Cambodge & Société : Que savons-nous de l'hyper selfiemania et de ses millions d'adeptes ?

Le phénomène du selfie, entendre par là « auto-portrait réalisé à l'aide d'un téléphone intelligent » compte probablement plusieurs millions d'adeptes dans le Royaume. Une tendance qui ne fait que s'affirmer (le mot est faible ) parmi jeunes et moins jeunes, mais qui soulève aussi quelques interrogations.

Selfie « assisté » à Coconut Park
Selfie « assisté » à Coconut Park

Cette tendance possède aujourd'hui ses modes, ses rituels, ses accessoires. Fini les soirées diapositives ou albums photo un peu beauf et quasi préhistoriques des années 70-80, les voyages ou weekends ensoleillés sont maintenant racontés et partagés dans l'instant à travers le téléphone et aucun séjour dans une destination de rêve n'est envisageable aujourd'hui sans une série de selfies bien compartimentée :

« visage devant la mer, orteils dans la chaise longue, lèvres absorbant le cocktail tropical à travers une paille, durable de préférence...rien n'est laissé au hasard. »

Les « followers » auront droit à tout pour peu que l'adepte du selfie soit consciencieux : réveil, plats du petit-dej, première baignade ou promenade...tout le process du voyage et, à l'image du making-off pour cinéphile, on aura peut-être droit en bonus aux marques de bronzage et aux incidents de voyage illustrés avec le conducteur du bus ou du taxi.

Technologie et méthode

Vrai, les progrès de la technologie sont absolument merveilleux et quelle chance de pouvoir partager son bonheur avec ses « proches éloignés » en prenant soin de rajouter quelques filtres au risque parfois de limiter toute la surface du visage à un ou deux pixels bien roses avec deux points noirs (les yeux) posés tels deux cerises sur une belle et douce gelée à l’épiderme étonnamment lisse (bon, vrai, c’est un peu exagéré).

Idem avec les photos du bambin avec qui on acceptera de partager l’espace non intime du selfie à condition qu’il sourie un peu trop et qu’il ressemble bien à Papa ou Maman.

On se délectera, ou sombrera dans une profonde dépression, ensuite des cœurs et émoticons divers qui défileront sur l’écran après le partage « international » sur les réseaux Facebook, Instagram et Tik Tok, ce dernier ayant pris le train en marche avec l’idée simple, mais géniale de proposer de la vidéo très courte.

À noter également que les développeurs ayant rapidement compris l’intérêt commercial de cette tendance ont conçu pléthore d’applications et filtres destinés à estomper les rides, vous rendre bronzé, plus jeune, plus vieux… etc. Leur imagination commerciale ne semblant pas avoir de limites.

Rituels et matos des « selfeurs »

Inconcevable de ne pas inaugurer un nouvel endroit aux contours originaux sans une cérémonie selfie. Prenons par exemple Europark à Penh Huout ou Coconut Park à Koh Pich.

Ces deux endroits aux décors bien familiaux sont devenus des temples du selfie. Et le « selfeur » maîtrise : éclairage spécial, perches et tripod, parfois un équipement qui dépasse quelques centaines de dollars. On en a même repéré certains qui amenaient de quoi se changer pour des variantes de selfie.

Parmi les « accessoires pour selfies »
Parmi les « accessoires pour selfies »

Mais celui-là n’est peut-être pas vraiment la généralité, les Mecques de l’autoportrait attirent généralement lycéens et étudiants qui viennent flirter et tirer quelques selfies sur le pont prétendu vénitien, devant le grand hall, la mini Tour Eiffel ou en posture yoga sur la pelouse bien verte du Coconut Park.

Sympathique et pro

Mais, tout cela reste quand même assez sympathique et si le taux individuel de selfie est probablement très élevé, en tenant compte d’une culture de l’image très présente dans le Royaume et d’une technologie totalement intégrée dans les habitudes quotidiennes, on peut se dire « autres temps, autres technologies, autres mœurs ».

À demander à quelques « selfeurs — selfeuses » en action, la réponse récurrente généralement très souriante, consiste en « C’est pour mes ami(e)s ». Évident, simple et pratique, vrai que les grandes villes et la circulation intense rendent difficiles les rencontres et les relations technologiques, à fortiori lors des verrouillages liés au Covid, deviennent presque une norme.

« Je ne peux pas voir mon ami, parent ou collègue qui habite loin, alors je l’inonde de selfies » ou bien : « Je veux montrer l'endroit et le bon temps que j'y passe ». Pourquoi pas ?

Vrai, cela peut se concevoir, tout comme les selfies de Miss Grand, Miss Univers ou de tel ou tel artiste connu qui sont agréables à découvrir, sensuels, parfois drôles. Parmi ces artistes qui ont appris à gérer leur communication ou s’entourent de pros pour cela, le selfie est un médium comme un autre, à utiliser « avec-sans ? » modération.

Histoire

Bien que le smartphone ait largement contribué à l’essor du selfie, le premier autoportrait remonterait à 1839. Robert Cornelius, un pionnier américain de la photographie, a probablement pris le premier selfie de l’histoire lorsqu’il s’est photographié lui-même.

Robert Cornelius et le premier selfie de l'histoire
Robert Cornelius et le premier selfie de l'histoire

Le processus était beaucoup plus long qu’aujourd’hui et il a donc certainement dû d'abord découvrir l’objectif, ensuite courir dans le cadre, sourire et enfin revenir pour replacer le cache de l’objectif. Il ne se doutait certainement pas du nombre d'adeptes que son initiative enthousiasmerait aujourd'hui.

Narcissisme et avatar numérique

Derrière cette selfiemania - frénésie qui parfois nous amuse, nous irrite ou nous laisse indifférent se cachent peut-être quelques nuages :

« Sommes-nous trop imbus de nous-mêmes dans cette selfie mania, nous noyant dans l’illusion de ce à quoi nous voulons ressembler ? »

Les Américains, toujours très friands d’études, ont tenté de répondre à cette question et les résultats valent ce qu’ils valent, mais s’avèrent plutôt intéressants. L’American Psychiatric Association (APA) a établi un lien entre la prise excessive de selfies et des troubles mentaux des personnes concernées — obsédées par leur apparence personnelle.

L’APA a classé ces troubles en trois niveaux :

« limite avec trois selfies par jour, aigu avec plus de trois selfies par jour et chronique avec jusqu’à six selfies ou plus par jour. »

Selon l’APA, le narcissisme numérique serait « une addiction, qui se nourrit du besoin de louanges et de validation, alors qu’il existe en fait un grand vide à l’intérieur ». En fait, rien de très nouveau, on s'en doutait un peu.

L’APA a observé que ces selfeurs extrêmes étaient souvent solitaires, avaient une piètre estime d’eux-mêmes et « recours à la projection d’une image d’eux-mêmes magnifiée à l'extrême ».

Et alors que les médias sociaux regorgent de visages heureux et de styles de vie ô combien enviables, on recense malheureusement des cas notables de décès causés par la prise de ces selfies.

49 décès dans le monde dus aux selfies ont été recensés dans le monde depuis 2014, et les chiffres ne cessent d’augmenter. L’Inde représente 40 % du pourcentage mondial de décès dus aux selfies, et le gouvernement indien a déclaré 16 zones interdites à cette pratique.

En 2015, trois étudiants indiens ont été écrasés par un train en marche alors qu’ils tentaient de prendre un selfie avec la locomotive en background. Récemment, un homme de l’État de Washington s’est accidentellement tiré une balle en prenant un selfie avec son arme, a rapporté le magazine Time ; quelques exemples parmi tant d’autres.

Un peu trop de narcissisme, mais beaucoup trop de cas malheureux au propre comme au figuré.

CG. Photos additionnelles : Pexels

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