Chronique : Phnom Chisor, de terre et d’eau

« Il faut faire le bien tant que l’œsophage est à la verticale… » (Proverbe cambodgien)

Phnom Chisor

Je le retrouve, cet arbre fou, immense, ombrageux... À soixante-dix kilomètres à vol d’oiseau, en face de moi, se détachent les verticalités des tours de Phnom Penh. Il y a douze ans, du même endroit, on ne voyait pas la ville. Elle apparaît maintenant comme un mirage, un Las Vegas des rizières à défaut de désert, ombre grise et floue noyée dans les verts, dans l’éther d’une brume tropicale. Bières fraîches, et retour au papier et au stylo, un autre rythme d’écriture où il faut prendre son temps, noircir les feuillets des cahiers, doucement, sur une table et des bancs en ciment,volontairement au ban de la société pour quelques jours, volontairement exilé pour quelque temps.

Un paysage à l’infini

À droite, les vastes étendues d’eau d’Angkor Borey, face au Vietnam, où nous étions hier avec Veng, mon petit frère Khmer. Un « beung(1) Tonle Sap » miniature avec une atmosphère très semblable, les mêmes bateaux à fonds plats qui foncent à toute berzingue entre les arbres engloutis et les bosquets de plantes, dans des labyrinthes de jacinthe d’eau, poussés par d’improbables moteurs surtrafiqués !

Visite du prasat (2) de Phnom Da, cerclé par cet « océan dans les terres ». Il date de l’ère du Funan(3), la genèse du Cambodge. Un miracle de briques et de grès ayant contemplé 1400 ans de splendeurs et de guerres. Il est dédié à Vishnu, symbolisant ici parfaitement son double rôle de créateur/destructeur. Ainsi perché, je pense aussi à « La Biblique des Derniers Gestes » de Patrick Chamoiseau, et à son exégèse mystique du pouvoir de l’eau, que l’on retrouve présente dans toute l’histoire religieuse du Cambodge, principalement à travers les Naga, symbole de l’hindouisme et du bouddhisme, Neptune sans trident d’une Asie tour à tour sèche et détrempée, stridente dans les villes et si calme partout ailleurs.

Puis déjeuner délicieux et orgiaque à l’ombre d’une paillote, sur un tapis de sol entre deux hamacs. Crevettes fraîches et sa sauce teuk trey (4), salade de bœuf mariné à la citronnelle et aux petits légumes, poulet aux épices, riz blanc et bière Cambodia glacée ! Courte sieste (Dek légn : dormir-jouer !) avant de rentrer à la maison par des petites routes bordées d'habitations aux jardins fleuris, de pagodes innombrables, de bananiers et de bougainvilliers, où le plastique est absent et l’encens envoûtant. Une petite pluie orageuse, paradoxale, nous rafraîchit juste ce qu’il faut.

Mais c’était hier !

Revenons au présent, bien plus important, sous mon arbre, dans le temple de Phnom Chisor, province de Takeo, bien loin du vaste ensemble d’Angkor, pourtant érigé à la même époque, au XIe siècle par Suyavarman I. Nous sommes le seize septembre. C’est « Kan Ben » qui précède « Pchum Ben », les prémices de la grande ferveur festive qui régnera dans quinze jours, lorsque la lune sera pleine, pour la fête des Morts (des esprits, des fantômes, des ancêtres…). Les litanies sont à la pagode, mais je suis au temple (5). C’est donc juste un fond sonore de mantras obsessionnels parfaitement psychédéliques qui rythment le temps à l’arrêt, devant les rizières figées aux géométries rectangulaires, carrées, bribes de quinconces irréguliers que confettisent les toits rouges et bleus, ocres de tuiles, gris-noir d’ardoise, des maisons traditionnelles sur pilotis en bois ou plus modernes en ciment.

Ici les paysages ont un phrasé et une ponctuation ! Cocotiers et palmiers en sont les virgules et les points d’exclamation !

On devine ici et là des troupeaux de buffles d’eau… Les zébus blancs sont pareils à trois petits pointillés ouvrant à d’autres horizons… Les digues ? Des tirets ! Les champs en jachère, comme des parenthèses avant la prochaine culture (on remarque parfois la noirceur des brûlis). En contrebas du temple, c’est l’immensité et sa farandole de détails. Les vélos, les motos et les motoculteurs à charrette, les camions démantibulés qui virevoltent de trou en trou, les tracteurs détraqués, les vélos rouillés glissant sur la latérite et les faux quatre-quatre à deux roues motrices s’enlisant dans les profondes flaques de boue. Les vieilleries rafistolées sillonnent les ornières avec la simplicité d’un oiseau qui vole au vent. Ils cahotent sans chahut, ne chutent jamais ou presque ; là où on aurait fini dix fois dans le fossé.

Phnom Chiso ! Vieux temple de vieilles pierres !

Mon ami… J’imagine Picasso te croquant dans le lierre ! Si Rodin a su rendre hommage aux danseuses célestes, Apsara — ces déesses de grâce et d’absolue beauté — lui, aurait découvert le cubisme avant même de l’avoir inventé. Ici tout est déstructuré, le gré ne s’est pas désagrégé au fil des siècles, il a résisté et nous offre sa mémoire poreuse. On y voit autant les sagesses des divinités hindoues et du Bouddha que les milliers d’esclaves morts à la tâche pour ces Rois-Dieux.

Phnom Chiso est un temple solitaire, mais ce que j’aime le plus « chez lui » c’est qu’il est encore vivant. Nul n’en parle, car isolé, planqué dans une province sans touristes, il conserve une énergie unique, comme une parenthèse spatio-temporelle. Il est maintenant absout des contingences du temps, libéré des siècles, libérés de ses utilités et de ses inutilités encore plus nombreuses, plus magiques, plus impalpables. Il est quatorze heures et les cérémonies sont terminées. Je n’entends plus que le son en écho des flûtes en bambou, des calebasses et des vieilles vièles, des xylophones et des tambours légers au rythme du gong.

Je descends les marches plus lentement encore que je ne les avais montées : les grenouilles accompagnent le son de mes petits pas glissant sur le flanc de la colline, je flotte tout en ouate, en nuage de Django, en Minor Swing tranquille. (À suivre…) Emmanuel Pezard

(1) Le lac Tonle Sap : plus grand lac d’Asie du Sud-est, il régule le Mékong et ses affluents au Cambodge. Ecosystème phénoménal, poumon du pays. (2) Le Prasat : Prasat est un mot khmer signifiant « palais » et, par extension, pour certains édifices, « temple » . Il vient du pali "pāsāda" et du sanskrit « prāsāda ». (3) Le Funan : Funan ( ហ្វូណន ) ou Nokor Phnom ( នគរភ្នំ) fut le nom donné par les cartographes chinois pour un ensemble de pays situés dans la partie continentale d'Asie du Sud. Il a existé entre le premier et le sixième siècle. Le nom se trouve dans les textes historiques chinois décrivant le royaume, et les plus vastes descriptions sont en grande partie basées sur le rapport de deux diplomates chinois, Kang Tai et Zhu Ying, représentant le royaume de Wu de Nanking établi dans le Funan au milieu du 3e siècle. (4) Sauce Teuk trey : La sauce cambodgienne, généralement très épicée. Sucré-salé et bien pimentée ! (5) Il faut bien différencier la pagode et le temple : La pagode est l’épicentre de la vie bouddhiste. Elle est « contemporaine ». C’est « l’église », le lieu de culte, mais aussi un espace de vie sociale. Les bonzes, les Achars, les voyants et les voyantes, ont des rôles divers. Ils sont à la fois les « mystiques », mais aussi les « psychologues », les soutiens des gens perdus ou qui ont, simplement, des soucis de couple, de travail, de santé, de famille… Le temple est lié à la mythologie, il est le lieu de culte des Roi-Dieu d’avant, il est l’histoire qui mêle l’hindouisme, l’animisme, le brahmanisme, le bouddhisme : il est la genèse et l’histoire ancienne des croyances d’aujourd’hui, un brouhaha qui façonne l’inconscient, le passé, le présent et le futur.

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