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Cambodge & Société : Selfie Nation, au Cambodge et en Asie, l'autoportrait est roi

Le phénomène du selfie, entendre par là « auto-portrait réalisé à l'aide d'un téléphone intelligent » compte probablement plusieurs millions d'adeptes dans le Royaume. Une tendance qui ne fait que s'affirmer (le mot est faible ) parmi jeunes et moins jeunes, mais qui soulève aussi quelques interrogations.

Séance de selfie à Europark
Séance de selfie à Europark

Le Royaume, territoire du selfie

Parcourez Europark à Penh Huout, les jardins du Mémorial Sihanouk, les berges de Koh Pich un vendredi soir : perches télescopiques, anneaux lumineux portables, trépieds dépliés sur la pelouse — le selfie s'y pratique avec un sérieux et un équipement qui forcent le respect. Certains apportent même une tenue de rechange pour varier les décors. Ici, le soin apporté à l'image de soi n'est pas une coquetterie : c'est une culture.

Et les chiffres le confirment.

En 2025, le Cambodge compte 14 millions d'utilisateurs actifs sur les réseaux sociaux, soit 77,9 % de la population, dans un pays où la connectivité mobile atteint 121 % — chaque habitant ou presque possède plusieurs SIM. Facebook domine avec 12,9 millions d'utilisateurs, suivi de TikTok qui regroupe 10,7 millions d'utilisateurs âgés de 18 ans et plus. TikTok, justement, est devenu l'arène préférée des 18-24 ans de Phnom Penh et Siem Reap : son algorithme, propulsé par la musique pop khmère, fabrique des célébrités locales du jour au lendemain, tandis que des marques de street food ou de mode y vendent via des influenceurs.

Une région câblée comme nulle part ailleurs

Le Cambodge n'est pas un cas isolé : il est le reflet d'une Asie du Sud-Est définitivement mobile-first. La région compte 201 millions d'utilisateurs actifs sur les réseaux sociaux et 59,2 % des internautes asiatiques se connectent exclusivement ou principalement via leur smartphone. La Corée du Sud affiche le taux de pénétration des réseaux sociaux le plus élevé de la zone Asie-Pacifique (93,4 %), suivie de Hong Kong à 86,2 %. Globalement, les appareils Android seuls génèrent 93 millions de selfies par jour dans le monde, et chez les 18-24 ans, un cliché sur trois est un autoportrait. En cumulé, ce sont quelque 78 milliards de selfies pris chaque année, et chaque individu consacre en moyenne 54 heures par an — soit 7 minutes par jour — à se photographier lui-même.

L'ancêtre inattendu

Avant de sourire trop vite devant la frénésie contemporaine, rappelons que l'autoportrait photographique a une histoire. Robert Cornelius, pionnier américain de la photographie, réalise ce qui est considéré comme le premier selfie en 1839 : il dégageait l'objectif, courait se placer dans le cadre, puis revenait replacer le cache.

Un processus laborieux qui nécessitait plusieurs minutes là où le smartphone d'aujourd'hui opère en une fraction de seconde. Il ne se doutait pas du milliard d'adeptes qui perpétueraient son geste moins de deux siècles plus tard.

Quand le filtre remplace le miroir

Derrière la légèreté apparente du selfie se dessine une réalité psychologique documentée, particulièrement visible dans les sociétés où la culture de l'image est très forte. Là où les patients venaient autrefois consulter un chirurgien esthétique avec une photo de leur célébrité préférée, ils arrivent désormais avec leur propre version filtrée comme objectif à atteindre, selon le Dr Tijion Esho, chirurgien londonien qui a forgé l'expression « dysmorphie Snapchat ».

En 2022, une enquête de l'American Academy of Facial Plastic and Reconstructive Surgery révèle que 79 % des chirurgiens plasticiens signalent des patients cherchant à améliorer leur apparence pour mieux paraître sur leurs selfies.

En 2024, les filtres TikTok de nouvelle génération, comme « Bold Glamour » ou « Teenage Look », sont devenus si réalistes qu'ils transforment le visage pixel par pixel, de façon quasi indétectable.

On est très loin des premiers filtres oreilles de chien de Snapchat — et très près, pour certains utilisateurs, d'une perception de soi profondément altérée. Une étude de 2024 indique que 61 % des utilisatrices régulières de filtres beauté se déclarent insatisfaites de leur apparence naturelle.

L'Asie, épicentre tragique

Le selfie a également un revers mortel, et l'Asie en porte le poids le plus lourd. L'Inde détient le titre peu enviable de destination la plus meurtrière pour les selfies : entre mars 2014 et mai 2025, on y recense 271 incidents liés aux selfies — dont 214 décès — soit 42,1 % des victimes mondiales. Les chutes de falaises, les accidents avec des trains et les noyades figurent parmi les causes les plus fréquentes.

L'Indonésie, le Pakistan et l'Australie figurent également dans le top 10 mondial des pays les plus touchés. La montagne Hua en Chine, connue pour ses sentiers vertigineux taillés dans la roche, est elle aussi listée parmi les spots de selfie les plus dangereux de la planète.

Au total, entre 2014 et juin 2024, au moins 425 décès liés aux selfies ont été documentés dans le monde, avec des estimations atteignant 480 à la fin de l'année 2024. Les victimes sont massivement jeunes, massivement connectées, et souvent poussées par la même logique : surpasser l'image précédente, accumuler les réactions, exister dans le regard de l'autre.

Robert Cornelius et le premier selfie de l'histoire
Robert Cornelius et le premier selfie de l'histoire

Le processus était beaucoup plus long qu’aujourd’hui et il a donc certainement dû d'abord découvrir l’objectif, ensuite courir dans le cadre, sourire et enfin revenir pour replacer le cache de l’objectif. Il ne se doutait certainement pas du nombre d'adeptes que son initiative enthousiasmerait aujourd'hui.

 C'est pour mes amis »

À demander aux selfeurs en action — à Phnom Penh comme à Jakarta ou à Hanoï — la réponse est invariablement la même, et elle est sincère : « C'est pour mes amis. » Dans des villes où les embouteillages et les distances rendent les retrouvailles difficiles, le selfie est devenu un substitut de présence, une façon de dire je suis là, je vis, je partage. Une fonction sociale réelle, amplifiée par la Covid qui a durablement normalisé les relations à distance.

Le Royaume, avec sa population jeune (âge médian : 26 ans), sa culture orale forte et son adoption rapide du mobile, est un terrain particulièrement fertile pour cette pratique. Autres temps, autres technologies, autres mœurs — mais, peut-être, toujours le même besoin fondamental : être vu.

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