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Coopération France - Cambodge : L'agroécologie Comme Modèle, Quand la Terre Nourrit Sans S'épuiser

Une tournée de presse organisée dans les provinces de Siem Reap et Kampong Thom, du 24 au 26 avril 2026, a mis en lumière la transition agroécologique à l'œuvre dans les communautés agricoles cambodgiennes.

Coopération France - Cambodge : L'agroécologie Comme Modèle, Quand la Terre Nourrit Sans S'épuiser
@Cambodge Mag

Portée par le réseau ALiSEA et le projet TETARD de l'ONG Gret, cette initiative révèle comment une agriculture respectueuse des écosystèmes peut simultanément améliorer les revenus paysans, la qualité des aliments et la santé environnementale.

Un terrain, une leçon : le journalisme au contact du sillon

Près de trente journalistes ont sillonné cette semaine les rizières et exploitations maraîchères des provinces de Siem Reap et de Kampong Thom, témoins directs d'une révolution silencieuse qui transforme l'agriculture khmer de l'intérieur. Organisée conjointement par le Cambodia Agroecology Network (ALiSEA), le projet TETARD de l'ONG française Gret et des partenaires locaux, cette tournée de trois jours s'inscrit dans une volonté délibérée de placer les médias au cœur du changement de paradigme agricole.

« L'agroécologie est vitale pour la vie humaine et la durabilité environnementale », a déclaré Pat Sovann, responsable chez Gret, lors des visites de terrain. « Cette approche holistique gère des écosystèmes entiers en suivant les lois naturelles et en maintenant leur équilibre. Elle va au-delà de l'agriculture conventionnelle, en alliant techniques scientifiques et protection durable des ressources naturelles. »

L'objectif affiché est clair : sensibiliser le grand public aux bénéfices de l'agroécologie pour les consommateurs, les producteurs et l'environnement. En faisant du terrain un espace pédagogique, les organisateurs misent sur le pouvoir du reportage pour accélérer l'adhésion sociale à des pratiques encore trop peu répandues dans le pays.

Quatre piliers pour refonder l'agriculture khmère

Les experts de Gret ont structuré leur démonstration autour de quatre axes fondateurs, qui constituent désormais la colonne vertébrale des transitions agroécologiques observées sur le terrain.

Réduction des intrants chimiques. Premier impératif : minimiser, voire éliminer, l'usage des engrais synthétiques et des pesticides toxiques, au profit du compost, du fumier et d'alternatives organiques. Cette orientation répond à un constat alarmant : selon une cartographie du carbone organique des sols réalisée conjointement par la Direction générale de l'agriculture cambodgienne et la FAO en 2021, 86 % des terres cultivées du pays présentent des niveaux de matière organique dangereusement faibles, entre 0,6 et 1,0 %, bien en-deçà du seuil de viabilité agronomique.

Diversification culturale. Deuxième levier : remplacer les monocultures épuisantes par des rotations et des associations de cultures, afin de maintenir la fertilité des sols et de développer la régulation naturelle des ravageurs. La recherche publiée sur le portail Frontiers in Agronomy en février 2026 confirme que les plantes de couverture contribuent à l'amélioration mesurable de la santé des sols et favorisent des systèmes d'autocontrôle des nuisibles.

Gestion vivante du sol et de l'eau. Troisième principe : traiter le sol comme un organisme vivant, et mobiliser des techniques d'économie d'eau pour prévenir la pollution et l'érosion. L'exemple du riz SRI (Système de Riziculture Intensive), mis en avant dans plusieurs provinces, illustre comment une irrigation intermittente peut simultanément accroître la productivité et réduire les émissions de méthane par unité produite.

Résilience climatique et autonomie. Quatrième axe : construire des exploitations capables de résister aux sécheresses et aux inondations, tout en réduisant la dépendance aux intrants extérieurs coûteux — semences commerciales et produits chimiques. Dans un pays où les provinces de Battambang, Banteay Meanchey, Kampong Thom, Pursat et Prey Veng figurent parmi les plus exposées aux pertes agricoles liées au changement climatique selon la FAO, cet enjeu est particulièrement critique.

Des gains documentés pour toute la chaîne alimentaire

La transition agroécologique ne se réduit pas à une démarche environnementaliste. Elle génère des bénéfices mesurables et interdépendants à chaque maillon de la chaîne alimentaire, ce que les spécialistes qualifient désormais de « triple victoire ».

Pour les consommateurs, les pratiques agroécologiques se traduisent par une alimentation plus sûre et plus nutritive, exempte de résidus d'intrants chimiques. Pour les agriculteurs, elles permettent de réduire significativement les coûts de production tout en préservant leur santé. Pour l'environnement enfin, l'adoption de ces pratiques favorise une plus grande couverture végétale et contribue à la baisse des émissions de gaz à effet de serre — enjeu majeur pour un pays dont 39 % des émissions nationales de GES proviennent des secteurs agricoles et de l'utilisation des terres.

Des témoignages recueillis sur le terrain illustrent concrètement ces résultats. L'agriculteur Heng Hour, qui exploite 2,8 hectares dans la province de Preah Vihear, a vu ses rendements rizicoles tripler — passant d'une tonne à trois tonnes par hectare — après l'introduction de plantes de couverture comme le sunnhemp, le sorgho et le Sesbania sesban.

« J'ai hésité à expérimenter au début, mais je me suis dit que je n'avais rien à perdre », confie-t-il, résumant en une phrase la dynamique de conviction progressive qui anime aujourd'hui des milliers d'agriculteurs cambodgiens.

ALiSEA et le projet TETARD : une architecture régionale au service du local

L'Agroecology Learning Alliance in Southeast Asia (ALiSEA) joue un rôle d'architecte discret mais déterminant dans cette transition. Son Fonds de petites subventions, doté de 337 475 euros pour la période 2022-2024, a soutenu 18 projets innovants en Asie du Sud-Est, dont 39 % au Cambodge — première concentration régionale. Ces projets ont bénéficié à plus de 6 000 personnes, dont la moitié de femmes, parmi lesquelles des agriculteurs, des étudiants et des représentants d'autorités locales.

Le projet TETARD de Gret s'inscrit dans cette dynamique régionale en opérant à l'échelle des territoires. Il s'appuie notamment sur les enseignements du projet ASSET (Agroecology and Safe Food System Transition), qui met en avant des variétés résistantes à la sécheresse, une meilleure rétention de l'humidité du sol et une diversification des sources de revenus comme leviers d'adaptation climatique.

Cette architecture programmatique s'appuie également sur le Consortium pour l'Agriculture de Conservation et l'Intensification Durable (CASIC), mécanisme formel coordonnant les efforts d'acteurs gouvernementaux et non gouvernementaux avec l'appui de bailleurs tels que l'IFAD, l'ACIAR, la SDC et l'Union européenne.

Un contexte global favorable, des défis locaux persistants

La tournée cambodgienne intervient dans un contexte international de plus en plus favorable à l'agroécologie. La Coalition pour l'agroécologie, qui regroupe désormais 48 gouvernements et près de 250 organisations mondiales dont des représentants de la FAO, de la société civile et de la recherche, a publié en 2024 une stratégie 2024-2030 visant à accélérer la transformation des systèmes alimentaires à l'échelle planétaire. La FAO elle-même reconnaît l'agroécologie comme l'un des principes fondateurs d'une transformation durable des systèmes agroalimentaires, cohérente avec le Cadre mondial pour la biodiversité, la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques et la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification.

Sur le plan économique, le marché mondial de l'agriculture durable croît à un rythme soutenu, avec un taux de croissance annuel composé estimé à 11,3 %, passant de 13,54 milliards de dollars en 2023 à près de 22 milliards en 2028. Le Cambodge, dont les exportations agricoles cherchent à se positionner sur un marché international de plus en plus sensible aux critères de durabilité, a tout à gagner d'une montée en puissance de cette filière.

Néanmoins, les obstacles restent nombreux. La pression pour des retours économiques à court terme, la pénurie en eau dans les zones de cultures d'altitude, et la difficulté à sélectionner des espèces compatibles avec les systèmes de production existants constituent des freins réels à l'adoption à grande échelle. Les chercheurs s'accordent à souligner que les bénéfices de l'agroécologie se manifestent pleinement sur le moyen et long terme, un horizon temporel qui demande un accompagnement financier et technique soutenu des agriculteurs en transition.

Des politiques publiques en mouvement

Le gouvernement cambodgien n'est pas absent de cette dynamique. En juin 2024, le ministère de l'Agriculture, des Forêts et des Pêches (MAFF) a officiellement homologué 15 espèces de plantes de couverture — une décision historique facilitée par le projet ASSET et la Direction de la gestion des terres agricoles. Cette certification ouvre la voie à l'engagement du secteur privé dans le développement de la filière semencière agroécologique.

Plus largement, le Cambodge a développé un cadre climatique national de plus en plus ambitieux — avec son Plan stratégique sur les changements climatiques 2024-2033, sa Stratégie à long terme de neutralité carbone à l'horizon 2050, et sa troisième NDC soumise en 2025. La mise en cohérence de ces engagements avec les pratiques agroécologiques représente à la fois un défi institutionnel et une opportunité de financement climatique, dans un contexte où la FAO a aidé 28 pays à débloquer 70 millions de dollars de financement GEF en 2024 pour des programmes d'agriculture durable.

Au-delà du geste agronomique : un modèle de société

Ce qui ressort de cette tournée de presse va bien au-delà de la simple promotion d'une technique agricole. L'agroécologie, telle qu'elle se pratique dans les plaines de Siem Reap ou les terres de Kampong Thom, s'affirme comme un modèle de développement cohérent, réplicable et ancré dans les réalités locales. Elle articule savoirs traditionnels et sciences modernes, autonomie paysanne et accès aux marchés, resilience climatique et souveraineté alimentaire.

Pour un pays où 80 % de la population vit en zone rurale, où l'agriculture représente un tiers du PIB et emploie 57 % de la main-d'œuvre, l'enjeu n'est pas mince. Réorienter les systèmes de production vers l'agroécologie, c'est parier sur une agriculture qui nourrit les hommes sans épuiser la terre — et c'est, in fine, un choix de civilisation.

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