêcheurs et marchands), Vietnamiens immigrés, Thaïlandais et Laos assimilés par le bouddhisme. Les montagnards (Stieng, Phnong, Kouy) vivent en marge. L’esclavage – 30-40% de la population : prisonniers de guerre, débiteurs, serfs royaux – pèse lourd, bien que Duong réforme : interdiction de l’esclavage pour dettes, rachat possible.
Le bouddhisme imprègne tout : moines (2 000 à 5 000) éduquent la jeunesse pendant le Vassa, wat comme centres spirituels et culturels. Superstitions et neak ta (génies tutélaires) régissent la vie quotidienne ; rébellions « magiques » (1820, 1850s, 1866) menées par des sei invulnérables défient l’autorité, écho à des pratiques persistantes jusqu’à l’ère Lon Nol.
Les règnes de Duong et Norodom : diplomatie salvatrice
Couronné en 1848, Ang Duong (r. 1848-1860) reconstruit : routes vers Kampot, monnayage local, justice réformée. Mais la menace persiste. Dès 1856, via les missionnaires Montigny et Jean Dupond, il sollicite la France – Napoléon III, Mgr Miche –, vu comme rempart contre Bangkok et Hué. Sans l’intérêt occidental (commerce, navigation), « les Thaïlandais auraient remplacé les Vietnamiens comme occupants ».
Norodom (r. 1860-1904), second fils de Duong, hérite d’un royaume fragile. En 1863, il signe le protectorat français, évitant une partition inéluctable. Theam nuance : non une capitulation, mais une survie stratégique, confirmée par les chroniques thaïlandaises et vietnamiennes.
Héritage : une résilience intemporelle
Cette thèse de 216 pages, avec ses chapitres méthodiques – de la domination vietnamienne à la mission Montigny – éclaire les racines de la Cambodge moderne. Theam y projette les tourments du XXe siècle : un royaume cerné, cherchant des alliés lointains. Numérisée pour la première fois, elle invite à une réflexion sur l’identité khmère, entre mémoire et historiographie.
À propos de l’édition : Disponible sur angkordatabase.asia, accompagnée d’une photo d’un village cambodgien des années 1860 (Phnom Penh Post). Tags : Roi Ang Duong, Norodom Ier, missionnaires français, protectorat .







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